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Voyage professionnel au Brésil… Quel optimisme !

Interview de Christiane Olsen par Gonzague Leroux        16 juin 2011

Christiane Olsen, vice-présidente en investissements chez UBS à New York, vient d'être placée au dix-huitième rang dans le classement annuel de Barron's [1] des cent meilleures conseillères en finance et placements aux Etats-Unis. Ces dernières années, elle a surtout investi dans l'or, l'argent et les produits agricoles. Dans l’article du magazine Barron’s qui lui est consacré, elle prévoit une chute de 20 à 30% du dollar dans les prochaines années. Elle rentre tout juste d'un voyage de plus de quinze jours au Brésil avec l'association des femmes travaillant dans le milieu de la finance[2], qui lui a permis de rencontrer des ministres, des investisseurs, des ambassadeurs, des grosses entreprises locales ou américaines. Elle nous livre son expérience et ses impressions.

Billets en réal, monnaie brésilienne CC BY-SA Benjamin Thompson

Quelles ont été vos premières impressions du pays ?

Nous avons visité trois villes : São Paolo, Brasilia et Rio de Janeiro. A chaque fois, nous avons eu de très belles rencontres. Ce qui ressort d'une manière générale de ces visites est un très grand optimisme dans l’ensemble du pays. Toutes les personnes ont l'impression d'être au bon endroit au bon moment. Il règne là une atmosphère semblable à celle qui existait à New York dans les années 50. C'est un pays jeune avec un âge moyen de la population de 28,9 ans (les Etats-Unis sont à 36,8 ans et la France 39,7 ans). On ressent donc un enthousiasme et une grande énergie. Le pays est stable politiquement.  Au niveau financier, il a très bien résisté à la crise de 2008 avec seulement une chute de 0,6% de leur PIB alors que les pays de l’OCDE ont connu une chute moyenne de 3,4%[3]. Les personnes regardent l'avenir avec un véritable enthousiasme d'autant plus grand que le pays va être par deux fois exposé à la face du monde : en 2014 pour le mondial de football et en 2016 pour les Jeux Olympiques. En plus de cela, j'ai été très impressionnée par la qualité des services et de la nourriture dans les restaurants, on voit des Maserati et des Rolls-Royce à Sao Paolo, ainsi qu'un très grand nombre d'héliports (plus nombreux qu'à New York) car le trafic est si dense que de nombreux hommes d'affaires se déplacent en hélicoptère.

Qu'est-ce qui fait que le Brésil se développe de façon significative depuis une bonne dizaine d'années ?

Ce développement est bien évidemment dû à différents facteurs. Mais le miracle du Brésil se base essentiellement sur la demande de la Chine en bois de construction, cuivre, minerai de fer, soja ou encore jus de fruits (60% des importations de jus d'orange par les Chinois viennent du Brésil ou encore 30% du tabac et soja) et bien d’autres matières premières et produits agricoles. Du fait de ses ressources exceptionnelles en minerais et produits agricoles, le Brésil a pu répondre à la demande grandissante de la Chine. Et celle-ci ne cesse de grandir. Récemment, les Chinois ont même essayé d'acheter de très larges terrains agricoles mais le Brésil a refusé.

Un autre facteur de réussite fut la politique sociale du président Lula da Silva, président de 2003 à 2010. Il a réussi à réduire considérablement la pauvreté dans son pays. Le pourcentage de personnes appartenant à la classe moyenne est passé de 43% en 2003 à 53,6% en 2008, tout en augmentant les tranches plus élevées. Pour la première fois de son histoire, le Brésil a une population de classe moyenne majoritaire. Ce qui a pour conséquence d’avoir significativement augmenté la consommation intérieure.

Finalement, même si le marché intérieur a bien augmenté, les Brésiliens sont restés raisonnables dans leur achats, il ne se sont pas endettés. Il n’existe pas encore vraiment le système de paiement différé, et le système de crédit vient d’apparaître. La majorité des achats se font en liquide. Les ménages ne sont donc pas endettés. On y voit là encore un grand potentiel de développement du marché intérieur.

Quelles sont les défis du Brésil pour les années à venir ?

Du fait de la croissance, de nombreux secteurs ont besoin d’embaucher. Un des grands problèmes pour le moment est le manque de personnes formées pour des postes de cadres et de dirigeants. Il y a un grand “turn-over” des cadres dans les sociétés du fait de la compétition entre les différentes entreprises pour les salaires d’embauche. Ces salaires ont tendance à bien augmenter. Beaucoup de personnes viennent d’Occident pour prendre ces postes.

Pour remédier à cela, le Brésil essaie d’encourager les enfants à rester à l’école. Il est vrai que la majorité des jeunes quittent l’école à quatorze ans pour être un soutien économique familial. Une solution mise en place est de donner de l’argent aux familles les plus pauvres pour que les enfants restent à l’école. L’idée est aussi de rendre l’éducation gratuite et l’accès à l’université plus facile pour les jeunes talentueux issus des milieux les plus défavorisés.

Les deux plus grands défis pour le Brésil sont bien évidemment la coupe du monde de football en 2014 et les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro en 2016. Pour ces deux événements, le pays doit faire un effort particulier sur les infrastructures qui ont besoin d’un grand coup de modernisation. Ces dernières sont encore assez obsolètes avec par exemple seulement 13% des routes bitumées et uniquement 35% des eaux usées retraitées. Les aéroports ont aussi besoin d’être modernisés. Ces dernières années, le Brésil n’a dépensé que 2,3% de son PIB dans les infrastructures alors que la Chine en dépense 10%. La coupe du monde de football et les Jeux Olympiques sont deux bonnes opportunités pour rattraper le retard et montrer à la face du monde le niveau de développement du pays. Il en va de la fierté nationale. Pour cela, le Brésil prévoit de dépenser 70 milliards de dollars pour la coupe du monde et 65 milliards de dollars pour les Jeux Olympiques. Depuis peu, des entreprises internationales sont aussi invitées pour collaborer et faire avancer au plus vite les différents projets.

Un autre défi est bien évidemment de continuer à développer le marché intérieur tout en régulant l’inflation. L’objectif est d’arriver à un niveau d’inflation de 4,5% avec une croissance de 5% à 6%. Il est en effet important de se focaliser sur le marché intérieur car le Real (la monnaie brésilienne) a gagné 50% par rapport au dollars ces cinq dernières années. La compétitivité de leurs produits à l’exportation a donc fortement diminué.

Un dernier défi va être l’exploitation du gigantesque gisement de prétrole (estimé à 8 milliards de barils) à 250 kilomètres au large de Rio di Janeiro à des profondeurs atteignant 7000 mètres. Il va falloir développer de nouvelles techniques du fait de la profondeur du gisement et des risques de polllution. Pour cela, la société brésilienne en charge du gisement, Petrobras, devra avoir recours à des sociétés internationales. Aujourd'hui, elle se situe déjà à la troisième place dans le classement des entreprises pétroliers mondiales. Pour mener à bien ce projet, il est prévu un investissement de 600 milliards de dollars.

Qu'est-ce que le Brésil peut nous apprendre ou en quoi le Brésil peut être un exemple pour nos sociétés occidentales ?

Le Brésil est un exemple dans sa politique énergétique qui lui est assez unique du fait de son emplacement géographique entre l’équateur et le tropique du capricorne. Le pays bénéficie d’un climat très propice à l’agriculture et a de nombreuses ressources en terre arable. Il est le plus gros producteur d’éthanol du monde à base de cannes à sucre. Certaines fermes de cannes à sucre font jusqu’à trois récoltes annuelles. Aux Etats-Unis par exemple, l’éthanol se fait à partir de maïs or le maïs nous en avons besoin pour nous nourrir ou l’exporter et nourrir d’autres pays. Dans un autre secteur, celui du papier, 100% de la production de pulpe et de papier brésilien vient de forêts plantées. Les eucalyptus ont un potentiel de croissance de 70 m3/ha/an alors qu’en Uruguay le même arbre a un potentiel de 40m3/ha/an. Les deux millions d’hectares d’eucalyptus plantés pour cette industrie absorbent 64 millions de tonnes de CO2 par an [4].

Il est aussi un très bon exemple dans la régulation des banques. La preuve en est qu’elles ont été très peu affectées par la crise de 2008.

Enfin, davantage du côté humain, j’étais très touchée par l’esprit familial qui règne au Brésil. De voir par exemple sur la plage de Rio des familles de tout genre et style jouer sur ce lieu public, de les voir danser et prendre du temps ensemble. Nous avons besoin de cela dans nos sociétés plus individualistes et vieillissantes.

Leur art est aussi davantage une expression de la joie de vivre qu’un trouble de la société comme il peut être le cas ici à New-York. Avec tous ces projets d’infrastructures, c’est aussi un nouvel art public qui va se donner au peuple et ainsi enrichir l’espace de leur esprit, de l’esprit d’un peuple joyeux qui aime la rencontre.


[1] Barron's est un magazine américain hebdomadiare dans l'économique et la finance.

 

 

 

 

 

 

[2] FWA : Financial Women Association qui réunit des femmes d’affaires dans la finance, la banque, la loi et l’entreprise.

 

 

 

 

 

 

[3] Chiffres de l'agence de notation Moody's.

 

 

 

 

 

 

[4] Pour mettre cela en perspective, on peut dire qu’un foyer moyen aux Etats-Unis produit une tonne de CO2 par mois, soit douze tonnes par an. Donc l’absorbtion de ces plantations est équivalent à la produtions de plus de 5,3 millions de maisons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 Commentaires

  1. Arnaud Guillaume

    Très bon article et bien documenté. L'atmosphère brésilienne est en effet à l'optimisme et ce peuple regarde avec confiance vers l'avenir. 
    Je mettrai juste un petit bémol sur un point, celui de l'endettement des ménages. Il est en effet suffisament préoccupant (la très grosse majorité des brésiliens achètent toujours à crédit, même de gros articles de consomation) pour que le gouvernement décide de maintenit de fort taux d'intérêt, parmi les plus élévés du monde.
    Il y a en effet une certaine peur que se forme une "bulle de crédit" et donc une volonté gouvernementale de réduire une consommation qui s'appuie trop fortement sur la possibilité d'acheter en s'endettant. Il s'agit aussi de maitriser l'inflation et d'éviter ainsi la surchauffe.
    Beaucoup de personnes au Brésil en sont dans la phase de "découverte" de la société de consommation. Et comme toute découverte il y a aussi une certaine fascination, un désir très fort de posséder le dernier cellulaire, d'acheter une voiture…le crédit facile est un moyen d'assouvir cette soif de vivre avec son temps. A terme cela peut être dangereux. En cas de retournement de tendance, beaucoup de brésiliens risquent de se retrouver dans la même situation que les ménages nord-américains dans la crise des subprimes, bradant les biens achetés à crédit et donc s'appauvrissant brutalement.
    Le gouvernement brésilien semble conscient de ce risque et c'est pourquoi il maintient des taux d'intérêt aussi haut.
     
     
      

  2. Poujol

    Un autre petit bémol sur l’éducation (enfin un assez gros bémol…).
    Dans le nord-est, les enseignants du secteur publique font très souvent grève (ils exigent des salaires plus élevés). Et sur le papier, tout le monde est scolarisé (en particulier à cause ou grâce à la bourse accordée aux plus pauvres qui scolarisent leurs enfants) mais dans la pratique les enfants se retrouvent souvent dans la rue et sont toujours pas alphabétisés au collège. De plus un enfant ne peut normalement pas redoubler ce qui donne des classes très hétérogènes.
    Enfin il est très difficile à une personne du publique de rentrer dans une bonne université. Des formes de quotas assez discutables essayent d’établir une certaine notion d’égalité des chances.
    Le défi numéro 1 du Brésil n’est pas l’économie mais bien l’éducation.