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Matisse, un chemin de simplification

Le Centre Pompidou de Paris propose au public une exposition sur Matisse, du 7 mars au 18 juin 2012. Cécile Debray, commissaire de cette exposition – Paires et Séries -, présente presque 50 ans de la vie de cet artiste en posant un regard nouveau sur ce travail de simplification qui l'a habité jusqu'à sa mort en 1954.


Henri Matisse, "La Blouse Roumaine", 1940, Huile sur toile, 92x73cm, Photo, (à gauche).
Henri Matisse, "Le Rêve ou la Dormeuse", 1940, Huile sur toile, 81x65cm, Photo (à droite)
© Succession H. Matisse – Collection Centre Pompidou / J-C. Planchet / Dist. RMN-GP (à gauche).
©Succession H. Matisse – Collection particulière (à droite)

Matisse a traversé la moitié du siècle, influencé par les techniques et courants qui vont apparaître ; il observe, il prend en lui, il cherche à exprimer un sentiment, une émotion. Gustave Moreau, son professeur, lui a enseigné cette fidélité d'observation, cette attention à ce qui l'entoure pour entrer dans les techniques utilisées, les faire siennes, sans en être "prisonnier"[1]. Il le rend "vigilant sur toutes les nouvelles techniques en apparence extraordinaires"[2]. "Ne vous contentez pas d’aller au Musée. Descendez dans la rue".
Vrai maître, Moreau l'a encouragé par un "laissez-faire"[3], car il percevait déjà en Matisse cette simplification[4]. Ce chemin de simplification sera le trait unique de toute sa vie, approfondi par une continuelle recherche entre le dessin et la couleur, jusqu'à les unir dans ses gouaches découpées. La simplification n'est pas dans l'opposition mais dans le lien entre les techniques, la matière et le regard, la beauté et le sentiment, l'unique modèle et l'Être…
Ces séries, utilisant les processus créatifs à la recherche de "ce rapport entre couleur et dessin, surface et volume, intérieur et extérieur"[5] sont l'objet de cette exposition. Elles nous permettent d'entrer par touches dans cette progression et cet approfondissement du rapport qui habitèrent Matisse toute sa vie. "Donner de la vie à un trait, à une ligne, faire exister une forme, cela ne se résout pas dans les académies conventionnelles mais au dehors, dans la nature, à l’observation pénétrante des choses qui nous entourent".[6]

L'exposition s'ouvre avec les premières Nature morte aux oranges de 1898 et va jusqu'aux quatre Nu bleu en gouaches découpées (1952). Elle nous transporte du Pont Saint-Michel (1900), à Notre-Dame (1914), des Capucines à la Danse I et II (1912), de son Intérieur Rouge ou Jaune et Bleu à Vence (1946), aux visages de Lydia, son modèle dans ces Thèmes et Variations (1941). Simplifier permet de découvrir un "au-delà du charme"[7], la nature spirituelle de ce qui est, là devant lui. "Le caractère d’un visage dessiné ne dépend pas de ses diverses proportions mais d’une lumière spirituelle qu’il reflète".[8]
Pour tout ce qu'il peint, nature morte, modèle ou intérieur, le trait de crayon est au service d'un mystère. Le fait de répéter ses études, de reprendre ses visages en plusieurs planches, dévoile ses regards posés sur son modèle. Matisse ne peut définir ce qui lui est donné de voir en une seule toile : il y a un mouvement, un jaillissement de vie qu'il reprend à chaque fois. La simplification lui permet de voir cet être toujours nouveau, qui l'émeut, et dans cet émerveillement, le coucher sur la toile. "Tendre au dépouillement plutôt qu’à l’accumulation des détails, choisir, par exemple, dans le dessin, entre toutes les combinaisons possibles, la ligne qui se révélera pleinement expressive, et comme porteuse de vie." [9]

Matisse travaillait également en photographiant ses études, ses œuvres, pour en fixer la progression. Pour l'exposition, des pans de murs de son atelier sont reconstitués à partir de ces photographies et montrent combien son travail n'était pas chose morte mais toujours en évolution, un accouchement continuel.

Contempler ses œuvres nous introduit dans cette recherche, dans ce rapport entre couleur et trait, entre ce que nous voyons et ce que nous sommes. "Le rapport, c’est la parenté entre les choses, c’est le langage commun, le rapport c’est l’amour, oui, l’amour. Sans ce rapport, sans cet amour, il n’y a plus de critère d’observation donc il n’y a plus d’œuvre  d’art".[10]

Le regard de Matisse est celui d'un enfant[11], qui ne se laisse pas enfermer mais surprendre et émerveiller. Il voit tout en détail pour ensuite tout unifier, simplifier. Sa vie en est l'exemple, son travail en est l'expression. Il cherche le sens de la beauté, de cet "au-delà du charme", de cette dimension spirituelle de l'être. Cette recherche de vérité[12] naît de son amour pour toute la réalité. Qui essaie d'entrer dans son regard découvre ainsi la beauté de toute chose.

"J'ai compris que tout le labeur acharné de ma vie était pour la grande famille humaine, à laquelle devait être révélée un peu de la fraîche beauté du monde par mon intermédiaire".[13]

L'exposition sera ensuite présentée à Copenhague, au Statens Museum for Kunst, du 14 juillet au 28 octobre 2012 et au Metropolitan Museum of Art, à New-York, du 4 décembre 2012 au 17 mars 2013.


Matisse, paires et séries – du 7 mars au 18 juin… by centrepompidou


[1] L’artiste ne doit jamais être prisonnier. Prisonnier ? Un artiste ne doit jamais être : Prisonnier de lui-même, prisonnier d’une manière, prisonnier d’une réputation, prisonnier d’un succès etc…
Ecrits et propos sur l'art, Henri Matisse. p.239, Ed. Herman

[2] Ecrits et propos sur l'art, Henri Matisse. p.116, Ed. Herman

[3] Ecrits et propos sur l'art, Henri Matisse. p.82, Ed. Herman. A propos de La Desserte, 1897

[4] Gustave Moreau disait :
Vous n’allez pas simplifier la peinture à ce point-là, la réduire à ça. La peinture n’existerait plus.
Et puis il revint et me dit :
Ne m’écoutez pas. Ce que vous faites est plus important que tout ce que je vous dis. Je ne suis qu’un professeur, je ne comprends rien.
Ecrits et propos sur l'art, Henri Matisse. p.81, Ed. Herman. Entretien radiophonique,1942.

[5] Cécile Debray, commissaire de l'exposition

[6] Ecrits et propos sur l'art, Henri Matisse. p.251, Ed. Herman.

[7] "J’ai à peindre le corps d’une femme :
D’abord je lui donne la grâce, un charme, et il s’agit de lui donner quelque chose de plus. Je vais condenser la signification du corps, en cherchant les lignes essentielles.
Le charme sera moins apparent au premier regard, mais il devra se dégager à la longue de la nouvelle image que j’aurai obtenue, et qui aura une signification plus large, plus pleinement humaine.
Le charme sera moins saillant, n’en étant pas toute la caractéristique, mais il n’en existera pas moins, compte tenu de la conception générale de ma figure." Ecrits et propos sur l'art. Henri Matisse, p. 103. Ed. Herman.

[8] Ecrits et propos sur l'art. Henri Matisse, p. 103. Ed. Herman

[9] Ecrits et propos sur l'art. Henri Matisse, p. 321. Il faut regarder la vie avec des yeux d'enfant. Ed. Herman

[10] Ecrits et propos sur l'art. Henri Matisse, p. 253. Ed. Herman.

[11] C’est ainsi que pour l’artiste, la création commence à la vision. Voir, c’est déjà une opération créatrice, et qui exige un effort. Tout ce que nous voyons, dans la vie courante, subit plus ou moins la déformation qu’engendrent les habitudes acquises, et le fait est peut-être plus sensible à une époque comme la nôtre, où cinéma, publicité et magazines nous imposent quotidiennement un flot d’images toutes faites, qui sont un peu, dans l’ordre de la vision, ce qu’est le préjugé dans l’ordre de l’intelligence. L’effort nécessaire pour s’en dégager exige une sorte de courage ; et ce courage est indispensable à l’artiste qui doit voir toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois : il faut voir toute la vie comme lorsqu’on était enfant ; et la perte de cette possibilité vous enlève celle de vous exprimer de façon originale, c’est-à-dire personnelle.
Ecrits et propos sur l'art. Henri Matisse, p. 321. Il faut regarder la vie avec des yeux d'enfant. Ed. Herman

[12] C’est en ce sens, il me semble, que l’on peut dire que l’art imite la nature : par le caractère de vie que confère à l’œuvre d’art un travail créateur. Alors l’œuvre apparaîtra aussi féconde, et douée de ce même frémissement intérieur, de cette même beauté resplendissante, que possèdent aussi les œuvres de la nature.
Il faut un grand amour, capable d’inspirer et de soutenir cet effort continu vers la vérité, cette générosité tout ensemble et ce dépouillement profond qu’implique la genèse de toute œuvre d’art.
Mais l’amour n’est-il pas à l’origine de toute création ?
Ecrits et propos sur l'art. Henri Matisse, p. 321. Il faut regarder la vie avec des yeux d'enfant. Ed. Herman

[13] Ecrits et propos sur l'art. Henri Matisse, p. 319. Message à sa ville natale. Ed. Herman – A l’occasion de l’inauguration du Musée Matisse, au Cateau le 8 novembre 1952

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