Home > Politique > Les journalistes : pouvoir et responsabilité

Les journalistes : pouvoir et responsabilité

de Thierry de Roucy      24 avril 2012

Ouvrir un blog, fonder un journal, créer une chaîne télévisée n’est pas un événement banal. Cela engendre de grandes responsabilités, crée de sérieux devoirs. A l’occasion du premier anniversaire de « Terre de Compassion », il est bon d’en prendre plus que jamais conscience.


CC BY-NC-ND Kevin H.

Au principe de la fondation du blog « Terre de Compassion », cette phrase de saint Jean : « Tout ce que nous avons vu, tout ce que nous avons entendu, tout ce que nous avons touché du Verbe de Vie, nous vous l’annonçons. »

Au principe de la fondation du blog « Terre de compassion » : l’émerveillement, l’espérance, le désir d’engagement, l’amour de l’humanité.

Un an. It’s just a beginning. Le temps de comprendre que, malgré les efforts déployés, tout, ou presque, reste à faire. Tant au niveau de la rédaction que de la diffusion, il y a davantage à découvrir, à approfondir, à adapter.

Un an. Le temps de comprendre que la publication d’un blog est une mission qui dépasse le simple fait de raconter, de faire des comptes rendus, de dire ce que le temps nous inspire… C’est une mission lourde de tant de devoirs : on ne peut se moquer de son lecteur, on ne peut le tromper ni l’égarer. C’est une mission qui fait encore entrer dans la lutte… qui oblige à s’engager, non seulement vis-à-vis de la réalité mais aussi vis-à-vis de ceux qui, sur d’autres adresses, d’autres écrans, d’autres pages font œuvre de témoins et de journalistes.

Jamais, en effet, l’importance des mass media nous a paru aussi grande. Ceux qui écrivent, ceux qui dessinent, ceux qui filment ont une extrême responsabilité. Peut-être même détiennent-ils un pouvoir plus grand que celui des politiques et des économistes, des scientifiques et des artistes parce qu’ils peuvent faire croire ce qu’ils veulent de la réalité. Beaucoup disent, sans grande enquête préalable, et cela est ! Quel lecteur ira, si l’auteur ne le fait pas, enfoncer son doigt dans le côté de chaque article, de chaque reportage pour en vérifier la vérité ? Quel lecteur ira combattre, autrement que par un petit commentaire, une idée fausse qui polluera l’intelligence de dizaine de milliers de personnes, qui fera sombrer tout un peuple dans l’idéologie, l’illusion ou le découragement ? Quelques mots adroits, quelques images bien choisies – reproduits mille fois comme un leitmotiv – tuent un homme, détruisent une politique, font s’écrouler un secteur financier, engendrent le mépris pour tout un peuple, une catégorie sociale, une Eglise… Bien des journalistes font entrer le monde dans leur salle d’audiences et le condamne d’un coup de reportage ou d’article. A leur insu ou non, ils s’accordent le pouvoir de magistrats universels !

Bien sûr, on ne peut tout vérifier, on ne peut se rendre dans chaque pays pour s’informer de la justesse et de l’étendue des événements, on ne peut reprendre l’ensemble des discours dits en une heure et condensés en une minute… Bien sûr, nous avons besoin de synthèses, d’un choix d’images, de faits éloquents… Mais qui peut offrir cela sans trembler, étant donnée la confiance qu’a priori on lui accorde ?

En ce sens, ces mots d’Albert Camus de 1939, publiés récemment dans Le Monde nous semblent si justes : « Un journaliste libre ne désespère pas et lutte pour ce qu’il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exciter à la haine ou provoquer le désespoir. Tout cela est en son pouvoir. »

Quant à ces extraits du discours d’Alexandre Soljénitsyne à Harvard, ils pourraient être médités et re-médités sans fin par ceux qui osent exercer le métier de l’information : « Quelle responsabilité s'exerce sur le journaliste, ou sur un journal, à l'encontre de son lectorat, ou de l'histoire ? S'ils ont trompé l'opinion publique en divulguant des informations erronées, ou de fausses conclusions, si même ils ont contribué à ce que des fautes soient commises au plus haut degré de l'Etat, avons-nous le souvenir d'un seul cas, où ledit journaliste ou ledit journal ait exprimé quelque regret ? Non, bien sûr, cela porterait préjudice aux ventes. De telles erreurs peut bien découler le pire pour une nation, le journaliste s'en tirera toujours. Étant donné que l'on a besoin d'une information crédible et immédiate, il devient obligatoire d'avoir recours aux conjectures, aux rumeurs, aux suppositions pour remplir les trous, et rien de tout cela ne sera jamais réfuté ; ces mensonges s'installent dans la mémoire du lecteur. Combien de jugements hâtifs, irréfléchis, superficiels et trompeurs sont ainsi émis quotidiennement, jetant le trouble chez le lecteur, et le laissant ensuite à lui-même ? La presse peut jouer le rôle d'opinion publique, ou la tromper. De la sorte, on verra des terroristes peints sous les traits de héros, des secrets d'État touchant à la sécurité du pays divulgués sur la place publique, ou encore des intrusions sans vergogne dans l'intimité de personnes connues, en vertu du slogan : “Tout le monde a le droit de tout savoir”. Mais c'est un slogan faux, fruit d'une époque fausse ; d'une bien plus grande valeur est ce droit confisqué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stupidités, les paroles vaines. Une personne qui mène une vie pleine de travail et de sens n'a absolument pas besoin de ce flot pesant et incessant d'information. »

Si la presse néanmoins s’accorde sur un point, c’est que notre époque est dure, que le fardeau de chaque homme est lourd, que la tentation de la désespérance est omniprésente. Plus que quiconque, les journalistes en sont les témoins douloureux, mais non sans pouvoir. Selon leur mode, ils peuvent, sans pour autant dissimuler le caractère dramatique de la réalité, apposer un baume sur les plaies de l’humanité, encourager, défendre, proposer des solutions, redonner confiance.

Un blog, un quotidien, un journal télévisé sont plus que des communicateurs d’informations. Ce sont aussi des avocats, des compagnons, des éducateurs.

Pour mieux connaître Thierry de Roucy :
http://france.pointscoeur.org/Biographie-du-Pere-Thierry-de-Roucy.html

Autres textes de Thierry de Roucy :
http://terredecompassion.com/tag/thierry-de-roucy/
http://www.evangelium-vitae.org/documents/3039/archives/divers/jesus-aime-judas-pere-thierry-de-roucy.htm

Vous aimerez aussi
Un journaliste en quête d’humanité
Vers la fin de l’impérialisme médiatique
Une bonne nouvelle ?
L’échec de la compassion : l’aveu du journaliste

5 Commentaires

  1. Tabitha

    Merci à Père Thierry de rappeler de façon concise les exigences d'une activité journalistique qui soit respectueuse de la dignité humaine.
    Les blogs sont, à ce titre, les témoins de ces devoirs auxquels s'estiment tenus les gens de valeur, et plus modestement, ceux qui contribuent par leurs commentaires, à établir un dialogue situé à un autre niveau que celui de la presse de caniveau.
    On se souvient que Pier Georgio Frassati s'était étonné auprès de son père de certains articles qui paraissaient dans son journal, et que ce dernier avait balayé les doutes de son fils d'un revers de main au nom, précisément, des intérêts financiers.
    Le père Frassati a été le fondateur de la Stampa : il avait relooké la Gazette Piémontaise et il avait les habitus de tous les journalistes d'hier et d'aujourd'hui dont le maître-mot est "audience".
    Il faut reconnaître que venir de temps à autre sur ce blog de "Terre de Compassion" est un vrai moment de détente et de réflexion, décontracté, amical et qui oblige les amateurs à tourner leur langue dans leur bouche parfois plus de 7 fois !!!!

    1. Marine WOLFF-SIDHOUM

      Comment, en effet, combiner une action "d'avocats, de compagnons et d'éducateurs" avec une logique de profit à court terme? Le malheur de la presse ne réside-t-il dans ses accointances avec les milieux politiques et financiers, qui risquent de la faire dévier des missions que P. Thierry aime à rappeler?

  2. Camille

    Effectivement!  la responsabilité de la presse est lourde…! et la question est brulante d'actualité!
    A ce sujet, je recommande vivement à chacun de regarder le dernier documentaire de Pierre Carles sur le traitement de la campagne présidentielle par les médias.
    Il est tellement important, pour la démocratie, de laisser à chaque candidat l'occasion et le temps de s'exprimer, de ne pas rejeter d'emblée des idées jugées "saugrenues" car ne correspondant pas à la pensée dominante. Trop souvent les journalistes, par leur mépris, ou leur agressivité, confisquent a l'auditeur la possibilité de se faire sa propre opinion. Et cela est un déni de démocratie.
    Le film s'intitule "DSK, Hollande etc…" et il est visible gratuitement sur le site: http://www.pierrecarles.org

  3. paulo

    daccord contre l acharnement mediatique,
    mais qu en est il du controle des medias, des manaces et de l eviction de certains journalistes?