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Lucien Noullez ou l’exercice de l’étonnement

Interview de Lucien Noullez, poète       15 mai 2012
Propos recueillis par Anne-Sophie Rotsaert

A l'occasion des 55 ans  de Lucien Noullez, Terre de Compassion vous offre aujourd'hui une très belle interview de ce poète belge. Le temps de lecture étant de huit minutes, nous vous invitons à ne pas hésiter à imprimer l'article pour pouvoir le lire et le relire, tant les propos sont riches et dignes d'être médités…

Lucien Noullez est d'origine wallonne. Il est né à Bruxelles le 13 mai 1957 et a publié une quinzaine de recueils de poésies. Il a reçu quelques prix en Belgique, notamment le prix Maurice Carême le 13 mai 1997. Avec lui, rentrons dans "l'exercice de l'étonnement"…


© Frédérique Longrée

Comment s'est passée ta découverte de la poésie ?

A l'âge de 8 ans j'ai vécu une extraordinaire coïncidence. On m'avait offert un livre de poèmes (ce qui m'avait extrêmement surpris, on n'offre jamais de poésie – à tort – aux enfants). Ce petit événement m'a fait me rendre compte que les mots étaient purement une convention. L'entrée dans le mystère du langage s'est faite là et j'en ai fait une vocation. Je me suis mis, à 8 ans, à traquer le langage et ses conventions. Il paraît que je n'arrêtais pas de lire tout ce qui passait sous mes yeux et de poser des questions.

Comment cela s'est-il poursuivi ?

J'étais le plus jeune de la famille et donc j'ai toujours eu l'impression que ma voix ne comptait pas (stéréotype que l'enfant s'invente parfois lui-même). J'avais le sentiment d'être différent des autres et j'ai assumé en prenant le langage comme moyen pour être un peu autre, pour affirmer mon identité. Je ne sais pas très bien quand j'ai commencé à écrire. J'ai le souvenir d'avoir imité mon père qui écrivait des choses très sérieuses. J'ai voulu écrire avant d'avoir su écrire. Plus tard, mon institutrice maternelle a dit à mes parents qu'elle n'avait jamais vu un enfant apprendre à écrire aussi rapidement. Je ne pense pas que j'étais plus intelligent, mais simplement, j'avais une motivation plus grande que la plupart des autres enfants : pour moi écrire c'était trouver ma place. Je suis maintenant bien plus âgé que beaucoup de gens et je n'ai toujours pas trouvé ma place, mais je continue à écrire ! J'ai compris confusément tout cela à 8 ans et je suis fier de cet enfant qui a pris cela au sérieux. Je suis fier de mes parents qui ont fait confiance : ils ne comprenaient pas mais ont laissé faire. Ce qui fait que je n'ai jamais eu l'impression d'être un poète révolté, ou un marginal. Différent oui, mais pas révolté. J'ai eu une enfance heureuse, un trésor incroyable avec le sens que j'ai de l'injustice, de la souffrance humaine. Si je n'avais pas eu une enfance heureuse, je serais un poète révolté. Devant le fait de l'étonnement, ça peut être l'horreur et la révolte ou bien, au contraire, la curiosité et la solidarité.

Y a-t-il eu des rencontres importantes particulières ?

Il y a eu à l'adolescence deux copains qui étaient aussi mordus par la poésie. Nous avions 13 ou 14 ans et ça paraissait un truc interdit. D'une certaine façon, ce n'était pas imaginable : on pouvait parler de pognon, de vacances, de filles… mais pas de poèmes. Les choses les plus importantes de la vie, on ne nous les demande jamais. En ce qui me concerne les choses essentielles pour que je sois équilibré sont la prière, la lecture et sans doute, l'écriture. Mais quand je rencontre des amis ou des collègues, ils ne me demandent  jamais ce que j'ai lu ou comment va ma prière. On me demande comment ça va, comme un bilan de santé. Mais le fond de la vie, on n'en parle jamais dans la vie. Ce n'est pas facile de s'y consacrer car cela crée beaucoup de malentendus. Si tu dis à quelqu'un que tu t'occupes de poésie, tu passes pour un distrait, pour un fantaisiste, pour quelqu'un de peu sérieux. Alors qu'au contraire, pour trouver le temps de se consacrer à la poésie, je dois bien gérer ma vie ordinaire, je dois être particulièrement organisé.

Des maîtres ?

Quand j'étais jeune poète, je me suis fait conseiller par Albert Ayguesparse, par Liliane Wouters et par Gaspard Hons. Ce sont des gens à qui j'ai envoyé mes poèmes et qui m'ont guidé, encouragé, qui m'ont montré mes erreurs. C'est une très belle chose. Le jour où la poésie te tient à cœur, tu aimes rencontrer d'autres personnes qui vivent la même passion, des personnes qui jouent vraiment un rôle d'éducateur, qui t'encouragent. J'ai été encouragé très vite, très tôt. Peut-être que j'avais du talent. Mais surtout ces personnes l'ont reconnu, encouragé, parfois grondé. J'ai une grande admiration pour leur sincérité, pour leur expérience. Je crains qu'aujourd'hui les poètes soient plus isolés, car il y a moins d'anciens pour les guider.
 

Quel est l'objet de la poésie ?

C'est peut-être l'étonnement devant le phénomène du langage et donc le phénomène de l'être humain. Nous sommes la seule espèce ayant le son et le sens. Nous pouvons moduler les phonèmes en les complexifiant à l'infini. Le dauphin (l'animal considéré comme le plus intelligent après l'homme) a un système de cri très développé. Nous, au-delà des cris primaires, du danger, de la nourriture, nous pouvons, grâce au langage, concevoir un monde philosophique, même concevoir qu'il y ait un Dieu, que l'amour est autre chose qu'un phénomène de reproduction. C'est très lourd à porter, et donc ça fait souffrir. Nous souffrons d'être humains. Car nous avons des mots qui nous ont agrandi l'âme. Donc la poésie a à voir avec la nature de l'être humain que nous sommes.

Tu écris des poèmes, mais également des récits, des chroniques, des critiques, tes journaux.

La poésie c'est ma fondation. Je ne fais pas de grandes différences entre les différents genres littéraires. Je suis ému par la phrase de Danièle Sallenave "toute vie racontée est une vie sauvée". Or, il faut savoir que D. Sallenave est incroyante. Cette phrase parle terriblement au croyant que je suis. Elle me donne la raison d'être croyant et écrivain. J'ai parfois l'impression qu'au paradis, on ne fait rien d'autre que de raconter des vies. La littérature y participe déjà. La poésie est un peu en amont du récit. Elle est le travail sur le langage lui-même, sur la convention du langage. La poésie peut, en un clin d'œil, rendre compte d'une petite vie. Pour moi, écrire ou lire, c'est un geste d'espérance pour le salut, pour l'avenir du monde. Je ne lis pas pour me distraire, pour m'abstraire de ma vie qui serait ennuyeuse. Je lis pour rentrer profondément dans la vie. Et j'écris pour la même raison.

Je pourrais me passer d'écrire mais pas de lire. J'ai voulu devenir écrivain par contagion de ce que j'avais lu. Je voulais participer ce que j'avais reçu. Quand je lis un roman de Simenon, j'y découvre une compréhension immense de la tristesse humaine. Cela ne me détourne pas des Evangiles qui sont la clef de lecture de l'être humain. Simenon me permet de saisir le monde, saisir la complexité de l'âme humaine et aller jusqu'au bout du bout, vers le salut qui est offert à tous, même avec les personnages les plus désespérés. La compassion, ça vous tient à cœur à Points-Cœur, et bien à moi aussi. Quand je vois un homme détruit, je ne me dis jamais : "c'est sa faute" ; je me dis d'abord : "quel beau frère il est".

Choisis-tu tes lectures ?

Celui qui veut devenir écrivain doit tout lire, puis il doit choisir. Avec le temps qui me reste à vivre, je dois être sérieux avec mes lectures et choisir seulement ce qui va me nourrir, je dois trier maintenant. J'ai beaucoup lu, je suis resté fidèle à Simenon. Les grands poètes, comme Paul Eluard d'abord, puis Blaise Cendrars, Guillevic et puis René Char. En Belgique, il y a Marcel Thiry, André Schmitz, "les prodiges ordinaires". Plus récemment Jean-Pierre Lemaire. J'ai le sentiment, de temps en temps, que je peux dire : "Je n'étais plus le même, quand j'ai eu fini son livre". Il y a des poètes que j'aime et d'autres qui m'ont changé. Ils m'ont appris que le monde est plus grand que ce que je croyais. Que la foi est moins étriquée que ce que je croyais.

J'ai découvert grâce à Julien Green, le style littéraire du journal. C'est peut-être la plus grande chose que l'on puisse faire dans sa vie, tenir son journal et s'y tenir. Il m'a ramené à la lecture romanesque que je n'avais jamais vraiment quittée. Lire un long journal et décider de le lire entièrement, c'est se mettre à l'écoute d'un être qui a ses hauteurs et ses bassesses. C'est être accompagné par un être qu'on ne connait pas. La littérature agrandit la vie des lecteurs. J'ai alors publié mon journal. Comme un type ne se met pas au foot s'il n'a pas lui-même vu d'abord d'autres joueurs. La littérature, on l'écrit pour la grande équipe des humains. J'ai toujours essayé d'avoir la liberté de lire, c'est un combat quotidien avec toutes les choses à faire. Lire vraiment est de l'ordre de la liberté et donc de la décision. Je me lève donc à 5 heures et demi pour lire. Et je prie aussi dans ma journée. Et je tiens mon journal. Ce que je lis, ce que je vis, ce que je prie et ce que j'écris, c'est dans le même vase. Quand il me manque l'un des trois (prière, lecture, écriture), je manque d'attention à la vie, je me vide. Je suis quelqu'un qui fuit les explications, qui prend le temps de regarder comment ça se passe, qui peut accepter d'être surpris au quotidien. J'ai un regard, j'aime ce qui sort du cadre, ce qui fait que la vie est ainsi, sans en chercher l'explication. Accueillir les choses dans les choses, comme elles se présentent. La lecture est un exercice d'étonnement. C'est paradoxal car l'étonnement ne peut pas se préparer. Je lis pour rester surpris, pour garder cette jeunesse du cœur .

Comment se passe l'écriture d'un poème ?

C'est toujours surprenant quand un poème arrive. Il vient quand il veut. Je suis toujours surpris. Ma pratique a évolué. Aux abords de la trentaine, je sentais remuer les choses et je les écrivais. Aujourd'hui, les poèmes arrivent presque tout seuls dans ma nacelle, ça me fait un peu peur aussi. Comme j'ai une vie très occupée, j'accueille les poèmes comme un don de Dieu, comme un encouragement de Dieu, qui me donne quelques poèmes. Il y en a deux qui sont venus tout à l'heure tout à fait inopinément.

Dans ma petite foi j'aurais voulu loger le monde. J'aurais voulu loger les pleurs de celles que je fais pleurer. Et n'être rien, pas même une lecture ou une orange. Sur le tablier de la terre, j'aurais voulu, dans ma petite foi, me laisser éplucher sans fin.
Extrait du recueil "Un crayon pour des acrobates" chez L' Age d'Homme, 2006

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