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« Un baume versé sur tant de plaies… »

de Thierry de Roucy    29 juin 2012

Hier, à Buenos Aires a eu lieu notre premier dîner de gala argentin. 120 invités se sont réunis à la Résidence de l’Ambassadeur de France qui nous a chaleureusement accueillis. Les œuvres de 22 peintres et sculpteurs argentins étaient exposées et ont été mises en vente au profit de Points-Cœur. Les nombreuses rencontres avec les artistes et les personnes présentes à cette soirée nous confirment, comme nous le dit le Père Thierry de Roucy, que « l’art est un baume pour le cœur ».

 

 

Claudia Brito Sousa, los musicos

 

Jesus Marcos, Luz nocturna

 

Peu avant son départ définitif pour le camp de Westerbock (Hollande), Etty Hillesum remet entre les mains de son amie Marie Tuinzing les cahiers où, du samedi 8 mars 1941 au dimanche 11 octobre 1942, elle avait rédigé son journal. Des pages incroyables d’authenticité et de profondeur qui attendirent quarante ans avant d’être publiées.

Le premier cahier commence dans une certaine forme de confusion. Elle y parle de « son sentiment infini de solitude […], d’incertitude, d’angoisse », elle pressent que « la vie est terriblement difficile », elle se dit « très inhibée et peu sûre d’elle ». Un an et demi après, ce même journal s’achève en apothéose avec cette phrase : « On voudrait être un baume versé sur tant de plaies ».

Il y a les plaies inimaginables de tous ceux qui sont envoyés dans les camps de transit, au Pays-Bas ou ailleurs, en attendant de partir pour Auschwitz… Mais « peu à peu toute la surface de la terre ne sera plus qu’un immense camp, et personne ou presque, ne pourra demeurer en dehors » (11 juillet 1942). Peut-être même la terre tout entière l’est-elle déjà… car partout où il y a un homme, partout il y a un point noir, un lieu de souffrances sans fin.

Ce qu’il convient de faire ? De fait, personne ne le sait… Des milliers de pains ou de toits, des milliers de vaccins ou d’ONG laisseraient encore tant de misères… Et puis il y a les maux inconsolables par l’argent, le savoir ou la santé : il y a la solitude, l’angoisse, le non-sens. Pour vaincre cette situation, on ne peut que sortir de la réflexion du « faire », ou plutôt comprendre, à la suite d’Etty, que « notre “faire” doit consister à “être” ». Et c’est vrai : parce que l’être, c’est l’Esprit ; l’Esprit, c’est le cœur ; le cœur, c’est l’amour.

Dès lors, comme nous avons tous un cœur – pas de vie sans cœur ! –, la mission de consolateur est une mission universelle. On est ingénieur pour programmer, certes, mais aussi pour « verser un baume sur tant de plaies… » ; on est peintre ou écrivain (comme voulait l’être Etty) non seulement pour produire des œuvres, mais aussi, à un titre spécial, pour consoler ceux à qui elles sont livrées en partage. C’est pourquoi on ne peut acheter un livre ou un tableau comme on achète des tomates ou des outils. L’achat d’une œuvre d’art est le fruit d’un regard, d’une connivence, d’une passion… On choisit avec émotion celle qui va vivre avec nous, on la choisit comme on choisit un ami. On choisit l’œuvre, mais aussi l’artiste avec ses souffrances et ses frasques, avec ses folies et ses amours. Et encore, avec l’œuvre et l’artiste, on choisit d’accueillir le peuple qui habite l’œuvre : un peuple qui souffre, qui aime ou qui travaille… un peuple plongé dans la nuit comme dans un souterrain de Kiefer ou couvert de plaies comme un poème de Celan.

L’œuvre me console : triste, j’écoute quelques concerti pour reprendre force ; désespéré, je jette un regard sur la toile chaleureuse de mon bureau pour comprendre que je ne suis pas seul… Et vraiment, lorsqu’il n’y a personne autour de moi ou que les mots des hommes augmentent mon mal comme ceux des amis de Job, j’ai besoin de ces présences silencieuses pour savoir que mon âme n’est pas solitaire ni jetée aux enfers, pour savoir même que je suis infiniment aimé.

Il arrive aussi que, dans ma maison, j’introduise, comme une pauvre veuve, de tristes tableaux pour les consoler, des musiques violentes pour essayer de les faire sourire, des poèmes pleins de mort pour les ressusciter… Il est même des soirs où ma maison est si pleine de ces veuves, de ces prisonniers, de ces fous qu’il n’y a plus de place que pour Dieu.

L’amitié est un échange… L’œuvre d’art verse son baume sur nos plaies et nous versons notre baume sur les plaies de l’œuvre d’art. C’est la tâche splendide et réciproque de l’homme et de l’art.
 

Pour mieux connaître Thierry de Roucy :
http://france.pointscoeur.org/Biographie-du-Pere-Thierry-de-Roucy.html

Autres textes de Thierry de Roucy :
http://terredecompassion.com/tag/thierry-de-roucy/
http://www.evangelium-vitae.org/documents/3039/archives/divers/jesus-aime-judas-pere-thierry-de-roucy.htm

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