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Rukmini Devi : Pour l’amour de l’art indien

d'Aymeric Béranger   3 juillet 2012

Le bharatanatyam, cela vous dit quelque chose ? Une des plus anciennes et des plus belles danses classiques indiennes, une tradition multiséculaire dans les temples majestueux du sud de l’Inde, qui attire chaque année dans ses écoles des jeunes venus de tous pays. Mais peu savent que la renaissance de cette danse magnifique est due à une femme d’exception, Rukmini Devi (1904-1986).


Rukmini Devi

Née dans la caste des Brahmanes au sud du Tamil Nadu (état du sud-est de l’Inde), Rukmini Devi n’a pas peur de provoquer la stupeur en épousant à dix-sept ans le Docteur Georges Arundale, premier mariage d’une jeune femme brahmane avec un Européen. Elle découvre d’abord la danse grâce à la grande ballerine russe Anna Pavlova qu’elle rencontre en Australie et avec qui elle entretiendra une grande amitié. Elle prend des cours de ballet avec une de ses élèves et sur le conseil de son amie, elle commence à s’intéresser aux arts indiens, négligés et délaissés en cette époque coloniale. C’est à son retour en Inde en 1932 qu’elle assiste pour la première fois à un spectacle de bharatanatyam, appelé alors sadir ou nautch. Une danse presque tombée dans l’oubli qui avait été perpétuée depuis plus de mille ans par la tradition des Devadassis (« servantes de Dieu »), des femmes consacrées dès leur plus jeune âge à une divinité et au service de son temple, qui dansaient et chantaient lors des fêtes religieuses et des processions. Rukmini Devi est bouleversée par la grâce qui se dégage de cette danse, par sa richesse d’expression et sa valeur spirituelle. Elle décide de se consacrer à son étude, tout en la purifiant de ses aspects érotiques qui lui avaient valu une mauvaise réputation. Elle se plonge dans les natyashastras, ces anciens textes sacrés traitant de la danse et du théâtre, et apprend pendant trois ans la danse auprès du nattuvanar (maître de danse) Pandanallur Meenakshi Sundaram Pillai. Elle ne manque pas de provoquer l’opposition des esprits orthodoxes dans sa communauté brahmanique mais aussi l’admiration de beaucoup lors de sa première représentation à Madras à la Société Théosophique en 1935. Elle est ainsi la première à porter le bharatanatyam du temple à la scène et donne l’occasion à tous de redécouvrir cet art magnifique, dont elle popularise le nouveau nom (du sanskrit Bharata : Inde et natya : danse). Elle change le visage de cette danse en introduisant pour l’accompagnement musical de nouveaux instruments comme le violon, des costumes innovateurs et des ornements inspirés des sculptures des temples. Elle se produit en Inde mais aussi en Europe et aux Etats-Unis avec son mari, célèbre sociologue, qui donne des conférences sur la culture et la philosophie indiennes.

En 1936 elle fonde Kalakshetra, avec l’aide de grands musiciens et danseurs, un institut enseignant les arts traditionnels du sud de l’Inde – et notamment le bharatanatyam – et ses valeurs spirituelles, « avec pour seul but de faire renaître dans l’Inde moderne la reconnaissance des traditions artistiques sans prix de notre pays et d’offrir aux jeunes le véritable esprit de l’art, dépourvu de vulgarité et de commercialisme ». Elle encourage les étudiants à vivre l’amitié et la fraternité, le respect des professeurs dans la tradition indienne du gurukulam, la discipline et toujours la recherche du beau dans leur art et leur manière de vivre. L’école acquiert progressivement une renommée nationale puis internationale et est considérée par beaucoup comme la meilleure école de bharatanatyam du pays.

Son talent de chorégraphe est mis en valeur par la création d’une douzaine de « danse-dramas » qui reprennent les récits épiques de la mythologie indienne, notamment le Ramayana.

Rukmini Devi s’intéresse aussi à l’artisanat traditionnel indien et crée un centre de recherche et d’éducation sur l’artisanat, avec des unités de tissage de saris et de textile kalamkari. Dans le domaine de l’éducation, son amitié avec Maria Montessori la conduit à fonder la première école Montessori en Inde en 1939. Attachée à la défense des animaux, elle contribue à faire voter par le parlement "The Prevention of Cruelty to Animals Act" en 1960. Son talent d’artiste et son œuvre sont récompensés par plusieurs prix et on lui propose même le poste honorifique de présidente de l’Inde, charge qu’elle refuse modestement. Elle s’éteint en 1986 juste après avoir fêté les cinquante ans de Kalakshetra, laissant derrière elle l’image d’une grande artiste et d’une vie toute donnée à la beauté de l’art indien.

 

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4 Commentaires

  1. Danindara Kardinantha

    Partager le sors, pour quelques pas,
    tant de beauté, est-ce pour cela
    qu'il se fit enfant? Il vit alors
    être là le fruit de la terre,
    tout s'offrir, à la dernière pose.

  2. Cédric

    Quel bel article! Il présente la possibilité pour une tradition culturelle de se rénover à partir de ce qu'il y a de plus noble pour redonner quelque chose de l'innocence première.
    La pure beauté de l'Inde… de l'homme!
    Il suffit d'une femme pour amorcer un mouvement . Nous aimerions qu'un tel mouvement se réalise dans d'autres cultures.