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Rencontre hindoue-chrétienne

de Vincent Billot   18 juin 2013
Temps de lecture 3 mn

Lorsque, en 1955, le père Henri Le Saux, missionnaire en Inde depuis 7 ans, rencontre un sage hindou du nom de swami Gnanananda, il ne se doute pas que cet événement va bouleverser sa vie. Venu annoncer le Christ aux hindous, il découvre progressivement la profondeur de leur vie religieuse et cela va creuser un abîme en lui. Il dédie les 20 dernières années de sa vie à tenter un rapprochement – impossible à vue humaine – entre ses frères hindous et l'Eglise. A notre tour, nous sommes allés rencontrer un des derniers disciples de swami Gnanananda : swami Nityananda Giri. Miettes d'une rencontre au cœur du Mystère.


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Pour un occidental, la vie religieuse indienne n'est pas simple à comprendre. Pas ou peu d'institution, une multiplicité de dévotions différentes, une infinité de formes divines. Des foules immenses se pressent dans les cours des temples et font des heures de queue pour vénérer une simple colonne de pierre sans forme. D'autres portent jusqu'à la mer ou au fleuve une statue de glaise au corps d'homme et à tête d'éléphant qui se dilue dans l'eau. Des hommes s'enferment dans le silence le plus total pour 10 ans, 20 ans, ou toute la vie, sans toit, sans communauté, sans argent, presque sans habit. Et devant une telle variété on se dit rapidement qu'un dialogue paraît impossible. Comment parler de Dieu ? Comment parler de notre prière ? Comment parler de ce qui nous fait vivre avec l'espoir de se faire comprendre ?

Vieille d'une tradition vivante depuis plus de 3000 ans, la religion hindoue distingue deux voies possibles pour vénérer et chercher Dieu : la voie de bakhti – voie de l'amour ou de la dévotion, c'est la voie de la majeure partie des croyants, celle que l'on retrouve dans les temples, les grands centres de pélerinage. Et la voie de jnana – la voie contemplative. Swami Gnanananda était un maître reconnu dans les deux formes, et n'excluait jamais aucune possibilité pour personne. Son enseignement, repris et diffusé par ses disciples, offre de surprenantes portes d'entrée pour des chrétiens. Swami Nityanada Giri est ainsi reconnu dans le monde entier pour avoir participé à un grand nombre de rencontres inter-monastiques. Il prône un dialogue mystique entre les religions et connaît lui-même particulièrement bien la tradition des grands spirituels catholiques.

La première fois que nous avons rencontré cet homme, nous avons été particulièrement surpris de l'entendre citer Saint Jean de la Croix ou Sainte Thérèse d'Avila, et de nous offrir des méditations sur le sens de la Croix aux accents clairement pauliniens. Pour cet amoureux de la sagesse divine, la voie qui mène Ciel est une voie d'intériorité et exige un vrai dépouillement. C'est au fond de son cœur que l'homme découvre la présence secrète et décisive de Dieu. Et c'est dans la mesure où il se montre attentif à cette présence, qu'il « incline l'oreille de son coeur » (St Benoît), qu'il peut se purifier de ses amours « mondaines » (wordly passions) et ne plus se dédier qu'à l'unique Essentiel. Le but principal de la vie n'est autre que cette libération. La voie de la dévotion y prépare, elle est un peu comme une voie de justice envers Dieu. Ensuite, par grâce uniquement, certains sont appelés à emprunter la voie contemplative, plus exigeante dans son dépouillement. Le contemplatif hindou est donc « choisi » par Dieu, et sa libération correspond à la fois à la découverte du Mystère au fond de son cœur, à la découverte de sa vraie personnalité, et à la découverte du sens même des choses. La grâce de cette élection reçue permet de percer le voile d'illusion qui couvre nos yeux jusqu'à ce que nous connaissions vraiment Dieu. Elle permet de passer du miroir de la réalité (st Paul) à la réalité elle-même. Comme l'exprime le bajan sanskrit (refrain) que swami Nityananda nous a chanté plusieurs fois :

Asato ma sad gamaya
Tamaso ma jyotir gamaya
Mrutyor ma amritama gamaya

(de l'irréel conduis moi passer au Réel
de l'obscurité conduis moi à la lumière
de la mort conduis moi à l'immortalité)

Il y a ainsi quatre états de vie dans la religion hindoue : l'étudiant qui se forme pour pouvoir un jour servir, le chargé de famille, l'ascète qui se retire dans les bois pour ne plus se dédier qu'à la recherche ce Dieu seul, et le sannyasi (renonçant) qui a atteint l'illumination ultime et qui en vit sans plus aucune attache terrestre. S'il est dans la grande tradition de la société indienne de prendre en charge les sannyasi et les ascètes, ces deux derniers états de vie ne constituent pas une institution en tant que telle. Les renonçants doivent renoncer vraiment à tout, y compris à rester plusieurs jours au même endroit pour ne jamais s'installer à nouveau.

L'ashram de swami Nityananda Giri a justement cette vocation d'aider tous ceux qui entendent un jour l'appel à se détacher du monde et se dédier à une recherche plus radicale du Mystère. Ceux qui sont suffisamment amoureux de la vie du dedans pour abandonner toute autre ambition que celle de vivre uniquement de la présence de l'Etre.

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7 Commentaires

  1. VB
    VB

    Pour Frédéric: il est clair que cet article n'est qu'un rapide appéritif qu'il faut cependant introduire pour ceux qui ne connaissent pas l'Inde. Mais les trois derniers paragraphes rapportent aussi fidèlement que possible la pensée de Swami Nitiyananda que nous voyons ici en photo. D'autres rencontres et d'autres articles suivront sans doute en septembre pour ceux qui ont soif.

     

  2. Delphine

    Il me semble, à la lecture de ce "rapide apéritif", que dans la religion hindoue, il y ait des vocations plus radicales que d'autres, ce qui n'est pas le cas dans la religion catholique. En effet, il y a dans l'Église des saints et des saintes consacré(e)s aussi bien que des saints et des saintes marié(e)s, et à partir du moment où l'on a goûté à la divine présence du Christ, il ne peut y avoir d'autre ambition que celle de "vivre uniquement de la présence de l'Être", quel que soit son état. Il y a des tièdes et des saints dans les foyers familiaux comme dans les monastères… Mais sans doute l'ascète et le sannyasi ne peuvent-ils justement pas se cacher derrière une institution. J'aimerais avoir quelque approfondissement sur cette question de la sainteté hindoue, svp ! Merci en tout cas pour cette belle rencontre, qui a dû vous émouvoir 

  3. Guillet

    Merci Pere Vincent pour cet »apéritif » qui vient éclairer la spiritualité hindou si surprenante et a la fois si attirante pour un chrétien occidental qui découvre ce continent ou l’on pressent des son arrivée un sens du sacre qui imprègne toute vie ,qui semble a la fois très proche de nos conceptions mais aussi très étranger a nos pratiques.