Home > Littérature > John Bradburne, le vagabond de Dieu

de Bruno de Kerizouët

Né en 1921 en Angleterre, fils d’un prêtre anglican, John Bradburne est un véritable personnage de roman. Sa vie et sa mort ressemblent à une météorite de la Légende dorée tombée en plein XXème siècle. Jeune excentrique qui passe une partie de sa jeunesse dans les arbres, il devient un héros de la Seconde Guerre mondiale en Malaisie et Birmanie. Converti à son retour au catholicisme, il cherche sa voie à travers monastères et couvents avant de la trouver : il sera vagabond de Dieu, bouffon du Christ, troubadour de la Vierge Marie et disciple de saint François d’Assise.


© John Bradburne Memorial Society

Dans un ouvrage biographique passionnant [1], Didier Rance nous fait suivre l’itinéraire de cet homme étonnant, sur les routes de France, d’Italie et de Terre sainte, puis en Afrique. Tour à tour bûcheron, maître d’école, ermite, clochard, joueur de flûte, éboueur, sacristain, comédien… l’appel de Dieu et sa soif d’absolu l’invitent toujours à reprendre la route et à ne jamais s’installer. En 1969, il découvre en Rhodésie un sinistre lieu : Mtemwa où une centaine de lépreux attendent la mort dans des conditions épouvantables. Il décide de vivre avec eux et transforme peu à peu cette léproserie en une sorte de communauté, un lieu de sourire, d’amitié et de tendresse. Quand le centre est pris dans la tourmente de la guerre civile, John défend ses amis lépreux contre tous. Rejeté par les Blancs comme par les Noirs, il est kidnappé et assassiné en septembre 1979. Depuis son martyre, son culte se répand et les miracles semblent fleurir. Son procès de béatification est ouvert.            

John Bradburne, personnage complexe et inclassable, personnalité « kaléidoscopique » comme le décrit l’un de ses nombreux amis, est sans doute l’une des figures les plus fascinantes et attachantes de sainteté et d’humanité du XXème siècle. Nous vous proposons d’en découvrir quelques traits.

Musicien, poète et mystique
Doué pour la musique et doté d’une belle voix claire, John joue de l’’harmonium dans les différentes abbayes et chapelles où il séjourne. Connu des enfants pour son célèbre instrument à rubans colorés, il s’improvise joueur de flûte sur les places de Palma et de Naples. Une fois installé à Mtemwa, il organise une chorale avec les lépreux et compose entre autres plusieurs chants profanes et des messes. Avec l’aide de son ami jésuite le Père Dove, il adapte en shona (dialecte local) des pièces grégoriennes. Cependant, John est poète avant tout. Avec plus de 6000 poèmes[2] et plus de 170000 vers retrouvés à ce jour, il est le plus prolixe des poètes anglais du XXème siècle. Il respire tellement la poésie qu’écrire en prose lui est difficile, que ce soit une lettre ou un compte-rendu, à plus forte raison le récit de sa vie. Au cours des dix dernières années de sa vie dans la léproserie de Mtemwa, il écrit jusqu’à une douzaine de poèmes par jour. Tout chez lui est source d’inspiration, du trivial au mystique, de la difficulté à se lever le matin au remords d’avoir été trop dur avec quelqu’un, du vol d’un oiseau à un jour de shabbat à Jérusalem. Les considérations triviales jouxtent ou se mêlent à des fulgurations sur le mystère trinitaire ou sur la beauté théophanique d’un visage lépreux. John pense que le don qu’il a reçu est un instrument pour exprimer ce qu’il recherche, vit et veut faire partager : Dieu et son mystère d’amour envers nous. Il ne fait pas de sa poésie une idole ni une concurrente de la foi. Elle est totalement au service de Dieu. Dans une lettre de février 1976 à sa mère, John écrit : « Commencer par ce qui compte le plus : la Sainte Trinité. C’est le plus important message du but et de ce qui sous-tend ma vie ». Sa poésie est centrée sur le Dieu de Jésus-Christ et donc sur l’amour. On y trouve rarement des considérations intellectuelles ou abstraites mais c’est à partir de ce qu’il vit et aime, de ses souvenirs, de sa recherche, de sa relation particulière avec la Vierge que John écrit. Pas moins de quinze poèmes sont ainsi dédiés à celle qu’il considère comme l’inspiratrice de ses poèmes. Il affirme ainsi dès 1956 dans Ut Unum Sint :
« … Notre bienheureuse Dame a parlé, et ma vie fut nouvelle 
Elle dit : "Mon enfant, donne-moi la main, je guiderai ta plume,
Et nous écrirons sur l’amour que Dieu a pour les hommes." »

L’amour de la nature
L’attention à la nature est l’un des traits permanents de la personnalité de John. Il est un observateur attentif, curieux, inventif, passant souvent du jeu de mots à l’observation fine. Comme chez Verlaine, les paysages sont pour lui des états d’âme qui en disent autant sur celui qui contemple que sur la nature contemplée. C’est dans sa relation à l’arbre et à la montagne que John se montre le plus original. Depuis sa tendre enfance, il grimpe régulièrement aux arbres et cette passion pour les hauteurs va demeurer toute sa vie. Durant les années de guerre, alors qu’il est officier en Birmanie, on le surprend en train de prier assis sur la cime d’un arbre. Une fois installé à Mtemwa, âgé alors de 50 ans, il n’hésite pas faire l’ascension quasi quotidienne du Chigona. Cette ascension et les rondes de prières sur la « Piste du Chapelet » sont en réalité partie intégrante de sa Règle de vie au même titre que l’office. Sa poésie animale est aussi une dimension importante de son œuvre à l’image de sa vie. Un premier recueil Birds, Bees and Beasts (2007) permet d’en découvrir la richesse et la variété, du moustique au pangolin, des babouins à la loutre, ses favoris étant les abeilles et les oiseaux. John consacre ainsi des centaines de vers aux abeilles – plus encore que Virgile (qu’il connaît et admire). Seul un entomologiste pourrait faire le tri entre ce qui relève de la fantaisie (ex : le sourire des abeilles) et ce qui est observation fine, nettoyage matinal de la ruche, bourdonnement de nuit ou bataille contre les fourmis. Cette somme poétique est aussi une somme théologique et s’inscrit dans une longue tradition chrétienne, surtout monastique (parallélisme du cloître et de la ruche) et franciscaine : saint François faisait mettre du vin et du miel dehors pour les abeilles, John est attentif à ce qu’elles ne manquent pas d’eau ; le premier voit une ruche se former dans sa cellule, dans un bol, et John de même dans une caisse ; il est attentif également à ne pas être le « frelon paresseux et stérile » que condamne son maître. Les abeilles donnent à John des leçons de vie spirituelle. Elles réalisent ce qu’il a cherché toute sa vie et trouvé à Mtemwa : une harmonie entre vie communautaire et solitude. Elles lui parlent de Dieu, du Christ et de la Vierge Marie :
« Une ruche est divine en son unité
Une ruche est comme le royaume d’une Reine
Qui règne avec le Christ au sein de la Trinité

Gardant tout membre de bonne volonté dans la joie et la ferveur
Une ruche est une merveille totale
Qui aime le soleil, il n’est pas en dessous de plus grande merveille.
»
(Ut quis Deus, 1971)

Baba John, père des lépreux
Le long voyage de John prend fin en Rhodésie du nord (actuel Zimbabwe). En mars 1969, lorsqu’il découvre la léproserie de Mtemwa, c’est le choc. À la vue des conditions inhumaines dans lesquelles vivent les 80 lépreux, il sent un flot de compassion et de colère le submerger : « Aucun être humain ne devrait en être réduit là ». Il sait immédiatement que c’est ici que Dieu et la Vierge l’appellent. Comme son maître saint François ou un saint Damien de Molokaï (sur la tombe duquel il avait longuement prié quelques années auparavant), il rencontre le Christ dans le visage souffrant et les plaies de ses amis lépreux. Pourtant on est loin du « doctrinaire » qui voit de loin les lépreux et juge facile d’avoir des beaux sentiments envers eux. « Au début, ils semblent répugnants avec leurs plaies, leurs moignons et leurs visages déformés. Et puis entrant dans la lumière de Dieu, ils sont devenus susceptibles d’une amitié véritable. Devenus aimables, tu peux admirer leur patiente résignation. Je ne les aime pas seulement, comme on pourrait dire pour… l’amour de Dieu, mais parce qu’ils sont mes amis. J’espère que vous comprendrez ce que je veux dire. »[3] John surnommé rapidement Baba John devient alors un père, un frère et un ami pour ces 80 lépreux. Il s’installe avec ces hommes et ces femmes défigurés, mangent avec eux, les soignent avec une délicate tendresse, leur donnant le bain et leur offrant avant tout son amitié. Il transforme peu à peu ce lieu infernal en une oasis de paix, de joie et de foi. Pour autant, sa vie avec ces hommes et ces femmes ne l’empêche pas de vivre sa vie de prière. Il chante l’office des vigiles à minuit, pendant une heure, debout à 6h00 du matin pour un autre office. Il refait la chapelle de la léproserie puis avec la permission de l’évêque, il peut donner la communion aux personnes qui le désirent. Il les console, les accompagne dans leur chemin de souffrance vers la mort. Il fait venir des médecins pour les soigner. Il invite aussi d’autres personnes dans ce lieu dit « infâme ». Celles-ci apportent des cadeaux de toutes sortes et viennent surtout pour devenir amis à leur tour de ces personnes atteintes de la lèpre. Ses poèmes sur ses amis lépreux sont parmi les plus bouleversants de toute son œuvre. Comme par exemple celui écrit lors du décès de Peter :
« Lépreux – ils constituent un puissant mystère,
Crucifiant d’abord pour eux-mêmes…

Étrange Peter lépreux,
Tu es bien sûr un saint,
À moins qu’il n’y ait aucun saint pour honorer notre temps !
Tu n’es pas tombé de tout ton long
Dans l’abîme mort de l’enfer,
De n’avoir plus vu de sublimes vues terrestres,
Avec ton bâton d’aveugle
Et ta foi pleinement catholique
Tu t’es élevé lentement, jusqu’à la contrée céleste. »


© John Bradburne Memorial Society

L’ouvrage de Didier Rance n’est pas seulement une biographie magnifiquement bien documentée, fruit d’une longue et minutieuse enquête de près de tente ans,  mais aussi et surtout un ouvrage spirituel, comme le note Jean Vanier à la fin de la préface : « La vie de John m’a révélé un Dieu étonnamment merveilleux, plus bon, plus intelligent, plus créatif qu’on ne peut l’imaginer. Un Dieu extraordinaire qui ne peut être enfermé dans des concepts rationnels ou dans une vie religieuse "normale". John, le fou de Dieu, m’a confirmé aussi dans ma vie à l’Arche, avec des hommes et des femmes qui ont été écartés par la société à cause de leur handicap ». [4]

Si John a manifesté des vertus héroïques qui en font l’étoffe d’un saint, sa vie fut un combat pour chacune d’elles. Loin d’étouffer l’humain en lui, ce combat pour la sainteté l’a épanoui, comme le signale parmi bien d’autres qui l’ont connu George Webster : « John était un homme joyeux. Il aimait boire et discuter avec les autres. Il montrait surtout son caractère humain, mais uni à une spiritualité profonde, mélange de prière et d’humour ». Celui qui écrivait en 1952 à son ami Dove : « Prie pour ma sanctification parce que cela encouragerait tant d’âmes si un tel naufrage peut se terminer par une canonisation, et je veux tellement contourner le Purgatoire », sera-t-il le premier saint du Zimbabwe pour l’Eglise universelle ?

Quelques liens :
Site internet : www.johnbradburne.com
Vagabond of God, The story of John Bradburn, film réalisé par Norma Servais, Metanoia, Cape Town, 2001


[1] Didier Rance, Le Vagabond de Dieu, Éditions Salvator, 2012. Préface de Jean Vanier
[2] L’ensemble du corpus poétique connu à ce jour a été recueilli par David Crystal et publié sur le site www.johnbradburnepoems.com
[3] Cité par J. Dove, Luisa (1989), p. 47
[4] Ibid., p.10

 

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