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A propos du livre « La société de la fatigue »

Le 20 juin, Terre de compassion publiait un article sur le philosophe d’origine coréenne vivant à Berlin, Byung-Chul Han. Son livre La société de la fatigue paru en Allemagne en 2010 a fait beaucoup parler de lui dans le journaux allemands et français. Bien des lecteurs sans doute ne sont pas restés indifférents au constat de Byung-Chul Han de ce que, dans notre société, « l'excès d'accroissement des performances mène à un infarctus de l'âme ».


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Le journal Télérama en France a fait paraître un article qui nous montre le cœur de cet essai : « Par excès de positivité, nous nous croyons "libres" de travailler… jusqu'à l'épuisement. »

« "Par manque de repos, notre civilisation court à une nouvelle barbarie." Ces mots ne sont pas qu'un éloge de la paresse, mais un cri d'alarme lancé par le philosophe allemand d'origine coréenne Byung-Chul Han. Sa lecture pathologique, économique et spirituelle de notre société de la performance connut un succès fulgurant à sa sortie outre-Rhin en 2010. Merci aux éditions Circé d'avoir traduit ce texte hardi, qui examine avec une limpidité pénétrante ce que nous savons déjà, au fond. La société de la discipline d'hier, dans ses excès de règles et de frontières – de négativité, donc –, a engendré fous et criminels, maîtres et esclaves. Elle avait ses thérapeutes et ses révolutionnaires. La nôtre, qui génère burn-out ou dépressions, se consume d'elle-même.

Pas de remède ni de révolte possibles puisque, par excès de positivité, nous nous croyons "libres" de travailler… jusqu'à l'épuisement. Par plaisir de se réaliser soi-même, se dit-on. Pour plus de rentabilité économique, en réalité. "L'excès d'accroissement des performances mène à un infarctus de l'âme." De fait, l'hyperactivité "multitâche" de l'Animal laborans postmoderne le rapproche de la bête aux aguets. Or, "c'est à une attention profonde et contemplative que nous devons les productions culturelles de l'humanité". Finalement, la "société de la fatigue" du titre se révèle, non pas la fin programmée, mais l'issue possible. Elle n'est pas celle, mortifère, du sujet performant épuisé par la guerre qu'il se livre pour être à la hauteur de son moi hypertrophié, mais cette saine fatigue qui fait reconnaître l'altérité, s'abandonner au monde et écouter l' "oiseau de rêve." » [1]

Dans le Frankfurter Rundschau, Harald Jähner soulève aussi plusieurs points intéressants de ce livre :

« C’est assez rare qu’un livre de philosophie soit épuisé en 2 semaines. Et encore plus quand son auteur s’appelle Byung-Chul Han et est encore inconnu au bataillon de professeurs de philosophie. Et pourtant les 2000 premiers exemplaires sont déjà partis. Le mot-clé de ce succès, c’est le mot : Fatigue. »

Il poursuit : « (…) Les maladies neuronales sont pour Han la signature de notre époque. Et pour mettre cela en évidence il étudie tour à tour dans le monde du travail, de la politique, de l’économie, l’histoire de la culture, toutes ces grandes provocations qui constituent notre présent.

La première provocation de notre époque, nous dit-il, c’est l’absence d’ennemis extérieurs. Dans une maladie bactérienne, il nous faut combattre les bactéries, les virus, ce qui nous permet de comprendre la maladie dans un schéma ami-ennemi classique. Et l’immunisation contre la maladie travaille avec les moyens traditionnels de défense : fermer l’accès à la maladie et construire des anticorps. Conçu abstraitement : c’est une logique de négation où on attaque un ennemi extérieur qui essaye de pénétrer en nous. Dans l’époque bactérienne, ce qui est mien et ce qui est mon ennemi est clairement défini, ce schéma bactériologique définit tout l’esprit de l’époque : la guerre froide, la peur de l’invasion des Aliens… et dans ce système la sécurité des frontières était le plus haut commandement.

Mais cette dialectique très simple de l’ami-ennemi ne vaut plus pour notre époque. "Le paradigme immunitaire n’est pas compatible avec le processus de globalisation". Ce qui était conçu comme étant étranger devient simplement différent et la simple différence ne provoque pas de réaction immunitaire : "même le soi-disant "émigré" n’est plus vu aujourd’hui comme un étranger duquel pourrait venir un danger et devant lequel on pourrait avoir peur. Emigrés ou réfugiés sont plus conçus comme un poids que comme une menace". (…)

La vraie menace ne vient plus de l’autre, continue l’auteur, mais du semblable : de ce trop-plein de positivité. D’une sur-production hystérique et d’une sur-communication face auxquelles nous n’avons pas de réaction immunitaire, tout comme notre corps ne réagit pas à trop de graisse. (…)

Han étudie ensuite le monde du travail afin de comprendre comment "la violence de la positivité" forme notre intériorité. Le monde du travail est basé sur la motivation personnelle, l’esprit d’initiative et la responsabilité personnelle : la société disciplinaire a été remplacée par une société de rendement dans laquelle chacun se conditionne lui-même comme s’il était son propre entrepreneur. La "négativité du devoir" a été remplacée par une "positivité du pouvoir" beaucoup plus efficace.

Le slogan d’Obama "Yes, we can!" a là son envers cauchemardesque. La personne qui s’exploite elle-même devient à la fois criminelle et victime, maître et esclave. C’est ce qui nous conduit à une guerre contre nous-mêmes et nous en restons d’une façon ou d’une autre invalides. Le résultat de cette guerre ce n’est pas simplement une âme fatiguée, mais une âme qui n’en peut plus. Et les slogans publicitaires omniprésents retentissent en elle, sarcastiques : "La plainte de l’individu dépressif ‘rien n’est possible’ n’est possible que dans une société qui croit que ‘tout est possible’." ( …)

L’essai se prolonge par un hommage à la contemplation, au temps utilisé gratuitement. Han termine avec une méditation sur l’essai de Peter Handke, publié en 1989 "Étude de la fatigue". Un des plus beaux livres de Handke, dans lequel la fatigue n’est pas conçue comme "épuisement", mais comme ce qui "crée une amitié profonde", ce qui assouplit les "étaux de la personnalité". Handke nous dit que « la fatigue nous révèle moins ce qu’il y a faire que ce qu’il y a à laisser ». Une fatigue comblée, une fatigue qui trouve bien sa place fait partie des plus belles réalités, mais le monde du travail, dont elle pourrait être le résultat reste encore à trouver. » [2]

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2 Commentaires

  1. Clement R.

    « Une fatigue comblée, une fatigue qui trouve bien sa place fait partie des plus belles réalités, mais le monde du travail, dont elle pourrait être le résultat reste encore à trouver. »

    Cette derniere phrase est magnifique et il en va du devoir de chacun, pour soi-meme, sa famille et ceux qu’il dirige de chercher cet equilibre. La contemplation, la reflexion, l’inaction sont des avenues tres reelles qui permettent de combattre cette « fatigue » dont il est question.
    Neanmoins, dans mon experience propre c’est l’interet de l’autre, l’altruisme et l’empathie qui sont le meilleur rempart. Le probleme de l’hyperactivite c’est que je suis toujours le centre, « je » decide de faire cela maintenant, « je » decide de regarder mon blackberry pendant que tu me parles, « je » decide de repondre a cet email pendant ce meeting… »je » « je » « je ». Des lors que je passe du « je » au « nous » dans lequel « tu » et « je » collaborent alors le travail devient plus riche et le temps moins court et oppressant. En tout cas dans mon experience…

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