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La lettre d’un jeune père de famille endeuillé : « vous n’aurez pas ma haine »

Ce père de famille vient de perdre son épouse dans l'attentat du Bataclan. Sa lettre a été relayée par de nombreux médias, mais nous ne pouvons que la partager encore, le coeur plein d'une douloureuse gratitude, en nous associant à sa peine et à celle de tant de personnes qui ont perdu un proche. Si la tentation d'expliquer est toujours présente en nous, son geste nous éduque à recevoir jusqu'au bout ces évènements, à les porter dans le silence. Il témoigne d'un héroïsme de l'amour dont nous avons tous besoin. Il nous met en chemin pour chercher une réponse juste. 

Image : © Twitter Rabii Rammal

"VOUS N'AUREZ PAS MA HAINE"

"Vendredi soir vous avez volé la vie d'un être d'exception, l'amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n'aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son coeur.

Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l'avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j'ai peur, que je regarde mes concitoyens avec un oeil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore.

Je l'ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d'attente. Elle était aussi belle que lorsqu'elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j'en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de 12 ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu'elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n'aurez jamais accès.

Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus fort que toutes les armées du monde. Je n'ai d'ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l'affront d'être heureux et libre. Car non, vous n'aurez pas sa haine non plus."

Posté sur facebook le 16 novembre 2015 à 13:00 (source)

Dans une interview sur France Info, Antoine Leiris il commente sa publication : "De toute façon, une grande partie de moi est partie avec Hélène ce jour-là, ce qui reste de moi est pour Melvil. Pour lui, je suis obligé d'oublier la haine, le ressentiment et la colère. S'il grandit là-dedans, il deviendra exactement ce que eux sont devenus : des gens aveugles, violents, qui préfèrent les raccourcis aux chemins plus complexes de la réflexion, de la raison, de la culture, des gens qui refusent de voir le monde tel qu'il est, c'est à dire, magnifique. J'étais obligé pour lui. Ce n'est plus de moi dont il est question (…). Lorsque Melville est né, il est sorti du ventre de sa mère avec les yeux ouverts. Je voulais dire que je l'aiderai à garder les yeux ouverts, ouverts sur la culture, ouverts sur les livres, ouverts sur la musique, quelle qu'elle soir, ouverts sur l'art, ouverts sur tout ce qui fait voir le monde par un prisme qui soit à l'opposé de celui par lequel les terroristes le voient" (écouter l'interview d'Antoine Leiris sur France Info)

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