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Points-Coeur de Manille : « Vraiment ce que vous vivez est beau et bon ! »

Un grand événement dans notre petit slum de Navotas : l’évêque du diocèse vient nous rendre visite.

Le Point-Cœur se doit d’être à la hauteur de l’événement. Alors grand nettoyage oblige ! Dans une ambiance musicale feutrée et sur des airs philippins, chacun s’active de son mieux afin que notre hôte du jour se sente chez lui. Tout doit être beau. Le temps presse. Monseigneur est attendu en milieu d’après-midi. La matinée s’écoule bien trop vite.

Seize heure trente déjà.

Philippines

Visite de l'évêque au Point-Coeur de Manille

 

La voiture épiscopale fait son entrée majestueuse dans une des ruelles du bidonville. Le chauffeur, très à son aise, manie remarquablement l’engin, slalomant calmement entre les dizaines d’enfants en pagaille courant de droite et de gauche, virevoltant en tous sens telles des poussières de vie incontrôlables. Assis à l’intérieur du véhicule aux côtés de l’évêque, je contemple interdit ce spectacle saisissant. Joseph Binh, mon frère de communauté vietnamien, guide avec une précision chirurgicale notre arrivée dans le quartier. 

Miss France en Tagalog

Bientôt, nous arrivons dans notre looban, sorte de place étroite autour de laquelle un grand nombre de maisons se côtoie. Quelques enfants jouent avec une vieille trottinette. Une petite fille vient me prendre la main et me guide jusqu’au Point-Cœur. Je ne la connais pas. Elle semble me connaître car elle m’appelle par mon prénom, kuya Alex. Il faut dire qu’avec tous ces nouveaux visages, j’ai bien de la peine à me rappeler qui est qui. Ils m’apparaissent tous avoir la même bouille ! Juste devant le Point-Cœur, un groupe de quatre femmes devisant entre elles, interrompt leur conversation au sommet et m’interpelle en tagalog. Elles ont compris les quelques mots que je connais, même avec mon accent franco-picard. L’une d’entre elle me demande si je viens bien de France. Je réponds que oui. En un instant, me voilà au centre de l’attention, au cœur d’un tsunami de félicitations dont je ne comprends ni la raison, ni le sens, ni d’ailleurs un traître mot de ce qui se dit…

Voilà qu’une vague aux sonorités anglaises vient s’échouer avec fracas dans mon cerveau trempé jusqu’aux os par ces éclaboussures de vie : Miss France, Miss Univers ! Tout s’éclaire. Je comprends alors l’état de ces femmes. Le concours de l’élection de la plus belle femme de la planète a eu lieu la veille au cœur de Metro Manilla et la candidate française a, semble-t-il, remporté la précieuse couronne. Si je vous dis que cette nouvelle m’a laissé de marbre et ne m’a fait ni chaud, ni froid ! Pourtant, face à tant d’émotion féminine, il m’a quand même fallut m’extasier un chouillat et je dois vous avouer que je me suis laissé aller à un semblant de fierté nationale… pour le bien de la mission bien sûr !

Monseigneur est comme un poisson dans l'eau

J’en aurai presque oublié Monseigneur avec toutes ces histoires de gazelles couronnées. Je jette un regard par-dessus mon épaule. Il est là, pas très loin, saluant au passage quelques voisins. Toujours flanqué de mon garde du corps version mini, je rejoins le groupe épiscopal. Finalement, nous voici juste devant le Point-Cœur.

Nous entrons. Monseigneur est comme dans un poisson dans l’eau. Saluant les uns très chaleureusement. Glissant un mot affectueux aux autres. Attentif. Prévenant. La communauté est réunie maintenant autour de lui dans notre petite pièce d’accueil. Il y a là : Maria Than, Vietnamienne, vêtue d’une magnifique étoffe de son pays. Allen et Justine, deux sœurs philippines étudiantes vivant la mission à nos côtés. Luigi, Napolitain pure souche, ancien volontaire, de passage. Et Joseph Binh, Vietnamien, que je surnomme déjà M. Bean ou Jackie Chan selon l’humeur. A les voir tous réunis, je ne peux que m’émerveiller de cette douce folie divine qui permet ainsi à tous ces visages si différents de le contempler Lui et de Le servir à travers les plus pauvres qui nous sont confiés.

Alexandre Descours au Point-Coeur de Manille
 

A table ! 

La porte s’est refermée sur le brouhaha du quartier nous permettant ainsi de profiter de la compagnie de cet homme de Dieu venu tout spécialement pour nous. Tout s’enchaîne si vite. Visite du Point-Cœur rapide en raison de l’étroitesse du lieu. Instants de prière dans la chapelle. Silence habité. Puis, alors que nous conversons simplement au sujet de notre emploi du temps quotidien, une excellente odeur typique de café napolitain vient titiller nos papilles déjà mises en feu par la vue du goûter fruité disposé sur la vieille table en bois qui fait tout le mobilier de notre « salon-salle-à-manger ». Une nappe a été tout spécialement disposée dessus, cachant ainsi aux yeux de notre visiteur les talents artistiques picturaux en tout genre de nos gentils bambins. Un bouquet de fleur orne notre tablée. Le ventilateur est au taquet. Les bancs sont tirés. A table !

Telle une famille réunie le plus simplement du monde, chacun prend la parole sans gêne aucune. L’atmosphère est détendue. Les saveurs de café et de mangue mêlées achèvent gentiment de délier les quelques langues encore un peu timides. Monseigneur interroge les uns sur leur parcours de vie. D’autres racontent une anecdote de mission. Nos amis les plus pauvres sont au cœur de la discussion et les visages défilent : ici un enfant vietnamien, là une vieille grand-mère philippine. Ici, le petit Andreï, là le terrible Jan. J’ose conter une belle rencontre au cœur du slum de Kasimode à Chennai en Inde. Monseigneur écoute attentivement, visiblement ému. Il aime les plus pauvres, cela se note sur son visage tout tendu vers celui qui parle comme s’il ne voulait en perdre aucune miette. Il en oublierait presque de déguster l’excellent café napolitain ! Le temps s’écoule aussi rapidement que le paquet de cacahuètes que notre invité nous a apporté. Aux minutes qui s’égrènent disparaissent les perles salées. Instants de grâce assurément.

Un évêque jardinier dans les plates-bandes du Seigneur

Puis, Monseigneur, à son tour, se lance dans une anecdote qui lui est arrivée il y a peu. Il nous conte comment un gamin des rues est venu le rencontrer alors qu’il prenait un moment de repos en grattant un peu la terre dans son petit jardin. Il était si sale. Il sentait si fort. Sans chaussures, à moitié nu, il mendiait dans la rue lorsque, apercevant sa silhouette penchée sur quelques fleurs, il s’est approché pour tenter sa chance et grappiller quelques précieux pesos. A défaut de piécettes, le jardinier en herbe lui offre de partager un peu de son labeur. Le gamin s’exécute sagement, probablement heureux d’écouter les conseils et les récits botaniques de son nouvel ami. Bientôt, ils sont une dizaine à biner, tailler et arracher les mauvaises herbes. Frères et sœurs, cousins et amis se sont joint au premier enfant profitant ainsi d’une agréable compagnie. Après une bonne heure de travaux manuels sous le soleil tapant, Monseigneur, afin de les récompenser, les invite à partager une petite collation. Cris de joie. Goûter festif assurément.

Seriez-vous d’accord pour venir de temps en temps jouer gratuitement avec ces enfants afin qu’ils se sentent aimés ? 

Et Monseigneur de nous confier le désir qui, depuis ce jour, habite son cœur : offrir un espace à ses nombreux enfants des rues qui traînent en pagaille à tous les coins de rue de Manille afin qu’ils puissent tout simplement être aimés. « Le diocèse possède un tout petit bout de terrain juste à côté de chez moi. Seriez-vous d’accord pour venir de temps en temps jouer gratuitement avec ces enfants afin qu’ils se sentent aimés ? » Nous nous regardons interdits. A la seconde même, quatre bouilles toutes noircies d’une crasse épaisse semblable à celle des bons vieux ramoneurs à la fin d’une journée de travail, surgissent de nulle part à la fenêtre du Point-Cœur. Apparition mystérieuse. Bonté divine. Quatre paires d’yeux magnifiques, étincelants, nous fixent alors, figeant nos cœurs dans une contemplation béate. L’odeur caractéristique de ces gamins des rues, mélange de sueur, d’égouts et autres senteurs humaines dégoulinantes, imprègne bientôt le lieu où nous sommes réunis. Ils nous interpellent. Nous leur ouvrons la porte. Du regard, j’interroge Maria Than afin de savoir si elle connaît ses visages. Jamais vu, semble-t-il. Déjà, les enfants nous sautent dans les bras et nous assaillent de paroles. Ils veulent simplement jouer. Monseigneur est attendri lui aussi se laissant prendre le bras par un des gamins. Quelques mots de tagalog sont échangés.

Maintenant, est-ce que je suis bon ? 

Le temps a passé. Il est l’heure de bénir notre Point-Cœur. Nous nous mettons à genoux nous aussi pour recevoir la bénédiction. Du coin de l’œil, les quatre bouilles des rues observent la scène qui se joue devant leurs yeux. L’un d’eux s’approche et ose demander à Monseigneur de lui « jeter » un peu d’eau à lui aussi sur la tête. Monseigneur s’exécute. Les autres enfants se glissent aux côtés du premier. Une prière est murmurée à leur intention. A ce moment-là, le premier des enfants béni lance cette splendide réflexion : « Dis, maintenant que tu m’as jeté de l’eau sur la tête, est-ce que je suis bon ? » Visiblement ému, l’évêque lui répond d’un signe affirmatif. Alors, inclinant tous leurs petites têtes ébouriffées, les quatre gamins s’exclament tous en cœur : « Plus father, plus ! Jette-nous encore plus d’eau pour que nous soyons toujours bons ! »

Et Monseigneur de se tourner vers nous : « Vraiment ce que vous vivez est beau et bon ! Merci ! »

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5 Commentaires

  1. de demo

    Voilà un texte bien écrit, vivant, joyeux et plein d'espoir, Quel plaisir de vous lire cher Alexandre, Merci et bon courage à la communauté Point-cœur de Manille.Marie MCD.

  2. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Merci Alexandre de me remettre en mémoire tout ce que j'ai vécu dans les Points-Coeur de Simoës-Filho, de Deva, de New-York, de Berlin. Bon vent de l'Esprit au Point-Coeur de Manille !

  3. samuel H

    Merci alex Pour ce magnifique témoignage, tes mots valent de l'or dans notre occident; le jour ou j'ai lu ton article ma fille revenait des enfants adorateurs. Le théme du jour ; le baptême du Christ. et elle revenait justement avec une fiole d'eau bénite. Elle m'en fille une croix sur le front. à bientôt de tes nouvelles du pays aux milles sourires.!!

  4. David Bailly

    Merci Alex pour ce beau témoignage qui me rend doublement heureux, d'abord parce qu'il me remémore cette année et demi passée au Tahanang Puso Santa Clara, ces amitiés, et ensuite parce que je trouve beau que des évêques comme celui de Manille puissent être touchés par ce qu'il nous est donné de vivre à Points-Coeur, en cette période où ce fruit majeur du charisme est masqué par une actualité plus douloureuse en France…

    Merci Marie !!

    Salamat sa Iyo, aking Panginoong Hesus