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Pavel Florensky: science, création et amour trinitaire (II)

 Le premier article nous a introduits dans la vie de cette grande figure russe. En cette deuxième partie, nous verrons le changement de cap qui s'opère dans son pays, et par conséquent dans sa vie après 1917. ​ 

 

Son engagement en tant que penseur dans la vie concrète l’a amené durant ses années d’études en théologie à s’impliquer avec d’autres penseurs, parmi lesquels figurait S.N Bulgakov, dans un mouvement critique du régime tsariste – qu'il abandonnera une fois celui-ci radicalisé -, Confraternité de la lutte chrétienne, qui réclamait à l’Eglise Orthodoxe de résister à l’autocratie du régime. Sa position face aux abus du régime tsariste lui coûta en 1906 trois mois d’incarcération dans la prison de Taganka. Ce fut la première preuve d’une relation longue et douloureuse avec le pouvoir politique.  

En 1910 il se marie avec Anna M. Giatsintova avec qui  il aura cinq enfants (Vassili, Kiril, Olga, Michail et Maria). Anna aidera Paul à prendre la décision d’assumer en plus du sacrement du mariage, celui du sacerdoce. Paul Florensky sera ordonné prêtre en 1911. Il répartit son temps à cette époque-là entre l'étude de la philosophie, des mathématiques, de la théologie et l’étude des langues, fondamentalement de l’hébreu en tant qu'instrument pour l’exégèse biblique, dont les premiers fruits seront orientés vers l’Ecclésiologie.

En 1914 il publie finalement une sorte de somme de toutes ses études qui était intitulée La colonne et le fondement de la Vérité. Essai d’une théodicée orthodoxe en douze lettres.

Entre 1912 et 1917 lui est confiée la rédaction de la revue de l’Académie, Le messager théologique, dans laquelle il se voit accorder une liberté totale. La multiplicité des intérêts de Florensky se reflètent dans ses publications : mathématique, art, littérature, théologie, philosophie, dans lesquelles les dernières nouveautés s'articulent sans difficulté avec la  tradition. A cette époque, Florensky se trouve entouré de la présence enrichissante de plusieurs intellectuels reconnus : les poètes symbolistes Andreï Bely (fils de Bugaev) et Viatcheslav Ivanov, le peintre Michail Nesterov …

En 1917, la révolution d’octobre signifia une terrible irruption de la vie sociopolitique russe dans le destin du « Père Pavel qui n’était pas du tout prêt à immigrer et qui devra conjuguer son activité sacerdotale avec la collaboration scientifique et technique dans diverses institutions du nouvel Etat, figurant dans les lieux de ses nouvelles institutions cet étrange personnage du scientifique-inventeur dans un costume talar, qui n’a pas renoncé à sa dignité ecclésiale ».

Il s’attacha à alors sur l’enseignement de la physique et la mathématique à l’Ecole technico-pédagogique de Serguei Posad. Entre 1918 et 1920, il fut responsable de l’entretien du patrimoine de la Laure et de la Trinité-Saint-Serge, cœur spirituel de la Russie. A cette époque-là, il orientera également ses investigations vers le thème de l’art et de la liturgie, ce qui donnera comme résultat ces deux œuvres importantes : La perspective inversée et Les vraies portes.  

S'ensuivront alors des activités nombreuses et variées dans le domaine de la science et la technique, plus favorisé par le gouvernement soviétique que celui de la théologie. En 1919 il fut le conseiller d’une entreprise de matériel plastique (Karbolit). En 1921 il travailla comme chercheur au laboratoire de la Glavelektro pour l’Electrification de la Russie et au Conseil Supérieur de l’Economie Nationale. Entre 1927 et 1933, pendant qu’il était directeur de l’Encyclopédie Technique, il publia plus de cent études ; il fit breveter des inventions et fut employé à l’Institut Electrotechnique de l’Etat (Goelro). En 1925 et en 1923, il fit des voyages dans le Caucase pour réaliser des recherches scientifiques et minéralogiques.

Il n’abandonna cependant pas son activité sacerdotale, se prononçant en faveur d’une vision chrétienne du monde. Il fut le guide spirituel du groupe artistique littéraire qui diffusait la revue Makovek. Mais à partir de ce moment-là, le système soviétique cessera de faire preuve de patience envers le Père Pavel. A partir de 1928, commencera et s'intensifiera une persécution qui le mènera à la mort le 8 décembre 1937 à l’âge de 55 ans.

Le premier objectif du régime qui l’a impliqué, fut justement le cœur spirituel de la Russie, le monastère de la Trinité-Saint-Serge considéré par l’Etat Soviétique comme le centre de l’obscurantisme clérical, réalisé durant le printemps de 1928. Là, le 21 mai, étant étiqueté comme élément socialement dangereux, Florensky fut arrêté et condamné à trois ans de prison. Condamnation qui s’est réduite à trois mois grâce à l’intervention d’Ekaterina Pavlovna Peskiva – ancienne femme de Maxime Gorki-, responsable de la Croix Rouge Politique.

Le 26 février 1933 il est arrêté de nouveau. Cette fois-ci, il est accusé d’appartenir au Parti pour la Renaissance de la Russie. L’accusation est fausse, le Parti inexistant. Le professeur P. Giduljanov fut obligé de présenter un témoignage frauduleux qui provoquera la sentence de mort de Florenskij. Le Père Pavel ne le dément pas. Il sait que s’il le dément, il fera obstacle à la libération de plusieurs prisonniers.

A cause de la vulnérabilité dans laquelle l’a placé son silence, il fut condamné à dix ans dans le Lager. Il a tout d'abord été détenu pendant 6 mois dans la terrible prison de la Lubianka (KGB), puis en décembre de cette même année, il fut transféré au Lager de Svobodnyj et l’année suivante au Lager de Skovorodino en Sibérie orientale. Là il réalisera ses études sur la glace perpétuelle, les antigels et les algues marines. A Skovorodino, en été de l’année 1934, il vit pour la dernière fois sa femme et ses enfants. Durant les douloureuses années de son isolement, Florensky a maintenu une correspondance intense avec ses enfants et sa femme, dans laquelle il a su manifester une étonnante tempérance, sagesse et tendresse.

Il fut enfermé plusieurs fois dans des cellules d'isolement, et fut ensuite transféré au Lager de Solovki dans les îles de la mer Blanche. Là il réalisa des études sur l’iode, et fut garde de nuit de l’usine de ce site et donna des cours de mathématiques, de technologie et de la chimie des algues. A partir du 24 novembre 1937, toute correspondance avec sa famille lui fut interdite … à ce moment sa trace fut perdue.

C'est seulement en janvier 1990- plus de cinquante ans plus tard- que grâce à une lettre envoyée à sa famille par le KGB, il fut révélé que, suite à d’autres accusations d’action contre-révolutionnaire, le NVKD de Leningrad, donna l'ordre le 25 novembre 1937 de son exécution qui  eu lieu le 8 décembre de cette même année.

La lecture des procès verbaux – tenus secrets pendant de longues années – du KGB, ainsi que la lettre que le KGB lui-même a envoyée à la famille et qui clarifie les circonstances de son décès, révèlent le calvaire indicible d’un homme qui fut jusqu’au bout, prêtre orthodoxe, gloire de la science russe non seulement dans les sciences exactes mais également en philosophie et en théologie russe du XXème siècle, comme l’affirme L.K Martens, directeur de l’Encyclopédie  technique. Quelqu’un qui, selon les paroles de son ami intime S. Boulgakov apprenant la nouvelle de sa mort, « est parti nimbé de l’auréole du martyre du confesseur du nom du Christ ».

Marisa Mosto et Marcos Jasminoy

Voici l’intégralité de l’article en espagnol

 

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