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Un prêtre au milieu des Gilets jaunes

Le Père Grégoire Corneloup accompagne le mouvement social chaque samedi. Suite au long témoignage paru dans Famille Chrétienne la semaine dernière, ce Missionnaire de l’Amour de Jésus 1)http://www.m-a-j.org, prêtre du diocèse de Metz, revient sur son expérience et partage son jugement. 

Qu’est-ce qui vous a décidé à sortir dans la rue accompagner ce mouvement si critiqué dans les médias ?

L’intuition ne vient pas de moi mais d’un séminariste, Cyrgue Dessauce, qui fait partie de la communauté Aïn Karem 2)https://www.ainkarem.net. Le 1er décembre lorsque les choses ont commencé à dégénérer, il était présent sur les Champs Elysées. Très marqué, il a reçu l’intuition que des prêtres devaient aller dans les manifestations en soutane pour prier le chapelet, bénir les rues et rencontrer les gens.

Comme moi, il est fan de Marcel Van et nous avions fait les JMJ ensemble avec les Missionnaires de l’Amour de Jésus. Nous avons gardé contact et il m’a appelé pour qu’on aille bénir l’Arc de Triomphe avant la manifestation du 8 décembre afin que le Seigneur protège ces lieux. Les annonces du Ministère de l’Intérieur laissaient présager quelque chose comme une guerre civile. Monseigneur Aupetit a dit lui-même une messe anticipée le 7 décembre et beaucoup de chrétiens ont prié en faisant un lien avec la fête de l’Immaculée.

En tant que prêtre, je me suis dit : s’il doit y avoir de la violence, c’est la place du prêtre d’être là. Il ne s’agit pas d’aller au martyr, mais d’être avec les gens et d’apporter un peu de paix. Pour moi c’était important d’être présent, de rencontrer les gens et d’appeler à la paix. Notre maître mot était d’ailleurs : « Justice et Paix s’embrassent » (Ps 84).

Comment s’est passée la journée ? 

Nous nous sommes donc retrouvés le 8 décembre à 6h00 du matin dans une paroisse à côté de l’Arc de Triomphe. Nous avons célébré la messe et récité les laudes. Nous étions deux prêtres, un séminariste et deux jeunes qui venaient nous protéger et aussi pour prier (garde du corps et garde du cœur !). Et nous voilà partis en soutane avec nos goupillons bricolés et des bénitiers en plastique – afin d’éviter le métal qui ne passerait pas avec les CRS – et nous avons béni les rues. A 7h00 du matin, nous avons croisé des CRS, nous leur avons proposé de les bénir. Certains disaient non, d’autres oui. Arrivés à l’Arc de Triomphe, nous avons commencé à bénir la place de l’Etoile. Nous avons mis beaucoup de temps, car nous avons discuté avec les premiers Gilets Jaunes, et surtout, avec les journalistes, ce à quoi nous ne nous attendions pas. Cette rencontre s’est d’ailleurs très bien passée. Les articles ont été très positifs, alors qu’on aurait pu s’attendre à autre chose. Nous disions le chapelet, la soutane intriguait les gens qui venaient vers nous pour discuter. C’était le premier jour.

Les rues de Paris n’ont jamais été autant bénies ! 

Je ne sais pas, il y a peut-être d’autres fous comme nous qui le font, mais là, ça fait neuf fois et on passe quand même 1h30 en voiture à bénir les rues de Paris avant les manifestations ! Nous allons sur tous les trajets prévus et nous bénissons systématiquement les Champs Elysées et l’Arc de Triomphe. Donc c’est aussi un acte de foi.

Quelles ont été les réactions ? 

Les gens réagissent très bien. J’avais peur par rapport à la soutane, mais en fait, pour l’immense majorité des gens, la soutane, c’est un peu Don Camilo, ça représente le prêtre. Certains journalistes me demandaient si j’étais de Civitas,  d’autres, avertis, me demandaient à quelle fraternité j’appartenais… Je répondais que j’étais diocésain. Certains étaient déçus, les journalistes étaient plutôt rassurés, mais la plupart du temps, les gens nous passaient la main dans le dos en disant : « merci d’être là » ! Durant la manifestation, on entendait scander à notre passage : « L’Église avec nous ! »… C’était un peu gênant, parce que je ne suis pas l’Église… Je suis un membre de l’Église… Mais c’est vrai qu’en soutane, ça signifie quelque chose de fort pour les gens. Je crois que ça leur faisait du bien. Il y a ce que les gens m’ont dit, et il y a ce que les gens ont reçu par le fait qu’un prêtre soit au milieu d’eux…

Avez-vous rencontré des objections à votre présence ? 

Et bien, quasiment pas ! Je suis allé dans la rue 9 fois déjà. De rare personnes ont critiqué l’Eglise ou montré un peu d’hostilité, mais  le fait de les rencontrer changeait souvent les choses.

Les deux derniers samedi, à cause de l’actualité, les discussions tournaient plutôt autour du thème de l’Eglise et de la pédophilie alors qu’avant, il n’y avait pas du tout eu ça. Mais en général, lorsqu’une personne disait quelque chose d’un peu négatif, les gens autour venaient spontanément à la rescousse, même s’ils n’étaient pas catho. Et ça c’est très intéressant.

Qui sont les gens qui manifestent ?

Dans ce que je vois du mouvement Gilet Jaune à Paris, il y a beaucoup de diversité. C’est vraiment toute la France qui est là. C’est très mixte au niveau social, il y a de tout politiquement, sociologiquement, et les gens réfléchissent beaucoup. C’est très mélangé.

En quoi la présence de l’Église a-t-elle un sens pour eux ? 

Beaucoup de gens se rendent compte que tout est en train de partir n’importe comment et qu’au moins, avec la religion, il y a quelque chose qui donne un cadre. 

Ça peut être aussi un danger. Certains pourraient avoir tendance à vouloir instrumentaliser la religion en tant que société qui structure.

C’est précisément là qu’il est intéressant de discuter et d’orienter les gens en leur disant : « C’est de Jésus Christ dont vous avez besoin ! » Tu dois croire en Jésus Christ ! Après, bien sûr, il y a une hiérarchie, une organisation, mais c’est d’abord Jésus Christ qui crée une communauté. Je ne suis pas du tout anti hiérarchie, cette structure est nécessaire, mais il faut prêcher la Résurrection du Christ et le kérygme de manière adaptée à ce que sont les gens.

Du reste, les gens sont très majoritairement favorables. De samedi en samedi on retrouve les personnes, des liens d’amitié et de solidarité se créent. Et je trouve cela vraiment très beau comme pasteur.

Mettez-vous le gilet jaune ?

Je ne mets pas le gilet jaune. Certains me disent : « Alors mon Père, pourquoi vous ne mettez pas le gilet jaune ? » 

D’un côté je suis solidaire avec beaucoup de revendications, mais je n’ai pas besoin de mettre le gilet jaune, car au fond, je suis là aussi pour les CRS et les forces de l’ordre. Bien sûr, d’énormes bourdes sont commises par eux, il ne faut pas le nier, mais en tant que prêtre, je les regarde avec le regard de Jésus qui les voit comme des gens qui ont un travail à faire, qui sont là, soit par conviction, soit parce que c’est un métier accessible qui garantit un salaire. Ce n’est pas facile pour eux parce qu’ils voient quelques jeunes déchainés qui veulent en découdre. Pas facile parce qu’ils reçoivent des ordres d’en-haut auxquels ils n’adhèrent pas forcément, mais auxquels ils doivent obéir… Bref, je n’ai pas voulu mettre le gilet jaune, car j’ai envie d’être là pour tous.

À vue humaine, en quoi cette initiative a-t-elle été féconde ? 

Il me semble qu’en bénissant les rues et en priant, je le dis humblement et en communion avec tous les chrétiens qui prient pour ça, j’ai l’impression que nous avons contribué à ce que le plus grave soit évité. Entre le mois de décembre et maintenant, même s’il y a quelques excités, on voit que c’est calme. Je me dis que la prière sert à quelque chose. Il y a sans doute des facteurs très humains qui peuvent expliquer cela. Mais c’est aussi notre contribution par la prière. Cependant, tous doivent rester vigilants, car il me semble que nous sommes sur un volcan et que la violence pourrait vraiment reprendre prochainement. 

Comment voyez-vous l’avenir vis à vis de cet engagement ? 

Je pense qu’il faut absolument continuer à accompagner le mouvement. A titre personnel, il faut dire que c’est très nourrissant spirituellement et humainement. Je souhaite continuer même si je ne peux pas être présent à chaque fois. 

Mais je rêve qu’il y aie d’autres prêtres. J’aurais le désir qu’il y ait une petite équipe, pas trop grosse, pour éviter la récupération, car c’est un mouvement citoyen, politique au sens noble, ça se déploie par soi même. Mais je pense que les prêtres ont quelque chose à dire. Et maintenant, il s’agit surtout de rencontrer les gens.

Contrairement à une évangélisation plaquée de l’extérieur, nous partons de quelque chose de commun. Nous marchons ensemble, les gens posent des questions et les cœurs sont ouverts. Ce n’est pas un discours qui tombe de haut : il y a de l’amitié, et c’est par l’amitié que quelque chose peut naître.

Si un prêtre voulait participer, qu’il y aille et qu’il se fasse ami avec les gens ! 

Les journaux nous apprennent chaque samedi que le mouvement s’essouffle. Qu’en pensez-vous ? 

Les effectifs diminuent, c’est normal, on est en hiver, et ça fera 18 fois ! il est déjà remarquable que la mobilisation ait duré aussi longtemps !

Mais je pense que la France est « Gilet jaune ». Si l’on en croit les sondages, 80% des français soutenaient le mouvement au point de départ. D’après les mêmes sondages, le soutien diminue, mais dire “je pense que le mouvement des gilets jaunes doit s’arrêter sous cette forme” ne veut pas dire qu’on arrête de soutenir les revendications.

Les principales revendications sont liées à la crise de la démocratie et au pouvoir d’achat. La revendication du RIC, par exemple, est symptomatique. 

Ce malaise correspond à un phénomène global. Il n’est pas sans lien avec la montée des populismes dans le monde. En ce sens, il s’agit d’une réaction à un changement de civilisation : on ne sait pas vers où on va, on n’a plus de sens, on voit que tout s’accélère, qu’en terme de relations humaines, on n’arrive plus à se positionner, que la mondialisation n’est pas si heureuse que ça… 

Je constate qu’un mot prend de l’importance : l’enracinement. Certains le disent avec des mots d’extrême gauche, d’autres avec des mots d’extrême droite, d’autres avec des mots de chrétiens, mais je pense qu’on n’arrive plus à faire le lien entre les niveaux. 

Le gouvernement saura-t-il répondre à ces attentes ? 

Je pense qu’il s’agit d’un mouvement de fond. Que cela continue ou non sous cette forme, on ne peut pas dire que ce sera fini dans trois mois. Vraisemblablement, les manifestations vont continuer au moins jusqu’à l’été. J’ai l’impression que rien ne pourra satisfaire les gens. Même si on dit qu’il y aura le RIC et qu’on monte le salaire de 100 ou 200 Euros, il y a une soif beaucoup plus profonde. Quelque chose a envie de craquer, il y a une aspiration à autre chose. Et c’est là que les chrétiens ont une place. Pas nécessairement en étant solidaires de tout ! Mais il y a un bouillonnement d’idées et il faut qu’on ait notre part ! 

Je pense d’ailleurs que la Doctrine sociale de l’Eglise peut être un atout très nourrissant pour les gens. Il y a quelque chose à transmettre. J’ai fait une sorte de petit flyer que je donne au gens que je rencontre personnellement. Je cite souvent ce passage Evangelii Gaudium : « Je suis convaincu qu’à partir d’une ouverture à la transcendance pourrait naître une nouvelle mentalité politique et économique qui aiderait à dépasser la dichotomie absolue entre économie et bien commun ». Je trouve ce genre d’interventions très nourrissantes. Ou alors : « Une paix qui n’est pas le fruit du développement intégral de tous n’aura pas d’avenir ». 

Il faut que les gens sentent que l’Eglise les accompagne, les écoute et leur dise : « vous avez raison ». Et d’ailleurs, lorsqu’on leur dit, les bras leur en tombe ! « Comment ! l’Église est d’accord avec moi ? ». Il faut pouvoir les accompagner et leur dire : « Non seulement vous avez raison, mais en plus, vous avez raison pour telle, telle et telle raison ». Et les gens s’ouvrent à ce que le Christ a à leur dire. 

References   [ + ]

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