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Poème : Bien que ce soit de nuit

Rosalia interprète le poème de Saint Jean de la Croix : « Bien que ce soit de nuit » (Aunque es de noche). La chanson est une reprise du grand chanteur de flamenco Enrique Morente (1942-2010). Il fut dit de lui qu’il ne chantait jamais deux fois la même chanson de la même manière : « il cherche sans relâche cette modulation nouvelle, cette gamme inouïe, le changement de ton qui correspond le mieux au sentiment désiré et aux intentions à un moment donné.» [1]Alexandre D’Averc, « A desire and a quest for everything. Enrique Morente, cantaor. Interview. [archive] », www.flamenco-world.com (consulté le 2 décembre 2006 .

 

 

Son attitude reçue du « cante » populaire, à la fois fidèle à la tradition et innovante, dit aussi quelque chose du poème mystique de saint Jean de la Croix. En effet, si le refrain « Aunque es de noche » se répète, c’est pour acquérir un sens différent à chaque strophe. Comme un diamant qu’on ne se lasserait jamais de tourner pour en contempler de nouveaux reflets. Le génie avec lequel le poète juxtapose les vers avec le refrain donne ainsi accès à ce qui, dans l’expérience de la foi, échappe au langage.

Bien que mystique, il ne faut pas s’imaginer le carme comme un philosophe moderne enfermé dans ses concepts et qui vivrait détaché de toutes choses. L’expression de la source divine et de sa lumière diffractée se fonde pour lui dans une expérience sensible investie par la grâce. Il passait en effet de longues heures en prière la nuit sous le ciel étoilé. Il a probablement entendu le bruit de ce ruisseau et vu se refléter dans ses rebonds la lumière de la lune et celle des étoiles. D’où le caractère inépuisable, sans fond, de ses vers.

En modulant ce refrain, Rosalía a tenté de mettre ses pas dans ceux des grands maîtres de la tradition du flamenco. Elle a permis à de nombreuses personnes de retrouver un lien avec l’une des sources les plus fécondes de la culture espagnole, cette expérience de foi du Carmel, l’expression de l’indicible, et de notre destin : « Et nous tous qui, le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, allant, de gloire en gloire, comme de par le Seigneur, qui est Esprit » [2]2 Co 3,18 .

 

 

Paroles de la chanson (version légèrement modernisée de saint Jean de la Croix):

Qué bien sé yo la fuente que mana y corre
Aunque es de noche

Aquella eterna fuente está escondida
Qué bien sé yo donde tiene su manida
Aunque es de noche

En esta noche oscura de esta vida
Qué bien sé yo por fe la fuente fría
Aunque es de noche

Su origen no lo sé, pues no lo tiene
Mas sé que todo origen de ella viene
Aunque es de noche

Sé que no puede haber cosa tan bella
Y que cielos y tierra beben de ella
Aunque es de noche

Bien sé que suelo en ella no se halla
Y que ninguno puede vadearla
Aunque es de noche

Su claridad nunca es oscurecida
Y toda luz de ella es venida
Aunque es de noche

Y son tan caudalosas sus corrientes
Que cielos, infiernos riegan y la gente
Aunque es de noche

La corriente que nace de esta fuente
Bien sé que es tan capaz y omnipotente
Aunque es de noche

La corriente que de estas dos procede
Sé que ninguna de ellas le precede
Aunque es de noche

Aquí se están llamando a las criaturas
Y de esta agua se hartan, aunque a oscuras
Aunque es de noche

En esta viva fuente de deseo
En este pan de vida, yo la veo
Aunque es de noche

En esta eterna fuente está escondida
En este vivo pan por darme vida
Aunque es de noche.

 

Je la connais la source qui coule et se répand,
Quoique ce soit de nuit!

Cette fontaine éternelle est cachée
Mais comme je sais bien où elle est
Quoique ce soit de nuit!

Dans cette nuit obscure de cette vie
Comme je connais bien, par la foi, la fontaine
Quoique ce soit de nuit!

Son origine, je l’ignore; elle n’en a pas
Mais je sais que tout être tire d’elle son origine
Quoique ce soit de nuit!

Je sais qu’il ne peut y avoir chose plus belle,
Que la terre et les cieux vont s’y abreuver
Quoique ce soit de nuit!

Je sais bien que c’est un abîme sans fond
Et que personne ne peut y passer à gué
Quoique ce soit de nuit!

Sa clarté n’est jamais obscurcie
Et je sais que toute lumière vient d’elle
Quoique ce soit de nuit!

Je sais que ses eaux coulent si abondantes
Qu’elles arrosent enfers, cieux et peuples,
Quoique ce soit de nuit!

Le ruisseau qui sort de cette source
Est, je le sais, aussi vaste et puissant qu’elle,
Quoique ce soit de nuit!

Le ruisseau qui procède de ces deux
N’est précédé ni par l’un ni par l’autre
Quoique ce soit de nuit!

Je sais bien que les trois, dans une seule eau vive,
Résident, et que l’une dérive de l’autre
Quoique ce soit de nuit!

Cette fontaine éternelle est cachée
Dans ce pain vivant pour nos donner vie
Quoique ce soit de nuit!

Elle est là appelant toutes les créatures
Et elles vont s’y abreuver dans les ténèbres
Parce qu’il fait nuit.

Cette source vive, vers laquelle je soupire,
Je la vois dans ce pain de vie
Quoique ce soit de nuit!

References

References
1 Alexandre D’Averc, « A desire and a quest for everything. Enrique Morente, cantaor. Interview. [archive] », www.flamenco-world.com (consulté le 2 décembre 2006
2 2 Co 3,18

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