Lundi 17 novembre, une soirée exceptionnelle organisée par Le Figaro Hors-série a rassemblé François Ozon, réalisateur du film L’Etranger, Maxime d’Aboville, comédien et metteur en scène – en ce moment – des Justes de Camus, l’historien Jean Sévillia ainsi que Mohammed Aïssaoui, auteur du Dictionnaire amoureux d’Albert Camus. C’est aussi un public nombreux qui est venu ce soir-là, curieux de découvrir comment une œuvre aussi particulière avait pu être mise à l’écran. Il n’a pas été déçu.

L’Etranger au cinéma. Nous en rêvions, François Ozon l’a fait. Et avec brio. C’était pourtant une gageure. Comment incarner Meursault, antihéros de L’Etranger, cet être qui paraît justement bien moins de chair que de papier, symbole de « l’individualisme nihiliste » [1]René Girard, « Pour un nouveau procès de L’Etranger », 1968. , né de la plume de Camus et voué à demeurer, pour tous, un étranger ?
Dans son Discours de Stockholm prononcé en 1957, alors qu’il se voyait remettre le prix Nobel de Littérature, Camus déclara : « (…) les vrais artistes ne méprisent rien, ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. » Ce fut l’attitude de François Ozon : s’appliquer à comprendre Camus, L’Etranger, Meursault, sans les juger
L’esthétique du noir et blanc
Si Meursault a pris chair à l’écran, c’est en noir et blanc. Pourquoi ce choix ? François Ozon avance d’abord les raisons économiques qui ont motivé sa décision (« C’était moins cher ! ») ; elle avait néanmoins tout son sens. D’une part, cela fait écho à notre mémoire collective de l’Algérie. Les photos issues de nos albums ou de nos livres d’histoire sont toutes blanches et noires. Place de l’Emir Abdelkader ornée de palmiers, cafés d’Alger, promeneurs insouciants – qu’ils soient arabes ou blancs – se présentent à notre esprit dans des nuances de gris. Le roman, certes, est haut en couleurs. Mais plus encore, il est riche en lumières. La scène tragique du meurtre de l’Arabe demeure, pour le lecteur, un aveuglement : « À chaque épée de lumière jaillie du sable, d’un coquillage blanchi ou d’un débris de verre, mes mâchoires se crispaient. J’ai marché longtemps. Je voyais de loin la petite masse sombre du rocher entourée d’un halo aveuglant par la lumière et la poussière de mer. […] L’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. » Le noir et blanc a permis ce travail sur la lumière. Et le film est un éblouissement.
Une sensualité manifestée à l’écran
François Ozon a fait le choix de rester très fidèle au livre d’Albert Camus. Deux éléments, pourtant, distinguent l’œuvre cinématographique du roman. Le film dégage, d’une part, une immense sensualité due à la beauté des deux acteurs principaux, Benjamin Voisin et Rebecca Marder. La beauté est une énigme : elle sied au personnage étrange qu’est Meursault. Et l’exaltation des corps, manifestée à l’écran, montre combien Meursault, soi-disant indifférent à tout, tient à l’humanité en ce qu’elle a d’animal. Il le dit crûment à Marie qui vient le visiter en prison : « Puisque nos corps sont séparés, plus rien ne nous lie. » C’est cet attachement qui provoque chez lui une explosion de colère lors de son entrevue avec l’aumônier de prison : « Je me suis mis à crier à plein gosier et je l’ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l’avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait l’air si certain, n’est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. » Cette rage incontrôlée, décrite par Camus, est magnifiquement éprouvée par Benjamin Voisin.
Un Christ inversé
Le Meursault de François Ozon, une fois emprisonné, présente une ressemblance troublante avec le Christ tel que la tradition l’a figuré. Le parallèle ne s’arrête pas là : Meursault, dans sa cellule, rêve qu’il grimpe le Golgotha jusqu’au sommet où l’attend la guillotine. En chemin, il rencontre sa mère. Cette scène, un ajout du réalisateur, fait de Meursault un Christ inversé [2]« Le seul Christ que nous méritions », préface à l’édition américaine de L’Etranger, Albert Camus, 1955 . S’il suscite, lui aussi, la détestation, il n’assume pas la faute de tous les hommes mais jouit de leur péché. La prose extraordinaire de Camus scande la marche du condamné : « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » Dans Le Mythe de Sisyphe, Camus écrivait : « L’homme absurde est le contraire de l’homme réconcilié. » Si Meursault n’a pas su se réconcilier avec Dieu avant de mourir, qu’en a-t-il été de Camus ?
Maxime d’Aboville, au cours de la table-ronde qui suivit la projection, affirma que si Camus s’est construit en opposition à la religion, c’est en raison d’une vision gnostique de l’Eglise dont il n’a su se départir. L’écrivain déclarait toutefois : « […] je ne partirai jamais du principe que la vérité chrétienne est illusoire, mais seulement de ce fait que je n’ai pu y entrer. » Il s’est arrêté sur le seuil. Mais est-ce un hasard si la compagne de Meursault se prénomme Marie ? Selon Mohammed Aïssaoui, Camus ne s’identifie pas à Meursault mais bien à la jeune femme. Elle est cette figure lumineuse qui embrasse la lumière comme Camus embrassait le soleil de son pays natal, qui consent, dit oui à la vie, souhaite se marier, exalte le bonheur, le présent et le bonheur présent.
Toujours dans son Discours de Stockholm, Albert Camus déclarait : « L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes. » Souhaitons que l’œuvre de François Ozon, né d’un magnifique dialogue entre le réalisateur et Albert Camus, émeuve le plus grand nombre possible de spectateurs.




