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Concile de Nicée : « Comme des pêcheurs et non comme des philosophes » (suite)

Nous prolongeons notre méditation sur l’actualité du Concile de Nicée dans l’enseignement du Pape Benoît XVI. C’est aujourd’hui que le Saint Père Léon XIV se rend sur le lieu du Concile, et toute l’Église rend grâce avec lui pour les saints docteurs qui ont ainsi éclairé le chemin de notre expérience chrétienne.

 

 

Piscatorie, non aristotelice. Bien sûr, on peut dire que les Pères de Nicée ont effectivement posé leurs questions comme des pêcheurs et non comme des philosophes ; ils ont donc aussi posé nos questions les plus profondes, les plus insurmontables. Mais ont-ils aussi répondu comme des pêcheurs, et pas comme des aristotéliciens ? L’homoousios, est-ce une réponse de pêcheur ? Ce terme n’appartient-il pas plutôt à Aristote, et donc au passé ? Tout semble en faveur de cette thèse. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

Des nombreux titres utilisés au début par la foi pour sonder le mystère de Jésus, dans le processus de formation du credo, un seul est apparu de plus en plus comme le centre qui contient tout le reste : celui de « Fils ». Enraciné dans la prière de Jésus, il renvoie à la partie la plus intime de sa personne. Toutefois, du point de vue humain, appliqué à Dieu, ce mot reste encore figuratif. Quelle est sa véritable portée ? Peut-il être, ou doit-il être pris à la lettre ?

Le monde entier est différent, ma vie, toutes nos vies sont fondamentalement différentes, selon qu’il s’agit de poésie religieuse ou d’une affirmation à prendre très au sérieux. Le petit mot homoousios, tel que l’ont compris les pères de Nicée, n’est rien d’autre que la traduction conceptuelle du mot figuratif de « Fils ». En clair, cela signifie que « Fils » ne désigne pas une simple similitude mais une réalité littérale. Dans son noyau le plus profond, dans le témoignage de Jésus-Christ, la Bible doit être prise à la lettre. Ce mot pris littéralement revient à appeler Jésus le Consubstantiel.

Il ne s’agit pas d’une philosophie à côté de la Bible, mais de la protection de la Bible contre une mainmise de la philosophie. C’est la défense de sa littéralité dans la querelle herméneutique. Ce que les Pères ont dit ici est vraiment une réponse de pêcheurs : ce mot est à prendre au mot. Cela vaut la peine. Ici réside la grandeur audacieuse de cette proposition qui est autre chose que la performance humaine dans l’effort autour du concept : délaissant la querelle sur les concepts, elle reconduit au cœur du mot. Le mot est valable dans sa simplicité, et c’est en cela que réside sa passionnante grandeur. Ce n’est pas une idée, mais une réalité. Le Fils est vraiment le Fils.

C’est pour cela que les martyrs sont morts, c’est de cela que vivent les chrétiens de tous les temps : seule cette réalité est durable. Mais où l’Église puise-t-elle le courage pour une telle confession de foi ? Et qui ou quoi peut nous montrer le chemin qui y conduit ? Au terme de ces réflexions, écoutons le Seigneur lui-même, la réponse qu’il donne : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler » [1]Mt 11,25-27 . Qu’est-ce que cela veut dire ?

Tout d’abord, il dit une chose très simple et claire : Dieu n’est connu que par Dieu. Personne ne peut reconnaître Dieu comme Dieu lui-même. Cette reconnaissance, par laquelle Dieu se connaît lui-même, consiste dans le fait que Dieu se donne comme Père et dans le don de soi et la restitution de Dieu comme Fils, l’échange d’amour éternel, don éternel et, en même temps, retour. Précisément parce qu’il en est ainsi, même celui « à qui le Fils veut le révéler » peut le savoir. Cette volonté du Fils n’est pas arbitraire, comme l’est le vouloir des tyrans et des puissants de ce monde. Dans la volonté du Fils, il y a ceux qui, pour ainsi dire, sont voulus en Lui. Il y a dans la volonté du Fils, ceux qui, par la miséricorde de Dieu, vivent avec un sentiment de filiation, ceux qui n’ont pas refusé le mystère d’être-enfant, qui ne sont pas si majeurs, si solidement établis qu’ils sont incapables de dire « Père », d’être reconnaissants, de se rendre. Il existe, donc, une correspondance intime entre la minorité et la connaissance : non pas dans le sens où le christianisme serait la religion du ressenti ou des idiots, mais parce que la connaissance de Dieu ne fleurit qu’en étant voulue dans la volonté du Fils. L’homme qui veut être majeur se fait Dieu et, d’un seul coup, perd Dieu et se perd lui-même. Toutefois, là où on garde la capacité de dire « Père », l’être-enfant s’épanouit et avec lui la connaissance et la liberté : appartenir à Dieu, voilà notre rédemption.

Piscatorie, non aristotelice. Les pères de Nicée n’avaient pas honte d’appartenir au cercle des mineurs, et il leur était donc permis d’entrer dans la louange du Père, où la volonté du Fils s’ouvre et devient le salut des accablés. Demandons au Fils d’accorder à nous aussi d’habiter dans l’espace de sa volonté, de devenir des fils par lui, le Fils consubstantiel, et d’y recevoir la liberté du salut.

Extrait de : Benoît XVI -Ratzinger, Jésus de Nazareth. Écrits de christologie, Opera omnia, 6.2., p.167-169.

References

References
1 Mt 11,25-27

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