Home > Société > De l’opinion au jugement

Prendre chaque jour au sérieux l’humain, cette part de nous-mêmes qui nous est confiée et qui aspire au sens, au définitif, voilà la tâche passionnante qui incombe à chacun d'entre nous, « vérifiant tout et retenant ce qui est bon » [1]. Un tel jugement sans cesse renouvelé, nous permettra d’affronter avec décision et sérieux la tâche du « connais-toi toi-même » sans nous égarer le long du chemin.

Récupérer l’humain, et pour ce faire redonner à la raison ses lettres de noblesse, cette grande tâche chère à l’humanisme occidental est aujourd'hui une priorité pour l’Eglise. Et c'est notre plus grand désir que ce nouveau blog y contribue à sa mesure.

La grande peur de la phénoménologie allemande du début du siècle était celle de voir son usage se cantonner au monde des idées, à une spéculation pour initiés. Repartir de ce génie proprement humain qu’est l’empathie, se laisser à nouveau saisir par le réel qui nous entoure, par l‘appel des choses. Telle était l’urgence à leurs yeux.

Mont-Blanc © Gonzague Leroux

« L’homme s’étonne » : ainsi Karol Wotjyla résume-t-il dans son langage poétique le point de départ d'une activité rationnelle vraiment humaine. L’homme contemporain est appelé lui aussi à se remettre à l’écoute de la musique des choses. Sans un pathos, une émotion profonde devant la vie qui l’entoure, sans cette sensibilité existentielle, l’intelligence reste sur le seuil de la connaissance, sans y entrer.

Pour se mettre à l’écoute des personnes, des choses, des événements, il est nécessaire de leur laisser faire leur chemin en soi. Pas d’accès à la « sève des choses »  sans qu’un risque soit pris, et qu’un bout de chemin soit entamé avec ce que l’intelligence appréhende. C’est l’expérience même de la compassion : pas d’accès aux choses sans que l’homme ne se laisse en effet traverser par l’objet de sa recherche en lui donnant hospitalité en lui. Sans cette familiarité, le jugement reste au niveau de l’opinion et l’usage de sa raison se limite à la seule spéculation.

L’attention et la juste curiosité diffèrent ainsi du sensationnalisme journalistique où la part émotionnelle est énorme et trop souvent instrumentalisée : dans un monde d’opinions et d’émotions, la vraie connaissance cède trop souvent la place à des discours calqués sur d’autres discours ou en pure réaction avec eux.

Formuler un jugement n’est pas un luxe d’initiés et ce n’est que modestement que la raison s’y aventure. Il s’agit surtout de transmettre son expérience, si humble soit elle. Le jugement peut seulement ainsi devenir une contribution précieuse et nourrissante, beaucoup plus que les flots de paroles dont nous pressentons tous qu’ils nous distraient et nous éloignent de la vraie vie.

Pouvoir juger, passer au crible de ses aspirations et de son cœur le déroulement de son histoire personnelle, celle du monde, celle de la recherche, de l’art, d’un mouvement, de l’Eglise et, ce faisant, s’interdire de se laisser emporter par le flot des opinions déversée quotidiennement dans les médias, voilà le travail ambitieux, quotidien, fidèle auquel l’homme ne peut s’extraire sans risque de « perdre sa vie » en la laissant être formatée, manipulée par d'autres.  Les sophistes de tout genre ont toujours été nombreux, Platon s’en plaignait déjà ! Et c’est ce jugement d’existence qui permet de s’en rendre libre.

Pour accomplir ce travail, « l'homme devra être attaché passionnément à ce complexe d’exigences, de besoins et de désirs qui caractérisent son être. Il devra ensuite s’ouvrir à une rencontre objective avec toute la réalité » [2]

A l’occasion de la sortie de son dernier film Pina Bausch, Wim Wenders nous offre un bel exemple de jugement à propos de son amie chorégraphe et de son œuvre originale : « C’est un théâtre du monde qui ne prétend pas faire la leçon au spectateur, mais qui met en œuvre des expériences : des expériences heureuses ou tristes, douces ou conflictuelles, et souvent étranges et grotesques. […] Elle a créé une œuvre qui pose un regard intègre sur la réalité et nous donne en même temps le courage d’assumer nos souhaits et nos désirs ».

Le jugement est un travail constant, un effort régulier qui forme l’intelligence, la libère des clichés, et entraîne l’homme dans l’action, dans l’engagement et dans la création avec un surcroît de liberté.


[1] 1 Th 5, 21.

[2] Jean-Paul II, Audience générale du 12/10/1983.

Vous aimerez aussi
Qui nous gardera de la barbarie ?
Le risque, besoin essentiel de l’âme
DSK : la chute