Home > Mode, Photo > Alexander McQueen: La Beauté Sauvage

Alexander McQueen: La Beauté Sauvage

de Renée Kurz (traduction Pia Groleau)      13 juillet 2011

L'exposition annuelle du Costume Institute du Metropolitan Museum of Art, consacrée cette fois à la Beauté sauvage d'Alexander McQueen, connaît tant de succès qu'elle sera prolongée jusqu'au 7 août.

© The Metropolitan Museum of Art

" Il faut connaître les règles pour les enfreindre.  Pour cela je suis ici, pour démolir les règles tout en gardant la tradition.”  (McQueen)

Nous sommes arrivés au Metropolitan avant l'ouverture des portes le matin du 17 juin, nous joignant à une queue dense de centaines de personnes  pour entrer dans le monde d'Alexander McQueen.  Cette exposition devenue culte, présente ce que le  couturier défunt a apporté à la mode tout au long des dix-neuf ans de sa carrière, une vie prolifique quoique bien trop courte, qui finit tragiquement par un suicide en février dernier dans son appartement à Londres.  Et maintenant plus d'une centaine de ses œuvres sont à l'affiche à New York, attirant des foules incroyables qui tournent le dos aux collections permanentes des vieux maîtres pour privilégier un maître de la mode du XXIème siècle qui, lui, a sculpté le corps féminin avec des coupes précises et des drapés à la grecque. Je crois que nombre de ceux qui affluent vers le Metropolitan se posent la même question que nous : qui fut Alexander McQueen ?  Et pourquoi cette exposition est-elle si populaire qu'elle doive être prolongée ?

Nous avons commencé à trouver des réponses à ces questions en pénétrant dans l'éclairage restreint et la musique envoûtante de ces salles à la thématique romantique qui dévoilent une autobiographie lugubre.  Les deux premières robes donnent le ton : l'une faite de lames de verres médicales, teintes en rouge pour évoquer le sang, et l'autre faite de coquilles de couteaux blanches… deux pièces emblématiques qui démontrent l'origine de toutes les collections de McQueen : sa passion pour les extrêmes dans une vision d'un romantisme naturel, alimentée par une imagination intense. Il débuta comme tailleur dans les écoles prestigieuses de Londres, et la première salle remplie de silhouettes noires souligne ce savoir-faire pointu et cette tension vers la perfection. Costumes réinventés aux cols surdimensionnés qui semblent élever la tête, avec des épaules légèrement galbées et surélevées – deux ingrédients d'un look purement McQueen. Chaque pièce dégage une intégrité dans la ligne et manifeste une intention certifiée de la forme, ainsi qu'une affirmation effrontée de force selon laquelle on devrait se méfier d'une femme qui porterait l'une de ces toilettes.

© The Metropolitan Museum of Art

"J'ai passé beaucoup de temps à apprendre à construire les vêtements, ce qui est important avant d'être capable de les déconstruire," affirme McQueen.  Après les costumes saisissants qui semblaient constituer la structure de base de McQueen, nous sommes entrés dans son paradigme d'horreur et de romantisme… manifestant encore mieux ses efforts bien connus pour doser la force et la sensualité. Ici nous avons pénétré l'obscurité de l'imagination de McQueen et son don pour traduire ses visions en de vraies œuvres d'art.  Il ne s'agit pas simplement de morceaux de bravoure statiques, mais de personnages dans un scénario qui possèdent une personalité et des émotions, dont chacun interroge notre idée de la beauté – précisément ce que voulait faire McQueen. Tantôt crinière de cheval et boucles d'oreilles noirs gothiques, tantôt plumes et gaze éthérées… Ici des anges et des démons, là Jeanne d'Arc et gore nationaliste. Il était aussi fasciné par les accessoires, comme les chaussures, les colliers, et les couvre-chefs, et pour les faire, il collaborait souvent avec d'autres stylistes pour créer des motifs surréalistes, comme une nuée de papillons rouges faits à la main. Dans son cabinet de curiosités sont passés des vidéos qui montrent son esthétique théâtrale dans des performances comme un jeu d'échecs stylisé d'après Harry Potter ou bien un mannequin sur une plateforme tournante dont la robe blanche est peinte à la bombe par deux robots.

© The Metropolitan Museum of Art

Le premier souci de McQueen, c'était de repousser les limites de son imagination… peut-être jusqu'en vivant plutôt selon son imagination que selon la réalité.  Il s'agissait pour lui de créer d'autres mondes, souvent inspirés par le monde naturel, mais aussi parfois de proclamer une alternative au monde ordonné. Sa dernière collection, intitulée L'Atlantis de Platon, a été inspirée par les écrits de Charles Darwin. Mais McQueen a pris la thèse opposée à l'évolution et imaginé une dévolution. Les empreintes de méduses de gris marin, la peau de serpent et les écailles, tout renforce l'idée d'un retour à l'océan de l'homme, ce qui donne dans l'ensemble un look de science fiction. Il dit de lui-même : "J'essaie de modifier la mode comme un scientifique en offrant ce qui est pertinent aujourd'hui et ce qui continuera à l'être demain. Je fais cela pour transformer plus les mentalités que les corps." Ses thèmes de prédateur et proie, clarté et obscurité, vie et mort sont des dichotomies millénaires qui animent toute expression créative et toute tension humaine. Son œuvre s'ouvre résolument sur le monde entier, passant par l'Afrique et le Japon dans ses collections les plus exotiques, par lesquelles il nous implique dans sa propre recherche de sens, une quête qui est plus sombre que claire.

© The Metropolitan Museum of Art

Je suis sortie de l'exposition remplie de réflexions et de questions sur mon propre métier de styliste et couturière, poussée à approfondir plus loin dans ma propre philosophie de la mode, découvrant davantage  pourquoi je me sens appelée à faire des vêtements, et pourquoi j'aime le faire tout court. Même si les créations de McQueen m'ont troublée et m'ont provoquée sur plusieurs plans, objectivement, on ne peut pas nier qu'il était un génie de la création et un artisan expert qui a changé le monde de la mode en profondeur. Ce changement a eu lieu d'abord grâce à sa fidélité à son expression personnelle d'artiste et à l'intégrité de pièces extrêmement bien cousues.  Il est clair que ni la mediocrité ni les concessions n'étaient tolérées dans les œuvres conçues de ses mains et adroitement passées à ses loyaux assistants. Il pouvait tout faire pour porter ses idées jusqu'au bout, comme pour la robe de "huîtres" qui est faite de plusieurs centaines de cercles d'organza, démontrant son côté plus doux.

© The Metropolitan Museum of Art

Beaucoup de gens admirent chez McQueen son engagement profond envers l'artisanat et qu'il ait revitalisé le travail des artisans dans une société qui les avait dévalorisés. Cet aspect m'a fortement encouragée à aller plus loin dans mon propre travail, à m'améliorer en tant que couturière afin de mieux exprimer mes propres idées de créations et aussi pour travailler à restaurer le rôle de l'artisan dans la société d'aujourd-hui. L'art, la mode, ce sont des baromètres d'une culture et je crois que McQueen a fait que ce baromètre vibre. Il a amené l'art à la passerelle et sur scène d'une façon radicale et originale, mais en façonnant chaque pièce il s'est appuyé sur la tradition de la confection.  Devenu un symbole de l'originalité, McQueen a correspondu avec beaucoup d'artistes et de personnes célèbres qui le voyaient comme un modèle de l'expression individualiste.

Il est possible que les foules se ruent à cette exposition à cause de la célébrité de McQueen et de la dimension tragique de sa vie, mais j'espère qu'en regardant son œuvre en face elles dépassent le manque de profondeur qui caractérise souvent le monde de la mode et qu'elles en sortent avec un nouveau regard sur la mode : qu'elle ne soit pas simplement une commodité qui alimente une économie capitaliste consommatrice, mais aussi, et d'autant plus, que la mode soit considérée comme un art qui exprime le sublime et la violence de l'âme humaine. Pour prendre conscience, comme avec la plupart des artistes, que l'expression de soi-même est une nécessité de survie, même si ce n'est pas le but suprème, comme McQueen l'a bien compris. On devrait voir plus en Alexander McQueen que les paillettes qui attirent l'œil.  On devrait voir son travail sans relâche et son âme inquiète, son beau cœur passioné qui a tant contemplé, peut-être trop. On devrait regarder avec compassion un artiste qui pouvait traduire son imagination aussi crument que si elle était la réalité, d'une façon très concrète avec des matériaux tout simples, mais qui a dû souffrir des limites que la réalité pose. Nous nous réjouissons de ce qu'Alexander McQueen a apporté au monde, et nous lamentons de ce que le monde n'a pas pu lui rendre la pareille.

 

 

Vous aimerez aussi
Haute couture : la Chine dans le miroir
Faire de sa vie un art
Danses et chants pour Notre-Dame de Compassion
Yohji Yamamoto : défilé printemps-été 2013

1 Commentaire

  1. Clement R.

    Je crois aussi que comme tout grand artiste, McQueen a d'abord ete disciple avant d'etre maitre.
    Ces annees dans la fameuse "Saville Row" entre tailleurs et costumiers ( alors qu'il n'a que 15 ans environ) vont marquer a jamais sa soif d 'englober tout le reel. La japon et l'italie viendront encore apporter d'autres perspectives a McQueen.
    Son genie est aussi et surtout d'avoir embrasser sa vocation. Sa precocite est etonnante mais il s'est laisse faconner avant de leguer au monde sa "Savage Beauty". En cela McQueen est un exemple pour tous et aussi pour moi.