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de Pascal Charmette        21 juillet 2011

Inde (Chennai), mai 2011.

« Depuis tout le temps où je vous écris, il me devient de plus en plus difficile de ne pas vous parler d’un de nos plus fidèles et anciens amis du quartier. C’était en 1997 (aux premiers mois du Point-Cœur de Chennai !) que nous l’avons rencontré par le biais d’un de ses voisins. Ce fut une rencontre fort simple comme tant d’autres et qui pourtant inaugurait le premier pas d’une longue histoire d’amitié.

Le nom de notre ami est Karuna Murti ou plus simplement Karna, ce qui signifie en sanskrit « compassion »… Un petit clin d’œil de la Providence pour le charisme de Points-Cœur. Si l’on pouvait résumer en quelques lignes sa vie, on dirait qu’elle avait plutôt pas mal commencée. Marié à vingt-trois ans, heureux père d’un petit garçon et chauffeur routier de profession. Bien que ce métier ne soit pas tous les jours facile à exercer sur les routes ‘Bombay’ (!) de l’Inde, on peut dire qu’il menait plutôt pas mal sa barque. Et voilà qu’un jour le drame survint à l’improviste… Alors qu’il dormait paisiblement sur le toit de son camion, comme le font encore tous les chauffeurs à l’heure de la sieste, voilà qu’il s’agita un peu trop dans son sommeil et tomba subitement du véhicule… Sa colonne vertébrale vint heurter violemment une pierre mal placée, et c’est toute sa vie qui bascula. Il perd instantanément l’usage de ses deux jambes, puis son boulot, et finalement sa femme accompagnée de son fils. Le voilà maintenant cloué sur son lit jour et nuit. Seule sa mère demeure à son chevet. Depuis notre première rencontre, voilà maintenant près de treize ans que nous venons lui rendre visite toutes les semaines. Treize ans, au cours desquelles nous avons appris à nous connaître, franchir la barrière de la langue, et faire grandir l’amitié entre nous. Cette dernière se transmet ainsi de volontaire en volontaire, dont il se rappelle d’ailleurs les prénoms de chacun sur le bout des doigts. Et chaque mardi après-midi, quand vient l’heure de notre rencontre, son regard brille toujours de la même lueur… nul doute, il nous attend. Ah ! qu’il fait bon vous parler de notre ami Karna ! Et pour ma part c’est toujours le même émerveillement de voir son large sourire fendre sa grande barbe noire bien taillée en nous lançant un chaleureux « Come in Brother ! Come in Brother ! », « Rentrez ! Rentrez ! ». Nous entrons ainsi dans la petite pièce obscure et parlons alors politique, cricket, voyage, histoire, amis… Rien ne lui semble étranger, c’est un passionné ! Il prend des cours d’anglais sur la télévision, s’occupe d’un petit « business » de auto-rickshaw (pousse-pousse motorisé), de location d’appartements… Rien ne lui fait peur. Même lorsqu’arrive le jour des élections régionales, le vote s’envisage grâce à la mobylette d’Aymeric, et malgré tous les risques d’accident avec ses jambes branlantes inanimées, nous partons à trois sur la bécane en direction du bureau de vote voisin. Pour vous donner une idée de son sens du devoir civique : il nous avoue après coup qu’il a passé la nuit blanche de peur de ne pas arriver à se rendre au bureau de vote. Au retour, Roukmani Amma, sa mère avait préparé pastèque et soda, une vraie petite fête pour célébrer la réussite de la mission.

Un autre événement a marqué ces derniers temps. Grâce aux économies réalisées avec ses petits business, il envisage désormais de venir faire un petit tour en France pour rendre visite aux amis. Quelle audace me direz-vous, d’autant plus que, comme la très grande majorité des Indiens, il n’a aucune idée de la localisation de ce mystérieux pays, pas plus qu’il ne sait placer l’Inde sur la carte. Cela prend réellement les dimensions d’un voyage vers un autre monde. Et lorsque nous nous inquiétons « Vas-tu revenir ? », emporté par l’enthousiasme, il nous dit « Peu importe, je pourrais bien mourir après ça ! » Quant à la peur de prendre l’avion, cela le fait bien rire : « No problem Brother, je serai tout près de Dieu là-haut » ! Pour être franc, un dernier souci lui reste avant d’entamer les formalités administratives : est-ce qu’un des Brothers viendrait bien dormir tous les soirs à sa place pour s’occuper de sa maman… Un cœur en or, qui au milieu de tant d’épreuves et d’impuissance nous apprend bien plus sur la valeur de la vie, de l’amitié, de nos parents… que bien des écoles. »

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