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de Jean-Marie Porté       16 août 2011

Le père Jean-Marie Porté, du Point-Cœur de Berlin, travaille depuis maintenant huit mois dans l’hôpital catholique Sainte-Hedwige, situé dans l’ex-zone soviétique. La plupart des employés et des patients sont d’anciens citoyens de la RDA, ce qui rend très présente l’ambiance particulière de la dictature. Il nous raconte brièvement ce qu’il a entendu ces derniers jours, marqués par l’anniversaire des cinquante ans de la construction du mur.

Construction du mur, 13 août 1961

En ce jeudi 10 août 1961, une jeune femme portant un gros sac-à-dos se présente au contrôle de routine des policiers est-allemands à l’un des multiples postes matérialisant la frontière entre les zones d’occupation. Lorsque les Vopos (raccourci pour « Police du Peuple ») découvrent dans son sac une dizaine de pulls de laine, le verdict ne fait pas un pli. On est en plein été, son mari comme par hasard habite à Berlin-Ouest depuis quelques mois, que fait-elle à trimbaler des vêtements d’hiver ? Bref, deux mois de prison pour « trahison de la nation », dénomination du crime consistant à prendre ses cliques et ses claques pour quitter le paradis socialiste, et un mandat d’arrêt contre son mari pour lui apprendre à vivre si jamais le prend l’idée saugrenue de vouloir repasser à l’Est pour voir sa famille. Trois petits enfants attendent la jeune femme à la maison ? Eh bien ils la reverront dans deux mois. Et ils ont de la chance, elle aurait pu prendre pire.

Trois jours plus tard, d’ailleurs, s’évanouissent définitivement tous leurs espoirs de revoir jamais leur père. Par un beau dimanche matin, le mur apparaît soudain au travers des rues, au parvis des églises, devant la porte de Brandebourg. Avec lui, l’interdiction formelle d’entretenir quelque communication que ce soit avec la partie dépravée de Berlin, si bien que lorsque le père de famille décède d’un infarctus un an plus tard, ce n’est qu’à la sympathie personnelle de l’évêque, seul berlinois de l’est autorisé à passer dans la zone, que ses enfants et sa femme doivent de l’apprendre.

La famille de Marianne, amie pharmacienne à l’hôpital, fait partie de ces milliers de malchanceux qui en étaient encore à préparer leur départ lorsque le « rideau de fer » se matérialisa soudain, accompagné de ses milliers de policiers invités à tirer à vue sur leurs compatriotes aux velléités de fuite. Ils étaient plus de deux millions et demi à avoir réussi à quitter la RDA à travers Berlin depuis 1945, et la collectivisation agraire catastrophique de 1961 poussa encore un peu plus la « patrie des travailleurs et des paysans » à cette mesure drastique.

Au-delà de ces explications matérielles, pesait très certainement sur les esprits la pression moralisatrice qui devait conduire l’allemand de l’est à sa pleine stature d’« homme socialiste nouveau », comme en témoignent  ces affiches et slogans omniprésents dans les années de fer. On lisait par exemple, au coin de la rue de l’hôpital, « Chacun, chaque jour, son bilan équilibré ! ».

Carcan qui se manifestait encore par la délation systématique (un cinquième de la population travaillait plus ou moins occasionnellement pour la Stasi) et la formation des jeunes esprits, comme me le racontait une infirmière, dont la mère retira, indignée, le petit frère du jardin d’enfants au risque de se voir jeter en prison. Le petit avait raconté, ravi, que des messieurs en noir étaient venus leur faire écouter de la musique, et s’étaient montrés particulièrement gentils avec ceux qui reconnaissaient les mélodies… avaient même demandé le nom de leur papa. Comme vous l’aurez deviné, il s’agissait des jingles des radios de l’ouest, que les petits auraient pu entendre à la maison.

Quant à l’hôpital lui-même, il était fréquenté par bon nombre de pointures du Parti, qui savaient y trouver les seules chambres de Berlin vierges de micros, grâce à l’intransigeance des religieuses gérant l’établissement. Douce ironie !

Aujourd'hui, l’ambiance est mitigée. Dans son discours de samedi, le président de la République se bornait à citer les deux conséquences immédiates du mur : les familles divisées, et les morts. 136 à Berlin, d’après les recherches les plus récentes, un peu plus de mille le long de la frontière. Un sixième des allemands, pour leur part, trouvent encore des raisons à la construction du mur, peut-être par « Ostalgie » (nostalgie de l’est), peut-être par une bizarre réflexion abstraite qui s’intéresse plus aux grands principes qu’aux personnes. Il est dur, de fait, de ne pas laisser sombrer cette blessure dans les oubliettes de l’histoire, la laissant devenir en nous un jouet géopolitique, un objet d’indignation facile.

Il est bon en revanche d’écouter discrètement, de laisser habiter en nous la souffrance de ceux qui l’ont vécue, pour passer du côté de ceux qui, en eux, « font mourir la haine[1] ». Du côté de ceux qui s’étonnent douloureusement du mal plus qu’ils ne prennent parti. Du côté de ceux qui se laissent traverser par les prises de position et les antagonismes afin d’affirmer une culture plus profonde, celle de la rencontre. Tout cela afin d’aborder avec plus de délicatesse encore ce peuple allemand si tourmenté dans son histoire.


[1] Ephésiens 2, 16.

 

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2 Commentaires

  1. martine et manu

    très chère père 
    tu ne peu que les ècoutè cela fait du bien puis son son des gens commes toi qui peuve nous raconter l'histoire très douloureux des peuples merci 

  2. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Curieusement, la construction du mur de Berlin fut accueillie avec un certain soulagement par les puissances occidentales, dés lors qu'il fut avéré que les voies d'accés reliant Berlin à la République Fédérale (voie ferrée et autoroute) resteraient ouverts. Jusqu'alors, l'URSS demandait en effet le rattachement de Berlin-Ouest à la RDA. La construction du mur signifiait la fin de cette revendication et entérinait le statu quo. Au prix de la souffrance des Berlinois, un des "points chauds" de la guerre froide disparaissait. Un an plus tard, les Soviétiques éteignaient un deuxième incendie en renonçant à l'installation de missiles à Cuba. La politique de détente pouvait commencer, de part et d'autre du Rideau de Fer bien installé.