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de Paul Anel         14 octobre 2011

Vingt-huitième jour d'un mouvement spontané qui est en train de changer le visage de l'Amérique. Nous avons connu les soulèvements massifs du Caire, de Madrid… De l'autre côté de l'Atlantique des hommes et des femmes de tous genres et âges sont dans la rue pour "occuper Wall Street".

"Nous avions cru au capitalisme, maintenant nous sommes cassés" © Paul Anel

On aurait tort de disqualifier "Occupy Wall Street" du fait de la présence bien reconnaissable parmi les manifestants d'un irréductible noyau d'anarchistes. D'une part, parce qu'un mouvement d'une telle ampleur est un fait radicalement nouveau à New York, ce qui invite à le prendre au sérieux. D'autre part, parce que le profil des manifestants est aujourd'hui très varié : on y rencontre des étudiants, des artistes, des intellectuels, des jeunes et des personnes plus âgées, des gens de toutes nationalités. En outre, il s'agit ici (comme ce fut le cas en Espagne, et avant cela en Égypte) d'un mouvement spontané, non syndical (bien évidemment, ceux-ci font tout leur possible pour se l'approprier) et sans leader précis. Et avec tout cela il ne s'épuise pas. Alors que le mouvement va entrer dans sa cinquième semaine, rassemblant chaque jour près d'un millier de personnes sur Zucotti Square, à mi-chemin entre Wall Street et la tour en construction du World Trade Center, il s'est étendu à la plupart des grandes villes américaines, et dernièrement à Boston, où la police a procédé lundi 10 octobre à une centaine d'arrestations.

Que penser de tout cela ? L'absence de leadership rend évidemment la communication confuse, sinon ambigüe. La première chose que l'on peut dire sans peur de se tromper, c'est que tous les manifestants partagent un même sentiment de dégoût et de colère fasse à une société qui ne vit que par et pour, le dollar. Ce sentiment est bien réel mais les mots sont encore maladroits à en décrire la cause véritable. Si nombre de slogans demandent une répartition plus équitable des richesses, ce n'est pourtant pas là que se situe le problème. Mais on trouve déjà là le sentiment confus d'une injustice qui n'est pas un  dysfonctionnement du système: une injustice sur laquelle le système semble être fondé. A un niveau déjà plus profond, la revendication touche d'une part la réforme de la santé, et de l'autre celle de l'éducation, l'une et l'autre soumises à la logique du capital, et donc inaccessibles – ou à quel prix – pour une part importante de la société. Dans un cas comme dans l'autre, c'est la prise de conscience que l'amour de l'argent a conduit les États-Unis à laisser en jachère des pans entiers de la vie humaine.

La fameuse image du taureau de Wall Street est devenue pour les manifestants le symbole de ce à quoi ils s'opposent — l'idolâtrie de l'argent — et cela parfois avec humour, comme sur ce poster montrant Charlton Heston faisant face au-dit taureau et tenant religieusement les tables de la loi contre sa cape brune de prophète, et au-dessus la question: "What Would Moses Do?"

"Je veux mettre fin à la cupidité des corporations" © Paul Anel

Mais la formulation jusqu'à présent la plus claire et pertinente de l'objet de ce mouvement est celle qui a été donnée mardi 11 octobre sur Zucotti Square par le philosophe slovène Slavoj Žižek [1]:

"Nous ne sommes pas communistes. Si par communisme ont entend le système qui s'est effondré en 1990, rappelez-vous que aujourd'hui ces communistes sont les capitalistes les plus acharnés. Aujourd'hui on trouve en Chine un capitalisme qui est encore plus dynamique que votre capitalisme américain mais qui se passe de démocratie. Cela signifie que lorsque vous critiquez le capitalisme, ne faites pas attention à ceux qui disent que vous critiquez la démocratie. Le mariage entre la démocratie et le capitalisme est fini. […] Ce que nous voulons ce n'est pas un niveau de vie plus élevé ("higher standards of living") mais une vie plus juste ("better standards of living"). Le seul aspect sous lequel nous sommes communistes, c'est que nous avons le souci de ce qui nous est commun. […] Le communisme fut un échec total, mais le problème de ce qui nous est commun reste entier."

Au delà même de l'éducation et de la santé, le professeur Žižek poursuit en nommant le bien commun le plus précieux qui ait été sacrifié au capital : la liberté.

"Laissez-moi vous raconter une vieille blague tout à fait extraordinaire, qui date de l'époque du communisme. Un type est envoyé d'Allemagne de l'Est pour travailler en Sibérie. Il sait que son courrier sera lu par la censure. Il dit donc à ses amis : "Établissons un code. Si la lettre que vous recevez de moi est écrite à l'encre bleue, ce que je dis est vrai. Si elle est écrite à l'encre rouge, ce que je dis est faux." Après un mois, ses amis reçoivent une première lettre. Tout est en bleu. Cette lettre dit : "Tout est extraordinaire ici. Les magasins sont pleins de mets délicieux. Les cinémas montrent tous les bons films occidentaux. Les appartements sont larges et luxurieux. La seule chose que l'on ne trouve pas c'est de l'encre rouge." Et Slavoj Žižek de conclure en disant: "C'est ainsi que nous vivons. Nous avons toutes les libertés que nous pouvons désirer. Mais ce qui nous manque, c'est l'encre rouge. Il nous manque le langage qui nous permettrait d'articuler notre non-liberté. Car la manière dont on nous a appris à parler de la liberté en termes de guerre et de terrorisme est une falsification de la liberté."

"Les personnes avant le profit" © Paul Anel

Les États-Unis qui, depuis la guerre froide, s'étaient posés comme les champions mondiaux de la lutte anti-idéologie, commencent à prendre conscience qu'une idéologie non moins destructrice a fait chez eux leur demeure. Une idéologie bien différente quant à ses principes, mais dont les conséquences sur la société ne sont pas si différentes : la manipulation du langage, l'uniformisation de la pensée, la perte de la liberté, l'envahissement du "on", le désespoir. Le capitalisme est une idéologie. Il ne s'est pas manqué de prophètes pour poser un tel jugement dans le passé, mais c'est la première fois que celui-ci est posé sur la place publique, et pas n'importe quelle place : Zucotti Square, en plein cœur du "World Financial Center".

Ce mouvement dont il est encore difficile de dire quel impact il aura sur la politique du pays (mais il ne faut pas négliger aujourd'hui l'importance considérable des réseaux sociaux), signale d'ores et déjà un changement de paradigme historique dans la mentalité américaine. Fini le temps où le capitalisme jouissait de la faveur de tous, offrant contre les idéologies de gauche et de droite son bon visage rassurant de grand-père pragmatique et prudent. Le voilà démasqué, lui et ses mensonges ("capitalisme = démocratie", "le capitalisme est l'alternative au communisme", etc.). Peut-être l'Amérique prêtera-t-elle désormais une oreille plus attentive aux paroles si lucides prononcées il y a trente ans par Alexandre Soljénitsyne dans l'amphithéâtre de l'université de Harvard et qui, à l'époque, lui avaient attiré les foudres de l'Amérique entière, ces paroles qui aujourd'hui sont peut-être celles que les États-Unis (et pas uniquement eux) ont besoin d'entendre pour apprendre à articuler leur "non-liberté" : "Nous avons mis trop d'espoir dans la politique et les réformes sociales, cela pour découvrir que nous avons été spoliés de notre possession la plus précieuse : notre vie spirituelle. Elle est piétinée par la mafia du Parti à l'Est, et par celle du commerce à l'Ouest. Là est l'essence de la crise : la division du monde est moins terrifiante que la similarité de la maladie qui en affecte les parties principales." [2]


[1] Traduction de l'auteur. Retranscription et vidéo de son intervention sont disponibles sur le site occupywallst.org.

 

 

 

[2] Retrouvez la version intégrale du discours sur www.columbia.edu/cu/augustine/arch/solzhenitsyn/harvard1978

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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