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de Claire Fleury et Cyril Desreumaux     2 janvier 2012

Jusqu’au 16 janvier 2012, se tient la première exposition en France de Fra Angelico. Béatifié par Jean-Paul II au début de son pontificat, il est nommé patron des artistes en 1984. Pourquoi un patron vieux de six cents ans ? En quoi son message est-il d’actualité ?

L’unité dans la cohue

Il est d’abord intéressant de situer le peintre « Angélique » dans le contexte : la crise. Rien n’a changé !

La peste noire emporte un tiers de la population de Florence en 1348. Il s’ensuit une longue période de guerre opposant la Toscane expansionniste aux cités voisines, exterminant dans une lutte fratricide ceux que la peste avait épargnés. D’un point de vue religieux, c’est le grand schisme d’occident : pour la seule fois de l’histoire, en 1409, l’Eglise catholique compte trois papes.

Cette période de crise stimule l’effervescence artistique et intellectuelle. Le monde cherche un sens à l’absurde. Nait l’ère technologique et la renaissance italienne. En 1421, le premier Brevet Technique contemporain est délivré à Florence. Un débat d’experts se déchire la classification de Fra Angelico : d’une part, ceux qui considèrent son œuvre comme l’achèvement de la période gothique et, d’autre part, ceux qui le considèrent comme « le premier des renaissants ». Aujourd’hui rien n’est tranché, peut-être est il à la fois le dernier et le premier ? Le génie de ce peintre ne réside-t-il pas dans une tentative d’unification d’un monde en mutation écartelé entre crises à répétition et une exceptionnelle créativité ?

La Vierge à l’iPhone

A l’apogée de son art, et pour la première fois de l’Histoire, l’Angelico représente une Vierge à l’enfant entourée de certains notables, contemporains d’Angelico. Ces personnages sont peints sur un même panneau, au cœur d’une même scène, ce qui est une révolution pour l’époque. En effet, l’art sacré de l’époque ne représente que les personnages saints dans un contexte atemporel et en aucun cas entourée de laïcs. Comment les hommes, mêmes saints, peuvent-ils prétendre être au même niveau que la mère de Dieu ? Cette œuvre, Sacra Conversazione donnera le nom du courant artistique plus connu sous le nom : Renaissance.

Dieu s’est fait homme chez les hommes et parmi les hommes. Transposée dans un référentiel actuel, cette représentation incarnée reviendrait à imaginer la Sainte Vierge entourée de ses copines chez Zara, se photographiant avec son iPhone pour publier sur Facebook « Faites ce qu’Il vous dira ». C’est nouvelle compréhension de l’incarnation est une révolution pour l’époque.


Sacra Converzasione, Fra Angelico, 1435

L’annonciation Avatar

Comme pour affirmer cette dimension nouvelle de la compréhension du mystère, Fra Angelico utilise les toutes nouvelles théories mathématiques de la perspective et du point de fuite. Fra Angelico sera l’un des premiers peintres à utiliser cette innovation – aujourd’hui informatisée – donnant une profondeur réaliste aux tableaux. On passe de la représentation plan à la représentation en trois dimensions. Il sera désormais possible de contempler des scènes de la Bible avec un réalisme tridimensionnelle tel que nos yeux nous permettent de voir le monde. Ainsi, Jésus pourra être placé dans une maison si réelle et si contemporaine que l’observateur aura l’impression que le Fils de Dieu est un de ses voisins, donnant tout le sens au terme Emmanuel, Dieu  avec nous. A l’époque, cette innovation technique a bousculé le monde graphique comme l’arrivée en 2009 des premiers films de science fiction en 3D.

Toute nouveauté technique – aujourd’hui technologique – émerveille celui qui la découvre. L’œuvre de Fra Angelico a rassemblé et uni les gens autour de la grandeur du Mystère, dans un « whaaaoouuu !, c’est ouf ce truc, on pourrait presque le toucher ! ». En faisant le parallèle avec notre siècle, l’Annonciation serait représentée avec le même réalisme qu’ « Avatar », interpellant ainsi le large public n’ayant pas de culture sur Dieu. Les fresques du peintre étaient le cinéma 3D de l’époque.


L'annonciation, Fra Angelico, 1432

Une passerelle entre le Ciel et la terre

Dans plusieurs tableaux ou fresques, le fra Angelico illustre certaines scènes du nouveau Testament avec des motifs propres à l’ancien Testament, ce qui ne se faisait pas du tout à l’époque. Ainsi, toujours dans l’Annonciation, les deux personnages en arrière-plan de l’Ange Gabriel sont Adam et Eve. Par l’image, le frère de Toscane unifie l’ancien et le nouveau Testament. Il reprend ainsi le message de Jésus venu accomplir et donner un sens à toutes les anciennes prophéties par la « loi de l’Amour », en la personne de Dieu fait Homme. En ce sens, on retrouve chez Fra Angelico les aspirations d’unification de la théologie thomiste en pleine essor dans l’église catholique romaine en reconstruction.

Après le seul siècle de l’histoire ayant connu une Eglise à trois papes, Fra Angelico, humble serviteur fidèle à Rome, va œuvrer à la réunification de l’Eglise déchirée. Outre les talents évidents du peintre, cette compréhension de l’unification des Ecritures sera peut-être une des raisons pour lesquelles le pape Eugène IV mit le peintre en tête de file pour reconstruire la Cité Eternelle en ruine. Ce chantier colossale sera achevé par Michel-Ange.

Ce n’est donc pas un hasard si, quinze ans après sa mort, le terme « Angelico » – jusque là réservé à saint Thomas d’Aquin « le docteur Angélique » – a été attribué au peintre dont l’œuvre a été reconnue comme « une passerelle entre la terre et le ciel ».

Le patron des artistes

Devant l’Annonciation, en clamant que « le peintre méritait d’être au ciel », Michel-Ange consacrait déjà la sainteté de l’œuvre de son compatriote florentin. Il faudra attendre 1955, pour que Pie XII entame la béatification du maître toscan. C’est en effet devant ses œuvres que le Pape de la seconde guerre mondiale affirma : « Le beau doit nous élever. (…) En face d'une culture sans espérance, considérez l'art comme source d'une espérance nouvelle ». Après les horreurs de la déportation et d’Hiroshima, la réflexion prend tout son sens.

En 1966, Adrienne von Speyr, reconnait en Fra Angelico les notes de sainteté artistique. « Pour lui, l’art ne fait qu’un avec la religion ».

Cet ensemble de références a certainement confirmé l’inspiration de Jean-Paul II pour béatifier Fra Angelico par motu proprio et le nommer ensuite Patron des artistes. Il conclut ainsi le travail entamé trente ans plus tôt par Pie XII, et invita chaque artiste à « pratiquer l’Art splendide de la Sainteté ».

Ite missa est

Sainte Thérèse nous invite à voir la sainteté dans notre quotidien et Jean-Paul II considère la sainteté comme un Art splendide. Notre quotidien n’a-t-il pas la vocation d’être un Art ? En attendant que la « Beauté sauve le monde », l’art ne peut il pas déjà l’unifier ? Unifier, n’est-ce pas sauver un peu ?

Exposition jusqu'au 16 janvier au Musée Jacquemart André.

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2 Commentaires

  1. mapichka

    Ouahhh, Fière de vivre dans le point coeur Ukraine Fra Angelica.
    Je retiens ceci:« Pour lui, l’art ne fait qu’un avec la religion ».
    Merci de me redonner ce saint pour qu’il est vraiment sa place dans ma mission et porte des fruits… Il en FAUT!