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Vaclav Havel : L’attente en tant que patience

Le 23 décembre dernier, la République Tchèque, la Slovaquie, l’Union Européenne, le monde politique, poétique, diplomatique, philosophique, littéraire et théâtral, perdaient tout ensemble un ami, un maître, un modèle et un témoin. Vaclav Havel s’est éteint à l’âge de 75 ans des suites de complications pulmonaires. Nombreux et élogieux sont les hommages reçus du monde entier. En témoigne les mots peu ordinaires du Secrétaire général des Nations-Unies Ban Ki-Moon : « Il a vécu dans la vérité comme peu d'autres dans sa position et son temps, c'était son Credo. Son humanisme, son humilité et sa décence étaient exemplaire pour nous tous ». Son ami et compatriote Milan Kundera qualifia quant à lui sa vie d’ «œuvre d’art ». C’est en effet un très bel héritage que celui-ci nous laisse, qui risque beaucoup de tomber dans l’oubli tant les medias et l’opinion avec eux, se lassent même des choses les plus belles.

La page Wikipedia qui lui est consacrée nous fait pourtant comprendre combien la sagesse et la densité d’expériences d’un tel homme méritent d’être recueillies religieusement et pressées délicatement pour qu’elles livrent leur enseignement à la génération de chercheurs, parfois perdus mais toujours chercheurs, que nous sommes. Vaclav Havel a vécu pleinement, vraiment, et ses paroles touchent tous les domaines de notre humanité, de nos questionnements, de notre civilisation, de notre continent. Elles nous aident à écouter et comprendre « Le Monde, l'Être et l'Histoire » selon sa propre expression. Ainsi ses articles, discours, essais peuvent nous aider à suivre l’actualité avec une vraie sagesse.

Alors que la campagne présidentielle, encore inavouée chez certains, occupe désormais les Unes des journaux, de nombreuses discussions amicales et familiales souvent désabusées, il est bon de lire quelques extraits de son Allocution à l’Académie des sciences morales et politiques du 27 octobre 1992 « L’attente en tant que patience »:

" Il y a plusieurs manières d'attendre.

 En attendant Godot, en tant qu'incarnation de la rédemption ou du salut universels, se situe à une extrémité de la large palette qui recouvre les différentes formes d'attente. L'attente de beaucoup d'entre nous qui vivions dans l'espace communiste était souvent, voire de façon permanente, proche de cette position limite. Encerclés, enserrés, colonisés de l'intérieur par le système totalitaire, les individus perdirent tout espoir de trouver une issue, la volonté d'agir et même le sentiment de pouvoir agir. Bref, ils perdirent l'espoir. Et pourtant ils ne perdirent pas le besoin d'espérance, ils ne pouvaient même pas le perdre car sans espoir la vie se vide de son sens. (…)

A l'autre bout de la palette, une autre sorte d'attente. Une attente animée par la croyance que résister en disant la vérité est une question de principe, tout simplement parce qu'on doit le faire, sans calculer si demain ou jamais, cet engagement donnera ses fruits ou sera vain. (…) Cette attitude (…) nous a appris à être patients. Elle nous a appris à attendre; l'attente en tant que patience. L'attente comme un état d'espérance et non comme une expression de désespoir. (…) Non plus un doux mensonge, mais une vie amère dans la vérité qui ne fait plus perdre le temps mais l'accomplit.

Permettez-moi de parler, un moment, à la première personne : bien qu'exercé à cette patiente faculté d'attendre qui était celle des dissidents, persuadé de son sens profond, néanmoins pendant ces trois dernières années, donc depuis la paisible révolution anti-totalitaire, je sombrai de plus belle dans une impatience frôlant le désespoir. (…) Je souhaitais désespérément qu'un de mes objectifs au moins soit réalisé. Pour pouvoir le rayer de la carte comme un problème résolu et donc liquidé. Pour que le travail que j'exerçais à la tête du pays aboutisse enfin à un résultat visible, incontestable, tangible, indéniable, donc à quelque chose d'achevé. J'avais du mal à me résigner à l'idée que la politique était un processus sans fin, comme l'Histoire, processus qui ne nous permet jamais de dire : quelque chose est fini, achevé, terminé. Comme si j'avais tout simplement oublié d'attendre, attendre de la seule manière qui ait un sens. (…) Je succombai à cette forme d'impatience, ô combien destructrice, de la civilisation technocratique moderne, imbue de sa rationalité, persuadée à tort que le monde n'est qu'une grille de mots croisés, où il n'y aurait qu'une seule solution correcte — soi-disant objective — au problème ; une solution dont je suis seul à décider de l'échéance. Sans m'en rendre compte, je succombais, de facto, à la certitude perverse d'être le maître absolu de la réalité, maître qui aurait pour seule vocation de parfaire cette réalité selon une formule toute faite. (…)

Le Monde, l'Être et l'Histoire ont leurs surprises et leurs secrets qui prennent au dépourvu la raison moderne — qui est dans le fond rationaliste — ils suivent également une trajectoire tortueuse et souterraine qui leur est propre. Vouloir supprimer cette « tortuosité » impénétrable par un barrage infernal comporte beaucoup de risques, depuis la perte de la nappe phréatique jusqu'aux changements tragiques de la biosphère.

 En resongeant à mon impatience politique, je dois nécessairement constater que l'homme politique d'aujourd'hui et de demain — permettez-moi d'utiliser le concept d'« homme politique post-moderne » — doit apprendre à attendre, dans le meilleur et dans le plus profond sens du mot.

Il ne s'agit plus d'attendre Godot. Cette attente doit traduire un certain respect pour le mouvement intrinsèque et le déroulement de l'Être, pour la nature des choses, leur existence et leur dynamique autonomes qui résistent à toute manipulation violentes; cette attente doit s'appuyer sur la volonté de donner à tout phénomène la liberté de révéler son propre fondement, sa vraie substance. (…)

Le comportement de l'homme politique post-moderne ne doit plus procéder d'une analyse impersonnelle mais d'une vision personnelle. Au lieu de se fonder sur l'orgueil il doit se nourrir de l'humilité.

(…) Oui, moi-même, critique sarcastique de tous les exégètes orgueilleux de ce monde qui est le nôtre, j'ai dû me souvenir qu'il ne fallait pas seulement expliquer le monde, mais aussi le comprendre. Il ne suffit pas de lui imposer nos propres paroles, mais il faut tendre l'oreille et être à l'écoute de la « polyphonie » de ses messages souvent contradictoires. Il ne suffit pas de décrire en termes scientifiques le mécanisme des choses et des phénomènes, mais il faut les sentir et les éprouver dans leur âme. (…)

L'exemple type d'un Godot imaginaire, celui qui finit par arriver, donc un faux, le Godot qui prétendait nous sauver mais qui n'a fait que détruire et décimer, ce fut le communisme. 

Je constatai ainsi avec effroi que mon impatience à l'égard du rétablissement de la démocratie avait quelque chose de communiste. Ou plus généralement, quelque chose de rationaliste, l'unité des Lumières. J'avais voulu faire avancer l'histoire de la même manière qu'un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite.

Je crois qu'il faut apprendre à attendre comme on apprend à créer. Il faut semer patiemment les graines, arroser avec assiduité la terre où elles sont semées et accorder aux plantes le temps qui leur est propre.

On ne peut duper une plante, pas plus qu'on ne peut duper l'Histoire. Mais on peut l'arroser. Patiemment, tous les jours. Avec compréhension, avec humilité, certes, mais aussi avec amour. 

Si les hommes politiques et les citoyens apprennent à attendre dans le meilleur sens du mot, manifestant ainsi leur estime pour l'ordre intrinsèque des choses et ses insondables profondeurs, s'ils comprennent que toute chose dispose de son temps dans ce Monde et que l'important, au-delà de ce qu'ils espèrent de la part du Monde et de l'Histoire, c'est aussi de savoir ce qu'espèrent le Monde et l'Histoire à leur tour, alors l'humanité ne peut pas finir aussi mal que nous l'imaginons parfois."

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5 Commentaires

  1. Denis

    "La sagesse et la densité d’expériences d’un tel homme méritent d’être recueillies religieusement et pressées délicatement pour qu’elles livrent leur enseignement à la génération de chercheurs." 
    Nous sommes dans cette ATTENTE, Clément, merci d'avoir ouvert cette voie ! Nous espérons davantage maintenant ! 

  2. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Merci pour ce beau texte, Clément. Aprés le temps de grâce de la révolution de velours, Havel a vécu douloureusement le réveil des égoïsmes nationaux et l'éclatement de la Tchécoslovaquie. Chez nous, chaque élection présidentielle réveille une attente d'un changement, d'une rupture dont les plus lucides savent qu'elle n'est qu'illusion, que demain sera comme d'habitude. Un président philosophe qui dit le beau et le bon : un rêve.

    1. Céline

      Eh bien Monsieur Anel, serait-ce chez vous qu'on se livre à "de nombreuses discussions amicales et familiales souvent désabusées" ? Il n'était pas un rêve, Vaclav Havel, et puis d'ailleurs peu importe : tout son discours nous dit que c'est l'attente dans l'amour de ce qui est (qui est une attente active et contemplative, cela va ensemble) qui donne au monde d'advenir jour après jour. Et cette attente, elle ne dépend pas de celui qui sera notre président !

  3. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Céline, je ne vois pas à quoi vous faites allusion en ce qui concerne mes discussions en famille, ni pourquoi vous vous en occuperiez…
    Quand à la comparaison suggérée entre la présidence de Vaclav Havel et celle qui nous régit en France, elle est qualitative : chez nous, le président s'occupe  de la publicité à la télé et des taux du crédit, tâches qui relèvent du premier ministre. Je trouve que Havel avait plus de hauteur de vue et je rève d'une présidence française d'un autre style. Il me semble que vous êtes hors sujet.

  4. Céline

    C'est-à-dire qu'en rapport avec l'article, il me semblait plus intéressant d'essayer de rentrer dans l'attitude dont nous parle Havel que de dire qu'on rêve d'autre chose pour la France. Cela relève de l'évidence et une fois qu'on a dit ça on n'est pas plus avancé.
    Peut-être suis-je hors sujet, mais j'oserai avancer une autre hypothèse : peut-être n'envisagez-vous pas le sujet avec la "hauteur de vue" qu'il exige !