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L’excellence de la musique, à la maison !

d'Hugo Rivero et Claire Chassaing    10 février 2012
Acousitque – Beauté – Temps de lecture : 9 mn

Interview avec Damien Poisblaud, concepteur des enceintes acoustiques haut de gamme Chamade : "En 1984, j'ai fait une expérience acoustique déterminante : c'est la résonance de l'Abbaye du Thoronet. Plus de douze secondes de résonance, de 20 Hz à 20 Khz ! La pureté du son y est inégalable. Quelle profondeur ! Je crois que c'est cette pureté et cette luminosité sonores que je cherche à retrouver dans mes enceintes."

Damien, d’où vous vient cette passion de reproduire les sons ?

Dès l'adolescence, j'ai éprouvé une fascination pour les haut-parleurs. Lorsque je passais devant une vitrine de magasin de haut-parleurs, je rêvais au son que ces choses rondes pouvaient produire. Après avoir bricolé quelques vieux haut-parleurs de postes de radio, je me suis lancé dans la fabrication d'une paire d'enceintes ; mon père m'a guidé pour la menuiserie. Il m'arrivait parfois de me relever la nuit pour effleurer les haut-parleurs et écouter le son des membranes et des évents… Comment était-il possible que de la musique puisse sortir de ces boîtes ? Par quel tour de passe-passe ces cônes de papier pouvaient-ils  devenir un violon, un orgue, un piano, un saxophone, une voix ! Cela me fascinait.

Comment votre oreille a-t-elle été éduquée à recevoir cette plénitude du son qui est dans la nature ?

Plusieurs choses m'ont appris à écouter.
A vingt ans, j’ai enregistré des chants d’oiseaux que je relisais par la suite à vitesse ralentie pour étudier leurs trilles, leurs intervalles…. C'était spectaculaire car je découvrais que les oiseaux sont des chanteurs absolument parfaits !
L'attention que je porte aux sons de la nature m'a guidé dans la recherche du son que je voulais reproduire dans les enceintes.
Mais il y a eu aussi la pratique du chant qui a contribué à développer chez moi une écoute très précise des sons et de leurs harmoniques. Je m'imposais par exemple, comme exercice, de composer une mélodie rien qu'en écoutant les différents harmoniques d'un son.
Aujourd’hui, on a beaucoup perdu de cette capacité d’écoute. On assiste, chez beaucoup de jeunes, à une consommation permanente de musique, souvent très bruyante : tout le monde a son iPod dans les oreilles. Je me demande si cet étourdissement n'est pas recherché pour fournir une sorte d'existence par procuration, comme quelque chose qui serait là, qui veillerait, qui accompagnerait. Il y a là une fuite du silence, une peur de se retrouver face à soi-même, face à sa solitude. Alors on cherche à combler le vide, car le vide, c'est effrayant. Au contraire, écouter une belle musique peut conduire au silence. On m'a souvent dit que mes enceintes laissaient entendre les silences de la musique. C'est un beau compliment !

Comment en êtes-vous arrivé à créer des enceintes et à en faire votre métier ?

J’ai eu la chance d’inventer une enceinte qui n’existait pas ! En fait, je savais que je n’inventais rien de fondamental, mais je n’avais jamais vu nulle part une telle forme d'enceinte : une grande colonne triangulaire, en forme de prisme, avec un très bon son. Les procédés que j’avais mis en œuvre étaient déjà connus mais pas forcément rassemblés comme je l’avais fait. Et le résultat était incroyablement bon. Mes amis et mes voisins n'en revenaient pas, et tous m'ont bientôt poussé à créer une nouvelle marque autour de cette enceinte originale. Cette découverte était-elle le fruit du hasard ? Peut-être, mais il y a eu le flaire aussi, je pense, l’intuition. Je ne suis pas physicien de formation, cela me manque par moment, mais c'est peut-être aussi cela qui me permet de ne pas me cantonner à un savoir théorique de physique acoustique, d’aller explorer des pistes où un physicien n’oserait pas forcément aller. Les découvertes se font parfois dans ces zones périphériques…
Il se trouve que cette forme d'enceinte était très audacieuse mais aussi très esthétique. Pour moi, une enceinte, c'est un vrai meuble de salon. Avec une forme élégante, peu encombrante, mon enceinte pouvait trouver sa place au milieu d’un mobilier de salon.
Quand je crée une enceinte, je recherche une forme pour obtenir un son. Parfois cela peut aboutir à quelque chose qui n’est pas fabricable ou totalement inesthétique. Il faut voir si l’objet est fabricable et vendable. Je guette le moment où l’enceinte va se créer d'elle-même, comme si elle avait une certaine nécessité intrinsèque. Soudain, elle m'apparaît mentalement avec précision. Je vois comment je peux intégrer les données physiques et les éléments esthétiques.

Qu’attendez-vous d’une enceinte acoustique ?

Qu'elle me réjouisse l’oreille et l'oeil, par sa qualité d'objet et sa palette sonore, tout comme un plat de chef me réjouit le palais, comme un tableau de maître m’enchante l’oeil ! Ecouter une belle musique est encore plus beau quand le son est beau et quand l'objet lui-même est beau à voir. Faites l'expérience ! Les enceintes ternes, même quand elles sont techniquement au point, ne m'intéressent pas. Une bonne enceinte doit permettre de goûter au plaisir du son. Le plaisir de l’ouïe ne vient pas seulement de la qualité de la musique écoutée, il vient aussi du son lui-même. Le son, c'est de la vibration et cela peut être intense, sans être brutal ; le son, c'est aussi le charme, sans la mollesse.
Dans la nature, il y a tant de beaux sons. Aujourd’hui, nous ne savons presque plus les entendre car nous sommes envahis par les ronflements des moteurs, les bruits des machines. Mais si on prête attention aux sons de la nature, alors on perçoit le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, le tonnerre, les gouttes de pluies, les rivières… On découvre une multitude de sons parfois très subtils. Et l’être humain, lui, va beaucoup plus loin, puisqu’il est capable de produire de la musique et de créer des instruments. Or, la « musique vivante » s’éloigne de notre mode de vie moderne : elle n’existe plus que dans les concerts, les conservatoires. Sans les enregistrements, la musique serait finalement très peu accessible. Aujourd'hui, grâce à un système d’écoute à domicile, la musique peut être écoutée à volonté. Cela peut avoir un côté consumériste, mais cela peut aussi permettre de découvrir une œuvre d’un chef d’orchestre, d’un musicien décédé par exemple, que l’on peut aujourd’hui reécouter.

Que voulez-vous offrir aux auditeurs ?

J'ai envie de leur faire redécouvrir le plaisir de la musique, le bonheur du son. Combien de personnes se laissent émouvoir en écoutant de la musique sur de très bonnes enceintes qui restituent le son comme si on était en direct ? La création des enceintes Chamade est née d’une volonté de traduire l’émotion que l’on peut éprouver devant un son vivant. Qu’est-ce qui fait qu’en général, on ne retrouve pas, devant ses enceintes, l'émotion qu'on avait éprouvée en écoutant l'artiste lui même ? Quelque chose s’est perdu en route. Bien sûr, il y a la présence du musicien, de l’instrument, mais il y a surtout une empreinte sonore qui n’est plus la même. Mon but est de trouver le système acoustique qui permettra de retrouver, grâce à cette empreinte, toutes ces émotions et de pouvoir les revivre lorsqu’on en a envie. Je trouve ça fascinant.

En quoi cette quête incessante de restitution du son vous aide dans la confection de vos nouveaux modèles d’enceinte ?

J'ai envie d'aller toujours plus loin parce que je considère l’enceinte, contrairement à la fabrication industrielle, comme une œuvre d’art. La conception d'une enceinte n'est jamais vraiment finie. La finalité de l’enceinte haut de gamme est de restituer sans compromis la musique, le talent et les choix du musicien, son phraser, son toucher; on doit pouvoir retrouver le moelleux d’une corde, le souffle d’un tuyau d’orgue, jusqu’à l’espace qui entoure les instruments. Quand on fait les bons choix, on peut arriver à un réalisme étonnant…
Par delà cette envie d'aller plus loin, il y a bien sûr une certaine idée du son. Comment chercher à reproduire un son qu’on n’entend pas, qu'on n'imagine même pas exister ? En 1984, j'ai fait une expérience acoustique déterminante : c'est la résonance de l'Abbaye du Thoronet. Plus de 12 secondes de résonance, de 20 Hz à 20 Khz ! La pureté du son y est inégalable. Quelle profondeur ! Je crois que c'est cette pureté et cette luminosité sonores que je cherche à retrouver dans mes enceintes.
En fait, seule l’excellence permet de définir les choses. C'est lorsque toute la puissance est passée à l'acte que la chose apparaît dans son intégrité. Je ne peux pas savoir ce qu’est le vin tant que je n’ai pas bu de grands vins. Pour le son, c'est la même chose : tant que je n’ai pas entendu la perfection – un grand musicien, un grand instrument – je ne sais pas comment ça doit sonner. Il y a toujours une tension vers l’absolu : c'est ce qui est pleinement réalisé qui est réel. Comme si chaque chose tendait vers son modèle, son archétype.
J'éprouve un réel plaisir lorsque je trouve comment arriver à la parfaite ressemblance au son d'origine, lorsque mon enceinte va au plus près de ce que serait l’instrument s’il était devant moi.

N'y aurait-il pas un fondement plus profond à cette recherche du son ? Qu’est-ce qui caractérise, au fond, la recherche dans la Haute Fidélité ?

Elle est très inventive. Depuis l'apparition de l'enregistrement phonographique, on est allé dans toutes les directions. On a fait beaucoup de découvertes incroyables, passionnantes. On a tout essayé, vraiment. Chaque invention croit pouvoir ramener enfin les sons à la maison avec leur dimension émotionnelle réelle…
Dans la Hi-Fi, si l'on a une fascination pour le beau son, je pense que derrière cette fascination pour le beau son, il y a celle pour le vrai son. Comme si le beau était un moyen pour atteindre le vrai. La Haute Fidélité n'est pas censée chercher le beau son, mais le vrai son. On ne demande pas de faire que tel instrument devienne beau : l'enceinte est bonne si elle est capable de restituer l'instrument tel qu'il est en lui-même. Ce qu'elle reproduit ne requiert que de la transparence, mais pour arriver à cette transparence totale, cet effacement total, il faut qu’elle ait des capacités énormes, qui sont difficiles et coûteuses à obtenir…
Le beau est la splendeur du vrai, l’expression de ce qui est vrai. En Hi-Fi, un son ne peut être beau que quand il est vrai. Evidemment, lorsque le modèle « naturel » est lui-même raté… Mais tout de même, il y a en principe surtout de beaux sons dans la nature et dans la musique ! Les musiciens veulent de beaux sons.
Dans cette quête d'authenticité du son à travers l'illusion produite par un haut-parleur, il y a un certain désir de croquer dans quelque chose de bon. On veut prendre part à cette jubilation qui habite l'univers créé. On sait bien que les copies de sons faites par les hommes ne seront jamais meilleures que l'original –  on essaie d'approcher… – mais, si on peut aller du beau au vrai, c'est que la création est belle et bonne. Les lois de la nature gouvernent les instruments et la musique et les musiciens qui la font. L’intervalle entre do et sol par exemple, est un intervalle consonnant. Que ce soit sur terre ou sur mars, aujourd’hui ou dans mille ans, cela sera toujours vrai. La beauté d'une corde de violon, d'une voix ou d'une flûte n'est pas non plus une simple appréciation subjective. C'est une réalité en soi que l’oreille humaine perçoit comme étant harmonieuse et harmonique. Cette quête du son pur, vrai, va de pair avec la re-connaissance des lois de l'harmonie-beauté.
Cet amour est au cœur de la passion que je porte pour le son. J'y vois quelque chose de lumineux, de jubilatoire. Au fond, quand un beau son nous émeut profondément, je me demande si ce n'est pas notre nom profond qui entre en résonance…

Lien du site de l’entreprise Chamade de Damien Poisblaud

 

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4 Commentaires

  1. Fréd
    Fréd

    Incroyable!  génial !  Qu'il est bon d'entendre – de lire- cela. Damien, à quand, et avant que d'apprendre la musique, une école pour apprendre à écouter ?

    1. Poisblaud

      Pour apprendre à écouter, il faut avoir envie d'entendre! Croire que ce que l'on va découvrir peut nous révéler quelque chose du secret des êtres, nous réveiller à nous-mêmes… La Création chante mais son chant est le souffle de Dieu.
      A un de ces jours peut-être? Qui sait où?
      Damien Poisblaud
       
       

    1. Poisblaud

      C'est fait pour ça! Parler du son peut nous émouvoir parce que le son est résonance. Tel un souffle sur la surface de l'eau, le son produit des vagues en notre âme. Si on se laisse atteindre par la résonance, le son peut entrer en nous et nous emporter. Le tout est de savoir où…
      Connaissez-vous ce lieu unique pour sa résonance? Je veux parler du Thoronet, dans le Var.
      http://chantgregorien.over-blog.com