Pâtir d’un manque d’empathie

de Louis Dubois      16 février 2012
Economie – Sociale – Temps de lecture : 2 mn

Pendant que les parlementaires débattaient et votaient des nouvelles mesures d’austérité, dimanche 12 février, la Grèce brûlait. Le nouveau « memorandum » qu’elle s’engage à appliquer auprès de ses partenaires européens a provoqué une série de manifestations à l’encontre de cette mesure : près d’une vingtaine de bâtiments dont un somptueux cinéma historique ont été incendiés. Dans ce contexte, de nombreuses voies politiques françaises se sont élevées notamment pour demander l’annulation de la dette grecque. Hostilité d’une part donc, et compréhension de l’autre. L’empathie ferait-elle son apparition dans la sphère politique et économique ?


CC BY SpaceShoe

« L’empathie est une notion désignant le mécanisme par lequel un individu peut comprendre les sentiments et les émotions d’un autre individu », nous apprend Wikipédia.
Très bien. Elle vient illustrer aujourd’hui les débats passionnés sur la plus grave crise économique des dernières décennies. «  Soyons en empathie avec le peuple Grec. » Pourquoi est-elle si rarement proposée ? Pourquoi n’est-elle pas davantage prise en considération dans les prises de position qui jalonnent la vie quotidienne ?
Savons-nous, encore aujourd’hui, nous mettre à la place d’autrui ? Savons-nous, avant de prendre une décision l’impliquant, faire appel à notre propre vécu pour se rapprocher de ce que lui peut ressentir ?

Soyons fous. Emettons une « idée choc » : nous entendons couramment les mots « récession », « inflation », « conjoncture ». Et si une partie des problèmes économiques, et si notre panne de croissance trouvait sa source dans une déficience de l’empathie ?
Certes, l’empathie est un sentiment. Ce n’est pas un terme appartenant à la finance. Il ne désigne pas un système économique. Il n’est pas comptabilisable dans le PIB. Il ne s’applique pas à un régime politique. Mais à quoi laisse-t-il la place quand il n’est pas là ? Que ressent-on – ou plutôt ne ressent-on pas – lorsqu’on ne se met pas à la place d’autrui ?
Le fait de ne pas savoir – car ce n’est majoritairement pas intentionnel –  prendre l’autre en considération ne peut qu’avoir des répercussions fâcheuses dans nos décisions. Dans celles du chef d’entreprise comme dans celles du salarié. Mais cela s’applique à tous : au banquier comme dans celles du client, au vendeur comme au consommateur, au professeur comme à l’élève, au chirurgien comme au patient, au parent comme à l’enfant.

Dans un article en date du 12 février, publié sur le blog du magazine Challenges, Henri de Bodinat, auteur de « La Stratégie de l’Offre », écrit : « Steve Jobs, dont l’entreprise est aujourd’hui la première capitalisation mondiale, concevait des produits et des services à la fois beaux, simples, et riches à utiliser par tous. Il les concevait pour lui, avec une exigence invraisemblable sur la qualité de l’expérience, mais aussi pour les autres. (…)  Southwest (le premier low cost aérien), Ikéa (le champion mondial du rapport qualité/prix dans l’ameublement) ou Zappos (leader du e-commerce de chaussures), ont, comme Apple, suivi avec succès de véritables stratégies d’empathie sous l’impulsion de leur fondateur. »

Alors, plutôt que de continuer à en pâtir, ne serait-il pas plus productif d’apprendre à empathir ?


Commentaires (1)
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    poine fév 17 2012 - 12:17

    Dieu sait que je pratique l'empathie tant que je peux à l'égard des personnes. Dieu sait que je trouve que c'est une qualité extrêmement précieuse dans les rapports interpersonnels. Dieu sait que j'ai regretté à certains moments de ne pas avoir été davantage été en mesure de me mettre à la place de la personne qui était en face de moi.
    Ceci dit, l'empathie, comme dit dans la définition, est par définition entre individus, et il survient des moments où l'empathie véritable conduit à dire des vérités qui font très mal, en sachant très bien qu'elles feront mal, mais qu'elles sont pour un plus grand bien.
    Appliquée aux rapports entre Etats, l'empathie conduit presque inévitablement aux bons sentiments larmoyants, à l'humanitarisme qui envoie des déluges de bombes sur la Serbie en 1999 et sur la Libye en 2011. L' "empathie" avec les Albanais kosovars qui massacrent les Serbes et les islamistes libyens qui cherchent à soumettre leur pays à la Charia, on aurait mieux fait de l'éviter.
    Quant à la Grèce, pourquoi ne pas laisser le gouvernement grec se mettre de lui-même en faillite organisée ? Pourquoi ne pas faire ce qu'a fait le Directoire en 1796 en France : garantir le remboursement du tiers de la dette et passer le reste par profits et pertes ? Pourquoi vouloir que les autres pays européens déjà ultra-endettés, en récession, avec un chômage à près de 10%, prennent sur eux ce poids supplémentaire ? De plus, annuler la dette grecque serait un signal épouvantable pour tous les mauvais payeurs de l'Europe et même au-delà : "Vous n'avez plus d'argent, vous avez triché, maquillé vos comptes, vous avez géré comme des voleurs et des escrocs ? Ne vous en faites pas : dès que vous aurez dépassé le seuil critique, on remettra les compteurs à zéro, faites-nous confiance !" Et puis quoi encore ?
    Enfin, rendons justice à Steve Jobs, sa biographie par Walter Isaacson est sans appel : il n'avait pas la moindre empathie, et tout le monde le reconnaissait, même sa femme. Certains s'en plaignaient (dont lui parfois), d'autres disaient que c'est ce qui lui permettait d'obtenir chez Apple de ne garder que les meilleurs, et pas ceux qui avaient le plus besoin d' "empathie". Bien sûr qu'on peut réussir en affaire avec de l'empathie. Mais on peut aussi bien le faire sans empathie aucune, à la manière d'un Steve Jobs qui a viré des dizaines d'employés sur l'heure, pour de bonnes et pour de mauvaises raisons.
    Si l'empathie est un frein aux décisions douloureuses et justifiées, il faut s'en méfier. Si l'empathie est un frein à l'ego et à la mégalomanie personnelle d'un dirigeant, elle est certainement utile.
    En tout cas attention à ne pas la confondre avec toutes les caricatures larmoyantes qui dégoulinent sans cesse de nos médias et des discours de nos chers dirigeants et soi-disant "penseurs". On voit trop les catastrophes que ça peut engendrer.



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