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de Claire Fortin         22 février 2012
Poème – Temps de lecture : 2 mn


CC BY David de Mallorca

C'est étrange d'être voué à tout donner
Pensait l'histrion
Une bosse et deux cornes et trois entrelacs
Une déchirure dans le regard
maquillé
L'engloutissement sur la bouche agrandie
en surprise
Être englouti
oui
terrassé de part en part
Mais par une déferlante sans issue
Vaincu infiniment, entièrement, écrasé
et vivant par truchement.

Un corps qui palpite
Des yeux fixes qui luisent
Plus rien qui vaille
La fin au creux d'une vie de rien
C'est étrange d'être voué à donner ce rien qu'on est
Pensait l'histrion
C'est étrange d'être voué à donner une déchirure
Et un engloutissement
Et un terrassement
Et une défaite dans tout son éclat…
Parce qu'il n'y a que ça
Un écrasement sans truchement.

Il fait tellement chaud.
Ma seule certitude, c'est ma mort,
Ma seule réussite, c'est ma chute,
Mon seul gain, c'est mon néant,
Mon seul progrès, c'est ma vieillesse,
Ma seule victoire, c'est ma solitude.
C'est étrange d'être voué à tout donner
Quand on n'a rien
Pensait l'histrion
Alors il faut bien que ce soit un pauvre bout de chair que je donne
Une bosse, deux cornes, trois entrechats
Qui valent pour la gloire éternelle de mon rien que je Te livre.

 

Mon bonnet à grelots
m'est une couronne d'épines
Je suis en agonie sur l'estrade
deux planches de bois
Et je pleure
jusqu'à la fin de mes heures
En saluant un public immonde
Et je resplendis jusqu'à la fin du monde
Debout, je m'incline, bras écartés, je suis à eux
C'est étrange d'être voué à tout donner
La meilleure part
C'est tout
Pensait l'histrion en gloire.

Trois pas chassés
Il parvint sur le devant de l'estrade
Au bord de la foule remuante, et grognante, et serrée
Toutes cornes devant
Il s'inclina
Leur dérobant son visage
La bosse terrible
s'éleva
En offrande
C'est étrange d'être voué à tout donner
Pensa l'histrion
Et il salua jusqu'à la fin du monde.

1 Commentaire

  1. Avatar
    Denis

    Y a-t-il quelqu'un pour remercier la poétesse lorsqu'elle a donné son coeur à manger ? Ce petit signe de la main, même à travers tout un océan, elle le recevra sans doute, par quelque lien secret, celui, très simple, par exemple, de savoir que cette parole, flamme brève disant la nuit, qui a brûlé un temps parmi les mots qui rétrécissent, a été entendue.  
    "C'est étrange d'être voué à donner une déchirure
    Et un engloutissement
    Et un terrassement
    Et une défaite dans tout son éclat…"
    Ecce Homo ! Et soudain… la poésie. 
    Merci Claire.