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Histoire de l’eau… au pays de Manon.

Interview de Franck Chauvet        26 avril 2012
Propos recueillis par Françoise Blanloeil, Ecologie, Temps de lecture : 4 mn

La plupart des terres de Hyères et de La Crau (83), fertiles pour l’agriculture et l’horticulture, sont irriguées par un canal de 9400 mètres de long, construit entre 1456 et 1480 jusqu’au centre-ville. Initialement prévu pour alimenter les moulins, il a servi pour bien d’autres besoins hydrauliques. Dès le début, une convention fut instaurée entre le constructeur, Jean Natte, et la communauté de Hyères pour l’élaboration du projet et l’utilisation de l’eau, à titre gratuit : il y est notamment fait mention que « Tant au-dessus qu’au-dessous des moulins, les particuliers, possédants biens acquerront la faculté, l’autorité de se servir et d’utiliser l’eau pour l’arrosage de leur(s) propriété(s) et pour d’autres nécessités.» A travers les nombreux méandres de l’histoire, et à l’heure où l’homme n’utilise plus le moulin à eau pour moudre, le canal est toujours régi, plus de 550 ans après par la dite-convention, et irrigue de nombreuses terres cultivables et jardins de la commune. Franck Chauvet, actuel président du syndicat des irrigants nous explique un peu plus cette fabuleuse aventure.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est le syndic du Béal JEAN NATTE ?

C’est une association de propriétaires chargée de gérer la distribution de l’eau du canal sans engendrer de bénéfice financier. Chaque cotisant, moyennant une participation de 40 € par an, prend de l’eau brute, c'est-à-dire non transformée, comme la nature la donne, riche de tous les minéraux et autres composants pour l’arrosage des terres. Aujourd’hui, le collectif compte près de 400 adhérents.


Plan du canal Jean Natte sur la carte CASSINI

D’où vous vient cet intérêt personnel pour cette distribution d’eau ?

Dans mon propre jardin, j’entendais l’eau couler ; c’est de cette simple manière que j’ai découvert le Béal. En faisant des recherches, historiques et juridiques, j’ai pris conscience de l’ingénuité de ce système, vieux de presque 600 ans :

-Ainsi j’ai compris la valeur que nos anciens savaient donner à l’eau ; on a aujourd’hui oublié tout le travail qu’il a fallu fournir alors pour l’acheminer. L’arrivée de l’eau du canal a révolutionné l’agriculture de nos terres, jusqu’alors très arides car peu irriguées. Les premiers grands jardins de Hyères arrivent  grâce au Béal.

-Par le canal, on résout des problèmes actuels, notamment au niveau écologique, avec des moyens de plusieurs siècles. Aujourd’hui, une baisse significative des nappes phréatiques par une consommation élevée d’eau, fait remonter l’eau salée dans ces mêmes nappes et dans les puits. Ceci peut entraîner une sécheresse qui n’est pas seulement due au manque de pluies. Le seul moyen de remédier à ce problème du biseau salé, est de refouler la mer afin de  conserver les réserves naturelles d’eau douce et de terres arables. Il faut savoir que moins de 20% de l’eau puisée du canal est réellement utilisée pour les besoins de l’homme, tandis que 80% revient au milieu naturel. Or, le canal est largement sous-exploité, compte tenu de son débit.

-Juridiquement, l’invention est extraordinaire. Alors que chaque habitant paye aujourd’hui plus de 3€/m3 d’eau de la ville la facture annuelle avoisine souvent plusieurs centaines d'euros. Grâce à ses droits, le Béal est un véritable trésor économique avec 40€/an limité seulement par les pénuries naturelles. Lors de la construction du canal, les moyens étant moindres, les propriétaires situés sur le parcours, cédaient souvent gratuitement leur terrain, en échange du droit d’irriguer. Droit que même la Révolution n’a jamais aboli !

-Pour moi, le canal est un aussi un livre ouvert, il raconte l’histoire des hommes à travers les archives, l’histoire du droit, le respect et la création. De tout temps, nous avons eu besoin de cette eau pour boire, arroser puis laver et utiliser pour la force motrice… une piste éducative et sociologique


Barrage à l'origine du Béal : Domaine de la Castille

Pouvez-vous nous dire un mot sur le 6ème forum international de l’eau qui s’est déroulé à Marseille du 12 au 17 mars dernier ?

Ces journées ont permis une vraie reconnaissance des Associations Syndicale de Propriétaires (ASP) comme la nôtre. Alors que l’eau devient de plus en plus une richesse dont l'appartenance devient un marché, il convient que la population puisse intervenir de manière éclairée sur cette eau et sa distribution. L’eau brute, peu chère, réellement efficace, écologique est l’apanage des ASP. Cette reconnaissance permettra d’aider les populations à consommer différemment et défendre nos droits, car il y a une  ignorance  généralisée dans ce domaine.
Site du 6ème forum international de l'eau