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L’impossible défi de Monsieur Ayrault

d'Arnaud Cousin   13 juillet 2012
Politique – Discours du Premier Ministre
 

Les élections législatives ont donné, dans la logique des institutions de la cinquième République et contre la suggestion de campagne de l'UMP, une majorité au président de la République qui venait d'être élu. Les Français ont fait le choix de la cohérence politique. C'est logique et pertinent. Maintenant, la nouvelle équipe se met au travail. Le plus dur commence.


CC BY-NC-ND Parti socialiste

Vous avez sans doute repéré que l'élection du Président ne s'est guère jouée sur son programme (faites vous-mêmes le quizz : qu'est-ce que je connais du programme de François Hollande ? Et, éventuellement, en question subsidiaire : en quoi est-il radicalement différent de celui de Nicolas Sarkozy ?), mais sur le rejet de son prédécesseur. Essentiellement d'ailleurs sur des erreurs très annexes à ses fonctions. Combien de fois n'avez-vous pas entendu parler de l'augmentation du salaire du Président de la République, du repas au Fouquet's, du yacht de M. Bolloré etc. ?
 
Cedi dit, il était intéressant d'attendre le disours de politique générale du Premier Ministre, Jean-Marc Ayrault, pour voir un peu plus clair dans les projets gouvernementaux. Un discours de politique générale, c'est quoi ?
 
Après le choix du Premier Ministre – prérogative du Président de la République –, le Gouvernement soumet à la représentation nationale, par l'intermédiaire du Premier Ministre, son programme de gouvernement. Formellement, ce discours fait l'objet d'un vote des députés, comme prévu par la Constitution. Cela s'appelle un discours de politique générale. Comme la majorité de l'Assemblée nationale est concordante avec le Gouvernement, il y a peu de suspense. Ceci dit, si le vote avait été négatif, le Gouvernement aurait été contraint à la démission.
 
Je vous propose de décrypter ce fameux discours prononcé à l'Assemblée nationale la semaine dernière.
 
Comme souvent dans ce genre d'exercice, il présente un certain nombre de positionnements idéologiques qui ne mangent pas de pain : « Comme vous, j'aime la France », « Comme vous, je suis patriote », « Mon gouvernement sera celui de la responsabilité », « Je veux dire aux Françaises et aux Français la vérité », etc. etc. Je me demande comment nos hommes politiques ne s'aperçoivent pas que les Français sont saturés de ces grands mots, le plus souvent vides de sens. Mais enfin, de droite comme de gauche, nos élus aiment malgré tout manier ces grands concepts même s'ils sonnent parfois très creux.
 
Ensuite, le Premier Ministre montre que son Gouvernement veut changer structurellement de politique et qu'il va donc revenir sur ce qui avait été décidé : exit la réforme du conseiller territorial qui était une première étape vers la fusion des conseils généraux et régionaux ; exit le défiscalisation des heures supplémentaires ; vive le mariage homosexuel…
Ces éléments sont de l'ordre de l'affichage politique, bien sûr. Il faut faire différent car « Le changement, c'est maintenant ». Ces mesures complétent les choix stratégiques de baisse d'indemnités des ministres et du Président de la République (à ce propos, avez-vous noté que la baisse d'indemnités pour le Président n'est que de 30% alors que Nicolas Sarkozy avait augmenté sa rémunération de 150% ?!), les ministres doivent prendre le train etc.
 
Bref, du stratégique !
 
Cependant, dans le discours, on devine très vite ce que, sérieusement, le Gouvernement veut faire. Mais comme le Premier Ministre, alors qu'il parle plus d'une heure, ne le dit pas explicitement, ce n'est qu'en filigrane que l'on comprend les projets, réponses à des problèmes.
 
Quels sont ces problèmes ?
Pour se faire élire, et pour faciliter la campagne électorale de ses séïdes pour les législatives, François Hollande a beaucoup promis et, évidemment, il s'agit de promesses onéreuses pour les finances publiques. Or, nous traversons actuellement une crise gravissisme qui s'ajoute à un état désastreux de notre budget.
 
L'axe de campagne du candidat Hollande a été la justice. « Il faut être juste socialement ». D'où un certain nombre de mesures visant à corriger des injustices. Par exemple : augmenter le SMIC, rétablir la possibilité d'accès à la retraite à 60 ans pour certaines catégories de personnes, etc.
 
L'effet d'annonce passé, la calculatrice sortie, on se rend compte des difficultés considérables pour tenir ces réformes, alors même que nous ne sommes pas capables de payer les dépenses actuelles de fonctionnement de l'Etat, des collectivités locales et des administrations de sécurité sociale. C'est tout le paradoxe de ces annonces : le Gouvernement annonce des prélèvements complémentaires pour financer le fonctionnement de nos services publics et de notre système social et il en « rajoute une couche » en dépensant encore davantage. Ce qui est d'autant plus choquant quand on sait que certains choix seront contredits dans les années à venir. Le retour en arrière (même très partiel) constitue de mon point de vue l'exact contraire de ce qu'il fallait faire car il faudra aller bien plus loin en envisageant dans les années à venir un nouvel allongement de la durée de cotisation.
 
De même, prenons l'exemple du fameux coup de pouce au SMIC. Des économistes ont calculé que chaque hausse de 1 point du SMIC "coûtait" 15.000 emplois ! Dans la période que nous vivons, est-ce vraiment le moment d'une telle décision ? Ces réformes vont plomber encore notre compétitivité. C'est très grave car cela signifie que nous sommes moins bons sur le plan international que certains de nos concurrents étrangers ; vous savez peut-être que les prélèvements fiscaux et sociaux sont en France, pour les entreprises, de près de 25% alors qu'ils ne sont que de 15% en l'Allemagne et de 16% en Grande-Bretagne. Il y a urgence à redonner à nos entreprises les moyens de créer de la richesse et donc de l'emploi. Le Gouvernement s'attache davantage à traiter les conséquences des difficultés que les causes. On crée, par exemple, des tas d'organismes coûteux pour trouver des solutions afin d'accompagner les chômeurs plutôt que de tenter de répondre aux causes du chômage. Ces causes sont multiples : nous travailllons moins, trop cher et nous vivons au-dessus de nos moyens !
Certes, il ne s'agit pas de remettre en question notre système social : il est performant et c'est l'un des meilleurs du monde. Mais il s'agit simplement de trouver les moyens de créer la richesse qui permet de le financer. Une réponse est apportée par le Gouvernement : faire payer les « riches ». Pourquoi pas ? Rappelons cependant qu'ils payent déjà pas mal. Rappelons aussi que l'on a bien de la chance d'avoir des riches en France car ils font travailler des milliers de salariés et entretiennent des pans entiers de notre patrimoine. Pourquoi ne pas essayer de les garder en les valorisant plutôt qu'en les stigmatisant ? Mieux vaut un riche qui paye bien en France qu'un riche qui paye tout à l'étranger. Or, on sait bien qu'ils s'en vont… Sans bruit, discrètement, ils passent la frontière et on perd fiscalement beaucoup. Un pays qui perd ses riches est un pays qui s'appauvrit. Faire payer les riches ne remplira pas les caisses de l'Etat, ne nous leurrons pas.
 
C'est donc ailleurs que, globalement, on va trouver de la ressource, avec toujours la même recette : soit baisser les dépenses, soit augmenter les recettes. Comme toujours, le Gouvernement fera les deux. Il annonce des réductions drastiques dans l'emploi public, poursuivant ainsi la politique menée sous le Gouvernement précédent (mais sans trop le dire) et va augmenter les impôts (en le disant fort pour les riches et tout doucement pour les autres). On parle déjà, après l'abandon de la TVA sociale (morte-née), d'une hausse de la CSG. Bref, le changement, certes, mais dans la continuité ! Attention, cependant, à ne pas trop pénaliser ceux qui produisent des richesses : les entreprises (qui elles, certes, ne votent pas) ne pourront pas supporter de nouvelles charges et des exigences politiques en matière de création d'emplois. Evidemment, on dresse toujours le portrait de la grande multinationale qui fait des énormes bénéfices mais attention, c'est l'arbre qui cache la forêt. D'abord, la plupart de ces entreprises réalisent leur marge à l'étranger (c'est le cas de Total par exemple). Ensuite, n'oublions pas que le tissu économique français est essentiellement constitué de PME dont les dirigeants sont bien loin de toucher la rémunération du PDG de Publicis !
Le risque des impôts nouveaux, c'est d'étouffer ces entreprises et de les amener petit à petit vers le dépôt de bilan ou le licenciement. Retenez bien que la France est le pays européen dont le taux de marge est le plus faible, bien après l'Italie, l'Estonie ou même la Lettonie.
 
Face à ces réalités, le Premier Ministre est resté très vague en renvoyant les débats à la grande conférence sociale. Mais le dossier reste tout aussi complexe et les marges de manoeuvre particulièrement étroites. Il nous faudra accepter une sérieuse remise en cause de notre train de vie si nous voulons rester un pays où il fait bon vivre et préparer un avenir serein à nos enfants.
 
Bon courage Monsieur Ayrault !
 
 
 

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11 Commentaires

  1. J.C.

    D'une équipe de foot médiocre, on attend souvent qu'elle s'adapte à son adversaire et hausse son niveau de jeu lorsqu'en face c'est aussi le cas. L'opposition actuelle semble faire de même. Le malheur, c'est que l'équipe au pouvoir est médiocre, comme cet article d'ailleurs qui n'est pas tellement plus incisif que le discours du Premier Ministre lui-même. On s'ennuie. 

  2. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Cet article me semble contenir quelques approximations.
    Dire: "Comme vous, j'aime la France" dans un discours de politique générale, ce n'est pas un positionnement idéologique mais de la phraséologie parlementaire courante.
    Le train de vie de Nicolas Sarkozy a probablement contribué à sa chute de popularité, il n'explique pas son échec à lui seul. La fermeture de PSA à Aulnay -dont l'annonce a sans doute été retardée de quelques semaines – signe les limites de sa  politique : NS était sensé aller chercher la croissance "avec ses dents".
    Dire que le gouvernement s'apprête a augmenter les impôts pour augmenter les dépenses est inéxact. La hausse des impôts avait déja été actée par le gouvernement Fillon avec la hausse de la TVA. Le gouvernement s'est bien engagé a augmenter les moyens de l'éducation, de la police et de la justice, mais les dépenses de tous les autres ministères seront réduites pour arriver à l'équilibre en 2017.
    Enfin, taxer à 75 % les revenus supérieurs à 1 million d'euros n'est pas aberrant quand on sait que le revenu médian se situe autour de 17000 euros annuels. Le départ de contribuables français vers l'Angleterre est un fantasme de M.Cameron – l'impôt sur le revenu est plus lourd en Angleterre qu'en France – ; le premier ministre britannique semble moins préoccupé par le nombre élevé d' Anglais qui viennent vivre en France parce que le cout du logement y est plus raisonnable.

    1. Arnaud

      Le problème n'est pas tant d'augmenter les prélèvements mais d'augmenter les dépenses et surtout des dépenses dont on sait très bien qu'elles ne seront pas tenables sur le long terme ( retour partiel à la retraite à 60 ans).
      Le départ des contribuables français est un sujet complexe à mesurer et à percevoir; cependant le phénomène existe sous différentes formes: au-delà de l'expatriation, certains peuvent choisir d'investir ou de placer leur argent à l'étranger.
      Quant à la diminution des effectifs chez PSA, elle est aussi liée au coût du travail en France. Le client veut des voitures bien faites et pas chères. Produire à l'étranger et moins cher et contraint les producteurs à s'adapter.

    2. Claire Fortin

      Trois remarques :
      – "La hausse des impôts avait déja été actée par le gouvernement Fillon avec la hausse de la TVA" : c'est bien ce que dit l'article : une continuité de fait avec la politique du gouvernement précédent, sous couvert de changement radical dans la forme.
      – Taxer un revenu à 75% est injuste et absurde dans l'absolu, indépendamment de toute considération de justice sociale. Là encore, comme le dit l'article, c'est s'attaquer aux conséquences et non aux causes. Sans doute certains écarts de salaire sont-ils démesurés, mais les taxer ainsi, c'est justement les légitimer sous prétexte qu'ils sont une source de revenus. C'est une drôle d'idée de la justice…
      – Le départ des riches à l'étranger n'est pas un fantasme. Beaucoup également, qui prévoyaient de revenir en France, vont finalement rester à l'étranger.

  3. guillaume

    mon cher Monsieur Arnaud,
    je ne vois pas quel défi s'est lancé Monsieur Ayrault et j'ai parfois du mal à saisir le sens de votre article. Je ne connais ni votre profession ni votre lieu d'habitation mais il m'a fallu un certaine abnégation pour aller jusqu'au bout de votre article, où dès la troisième ligne vous évoquez le choix de la cohérence politique…
    En fait, je ne vous cache pas ma profonde déception. "Fidèle" lecteur de ce blog, j'en attendais autre chose tant je me sens démuni aujourd'hui au regard du chemin que semble prendre notre pays. Tout ce que vous écrivez, nous l'avons parcouru dans la presse et entendu maintes fois à la radio. D'ailleurs, ce n'est une surprise pour personne,  pour qui s'était attaché à lire le programme électoral de moiprésident. On est en train de tuer le peu de dynamisme de ce pays déjà relegué au rang de puissance moyenne.
    Que nous reste t'il? L'opposition s'enlise dans des querelles individuelles, bien éloignées des préoccupations de nos chers compatriotes. Alors il y a sans doute la prière et cette joie de vivre que nous devons transmettre et qui doit nous animer, mais quel combat mener si ce n'est celui évoqué précédemment? C'est peut-être le temps de l'engagement politique ?
    Rassurezvous , je ne suis pas nostalgique d'une époque passée et le Bon Dieu a voulu que je sois de cette époque. La sinistrose ne nous atteindra pas et nous vaincrons. Je reste néanmoins preneur de tout bon conseil mais de grâce épargnez-moi des propos normaux.
    Vive la France (que j'aime)!
     

  4. bekeongle

    Mes pauvres amis!
    je vous plains de vous infliger ce genre d'exercices de style.
    Car la raclée essuyée par le gouvernement précédent est à la hauteur de ses échecs.
    Il est donc parfaitement logique que le petit Nicolas, satellisé par ce magistral coup de pied au c …, ait laissé totalement la main aux tenants de la Gauche qui ont donc tous les pouvoirs et qu'on va voir enfin à l'ouvrage "en réel" ….
    Cà commence avec PSA  et ce n'est pas fini : mais, comme le dit Guillaume, on ne va pas perdre la joie pour autant car bien des gens vivent des drames auprès desquels nos petites histoires actuelles pèsent bien peu.
    Je veux parler de la Syrie dont nous pressentons tous que les financiers de tout poil veulent l'avoir comme marché ouvert à leurs commerces criminels avec, comme cache-sexe, pas plus large qu'un string de jeune adolescente, la présence du "dictateur", qu'on ne peut quand même pas laisser impuni….drame assuré à venir alors pour les communautés de nos frères chrétiens entre autres!
    Je veux parler de ces pays africains bouleversés par la montée en puissance des criminels d'Aqmi et autres, grâce à l'intervention de Nicolas le Petit, poussé par ce sinistre BHL, qui, de son appartement de bobo parigot, n'avait nullement envisagé les conséquences catatrophiques de la destitution (puis de l'assassinat pur et simple, là encore, du "dictateur" !!!! Le Drian en a même carrément parlé.
    Résultat : disparition de la Lybie, du Mali et à quand les autres ?

    1. Céline

      C'est largement manquer de lucidité de minimiser ce qui se passe en France sous prétexte qu'il y a des drames ailleurs dans le monde. L'enfermement idéologique français est un couperet qui tranche des âmes depuis des dizaines d'années, méthodiquement et silencieusement. La culture que nos dirigeants actuels sont en train d'entériner est aussi inhumaine que celles de bien d'autres pays, maintenant les hommes dans l'illusion de la liberté.

  5. Bories

    Merci pour cet article, mais je vous rappelle que nos gouvernements successifs sont tous liés par les transferts de souveraineté imposés par la construction européenne. Malgré leurs succès électoraux récents, les socialistes n'ont pas tous les pouvoirs : ils n'ont que ceux que leur laisse Bruxelles, c'est-à-dire bien peu. Je vous invite à vous intéresser aux analyses de François Asselineau, président de l'UPR (Union populaire républicaine, http://www.u-p-r.fr ), qui préconise depuis 2007 une sortie urgente de l'Union européenne, de l'euro et de l'OTAN pour restaurer la démocratie en France et rendre à nos élus la plénitude de leurs pouvoirs.

  6. Personnellement, je trouve que cet article est équilibré et dit bien les choses.
    Ni la droite ni la gauche n'ont de sollution au problème de fond: Nous vivons au dessu de nos moyens depuis des décénies, et pas seulement nous…et pas seulement d'un point de vue financier et matériel…les hommes politiques ne peuvent que colomater des brêches:
    à therme, grande puissance, puissance moyenne, croissance, pouvoir d'achat…?
    Tout ça ne vaudra plus grand chose devant les enjeux écologiques à venir…

  7. Olympe

    Il n'en va malheureusement pas du Peuple comme des Fidèles, ils n'ont pas nécessairement foi en ceux qui les gouvernent !
    Je préfère donner sa chance à un Gouvernement nouvellement élu par une majorité démocratique, plutôt qu'assèner mes arguments de mauvaise foi sous couvert d'objectivité. La neutralité bienveillante me semble avoir d'avantage sa place sur un site intitulé "terredecompassion", plutôt que la subjectivité masquée.
    En politique, la vérité n'est pas imanente, elle se base sur des faits. On peut avoir la prétention de considérer que "les français" se trompent, il n'en demeure pas moins que c'est ainsi que fonctionne une République. Restons humbles.