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Syrie : la position russe et le veto à l’ONU

De Jean L.   

Une interview de Monsieur Alexandre Orlov – ambassadeur russe à Paris – parue dans Le Parisien hier et dont le ton sort du politiquement correct, nous invite à nous pencher une nouvelle fois sur le sort de la Syrie. La question de l’intervention armée qui pourrait se traduire rapidement par le contrôle de l’espace aérien, hante aujourd’hui les états majors de l’Otan. Mais ressurgit également la question de la guerre de l’opinion et de la manipulation de l’information.


CC BY-NC-ND Norway UN (New York)

 

Cinq points de son argumentation ont retenu notre attention :

1. La nouvelle résolution de l’ONU du 30 juin et le veto russe.
L’interprétation très large d'une telle résolution de l’ONU a, selon les propos de Monsieur Alexandre Orlov, justifié une intervention armée en Libye. La Russie estime ne pas avoir été pleinement partie prenante de la décision d’une intervention armée et du soutien aux forces de libération. « L’an passé en Libye, nous avons eu le sentiment d’être roulés : cette résolution ne prévoyait pas du tout l’intervention militaire, mais elle a été interprétée par les Occidentaux comme donnant le feu vert à cette intervention. On ne fera pas deux fois la même erreur ! »

En ce qui concerne la Syrie, la Russie exige que soit prise en considération la présence de deux belligérants, armés tous les deux.

2. L’ingérence, une boîte de Pandore
Pour Monsieur Alexandre Orlov, une question sous-jacente se pose : sur quels critères décrète-t-on qu’un régime est acceptable ou non ? En lien avec cette question, il aborde la difficile lisibilité de la politique étrangère du bloc occidental, où les intérêts stratégiques priment, selon lui, sur le reste :
« L’ambassadeur de France à l’ONU, Gérard Araud, a dit que la France allait “continuer à accompagner l’opposition syrienne dans sa lutte contre le régime Assad” et la représentante des Etats-Unis, Mme Susan Rice, a déploré que la Russie ne veuille pas collaborer avec les Etats-Unis “pour changer le régime à Damas”. Cela dévoile bien les intentions des Occidentaux, mais est-ce vraiment le rôle de l’ONU, même s’agissant d’un régime peu sympathique ? S’ingérer dans les affaires intérieures d’un pays pour changer son dirigeant, cela remet en cause tout l’ordre international conçu et entériné par la Charte des Nations unies après la Seconde Guerre mondiale. Cela ouvre la boîte de Pandore : on a changé hier le dirigeant de la Yougoslavie, de l’Irak, de la Libye, aujourd’hui de la Syrie, demain de l’Iran, après-demain de la Corée du Nord… et ainsi de suite ».

3. Printemps arabe : les masques tombent
« Ce qui se passe en Syrie, c’est une confrontation entre deux tendances de l’islam : les sunnites, représentés par l’Arabie saoudite et le Qatar, qui arment l’opposition, et les chiites, représentés par la Syrie et l’Iran. Ce n’est pas notre guerre, mais nous voyons chez les sunnites les tendances les plus radicales de l’islam, les salafistes et les wahhabites, que nous avons combattus en Tchétchénie. Cela nous inquiète, car nous avons dans la Fédération de Russie beaucoup de musulmans ».

4. Une crise internationale
Le projet de l’ONU était, selon monsieur Orlov, unilatéral. Toutes les dispositions « visaient uniquement le président Assad, alors qu’il y a deux parties en conflit, qui toutes les deux emploient des armes ».

« Bien sûr, c’est une crise internationale… mais surtout la crise de confiance entre les membres du Conseil de sécurité. C’est pour cela qu’il faut travailler avec les deux parties. Ce que l’Occident n’a pas fait jusqu’à présent, préférant inciter l’opposition armée à aller jusqu’à la victoire finale. Mais ce sera un bain de sang pour le peuple syrien et nous voulons l’éviter. Le plan de Kofi Annan reste d’actualité. C’est la seule façon de régler ce conflit qui soit acceptable pour tout le monde ».

5. Les intérêts russes
Enfin, en ce qui concerne les accusations d’intérêts économiques et militaires russes, l’ambassadeur, sans nier ceux-ci, préfère répondre en se plaçant sur le plan social et culturel, évoquant d’autres types de liens entre les deux pays. « ll est vrai que la Russie a des intérêts en Syrie qui est notre partenaire de très longue date. Du temps de l’Union soviétique, beaucoup de Syriens ont fait leurs études supérieures chez nous. Il y a beaucoup de mariages mixtes et la communauté russe compte plusieurs dizaines de milliers de personnes en Syrie. Sur le plan économique et militaire, notre intérêt est en revanche très exagéré ».
 

Cette interview mérite d’être lue attentivement. Même si tout n’est pas nouveau, la liberté de ton invite à repenser le concept de “Printemps arabe” dans un cadre plus large que celui du simple soulèvement populaire désintéressé. Elle permet aussi de percevoir en filigrane l’extrême tension internationale de ces derniers jours. Le jeu diplomatique pousse certaines nations à se placer au plus vite du côté des vainqueurs potentiels, à prendre le leadership du soutien au CNS (Conseil National Syrien) en laissant parfois au second plan la question des conséquences sur la population, sur l’économie locale, sur l’exode des chrétiens et de toutes les personnes modérées habituées à une forme de convivialité.

Pour lire l'interview dans son intégralité : http://www.leparisien.fr/politique/alexandre-orlov-avec-ou-sans-assad-ce-regime-va-tenir-22-07-2012-2098373.php

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6 Commentaires

  1. Pierre Dumoulin

    C'est du côté de la Russie qu'il faut maintenant chercher du  bon sens. C'est le monde à l'envers !
    Ce qui est sûr, c'est que dans ce conflit syrien, il devient très difficile de trouver des informations fiables. Il devient manifeste que le seul regard français ne suffit plus.

  2. C'est sûr que si le plus important pour la Russie est de continuer leur Tchéchénie contre les chiites, on comprend tout!! D'ailleurs, ils ont démontré depuis longtemps ce qu'ils savaient faire!!

  3. Anonyme

    Merci d'avoir relayé cette interview, qui présente pour une fois un autre son de cloche que celui du beau concert des voix unanimes. L'objectivité et la liberté de ton de M. Orlov font du bien, et je suis agréablement surprise que Le Parisien leur ait laissé place dans ses pages. Cela donne effectivement un regard plus vaste et plus aiguisé sur ces questions compliquées de politique internationale.

  4. Charly Boy

    Merci pour cet article : il est vivifiant. En effet, Assad (même si je ne suis pas un grand fan et c'est un euphénisme) n'est pas le seul à avoir des armes, l'opposition aussi en a (Arabie Saoudite et Qatar). Seuls les medias sérieux en parlent (Radio Notre Dame, ou vous…). Merci. – quand je dis sérieux, je pense bien-sûr intellectuellement solide mais surtout non soumis aux diktats de la Pensée Unique-.
    Nous assistons à une guerre de religion tout simplement, entre sunnites et chiites… quelle tragédie! Je ne comprends pas la position occidentale ou plutôt, j'ai peur de la comprendre. Le Qatar ayant investi et investissant toujours en France, commencerait-il à poser ses conditions sur notre politique… l'avenir le dira.
    Pas simple tout ça.
    Bien à vous et merci pour ce que vous faites.

  5. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Merci à l'auteur de l'article. Le diplomate russe utilise habilement certaines de nos contradictions. Il est vrai que Bachar el Assad fait partie de ces dictateurs auxquels nous avons déroulé le tapis rouge à Paris il y a peu de temps encore. Comme Khadafi, il est devenu infréquentable  quand nous avons senti le vent tourner. Traumatisés par notre lenteur à comprendre la crise tunisienne, nous avons peur d'être en retard d'une révolution arabe. M. Orlov ne se trompe pas non plus en évoquant nos interets stratégiques: si les sunnites prennent le pouvoir en Syrie, l'Iran perd son principal allié ; le Hezbollah libanais et le Hamas à Gaza perdent leur principal soutien logistique. Et puis, un nouveau pouvoir à Damas serait-il plus acceptable que le clan alaouite ? 

  6. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Nicolas Sarkozy est sorti de sa réserve pour dénoncer l'inaction internationale face à la situation en Syrie, qu'il compare à la rapidité de l'intervention en Lybie. Mais la situation n'est pas la même: les Russes avaient accepté que l'ONU intervienne dans ce pays, mais ils ont considéré par la suite que les forces de l'OTAN avaient outrepassé le mandat qui leur avait été donné. C'est une des raisons qu'ils donnent pour justifier leur opposition à une nouvelle intervention. Nicolas Sarkozy sait parfaitement qu'une action armée doit être approuvée par le Conseil de sécurité.