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Tony Scott, un réalisateur à vif

Dimanche 20 août, peu après minuit, le réalisateur britannique Tony Scott, auteur de Top Gun, True Romance et Man on Fire, s'est donné la mort en sautant du pont de Los Angeles. Esquisse d'un homme, de sa quête de sens et de ses angoisses, à travers un des plus grands rôles de Denzel Washington, son ami et collaborateur sur plus de quinze ans : John Grease, le garde du corps de Man on Fire.

 

« Tony Scott était un grand réalisateur, un véritable ami, et il est incroyable de penser qu'il est maintenant parti… Il avait une passion extraordinaire pour la vie… Et il savait nous communiquer sa vision… » Ainsi s'exprimait Denzel Washington au lendemain de la mort tragique de son ami, le réalisateur britannique Tony Scott.

Moins connu que son frère Ridley, Tony Scott a fait ses débuts cinématographiques dans les années 90 avec une histoire de vampire, The Hunger (1983). S'il n'a pas remporté un grand succès, ce premier film a néanmoins attiré sur lui l'attention de Hollywood, qui lui demandait quelques années plus tard de diriger les débuts de Tom Cruise dans Top Gun (1986).

La première rencontre entre Tony Scott et Denzel Washington remonte au tournage de Crimson Tide, en 1995. C'est une véritable affinité qui naît entre les deux hommes, dont la collaboration se poursuivra pour donner vie à quelques-uns des rôles les plus marquants de l'acteur : Man on Fire (2004), Déjà Vu (2006), The Taking of Pelham 123 (2009) et Unstoppable (2010).

S'il a embrassé sans complexe le genre « film d'action », il reste néanmoins vrai que cette étiquette ne suffit pas à décrire l'œuvre de Tony Scott, ou du moins faudrait-il ajouter que le réalisateur britannique a apporté au genre une profondeur nouvelle, héritée sans doute de la riche tradition dramatique de son pays d'origine.

Pour Tony Scott, le drame prend sa source dans les profondeurs mystérieuses des personnages en scène. « Ce qui rend [le film] vraiment passionant ce sont les acteurs, ce sont eux qui sont à l'origine du vrai drame. Tout ce que je fais moi avec la caméra, ce n'est que le glaçage du gâteau. »

Cette primauté des acteurs par rapport au scénario se reflète aussi dans sa façon de travailler. « Ce qui me guide dans mes films, ce sont les personnages. [Je dis à mon équipe de production :] allez dans le monde réel, cherchez ces personnages dans le monde réel, trouvez-y les modèles qui vont inspirer les scénaristes. »

C'est donc du côté de ses personnages qu'il faut chercher la clé du mystère Tony Scott, l'essentiel de cette « vision » qu'il a voulu communiquer à travers ses films. Et puisque Denzel Washington fut son « acteur fétiche » et son ami, c'est dans les rôles incarnés par ce dernier que se révèle le mieux la figure du réalisateur.

Parmi ces rôles, il en est un qui me semble tout particulièrement révélateur : celui de John Grease dans Man on Fire.

L'action se déroule dans une Mexico City en proie à une endémie d'enlèvements avec demande de rançon. Ex-agent de la CIA, John Grease est un homme au bord du gouffre (entendez : au bord du suicide), hanté par le souvenir de ses fautes, rongé par la culpabilité. Lorsque le jeune millionaire Samuel Ramos veut l'engager comme garde du corps de sa petite fille de 9 ans, Pita (merveilleuse Dakota Fanning), John Grease accepte mais comme à contre-coeur, comme s'il acceptait une dernière chance, en laquelle d'ailleurs il ne croit pas.

Le garde du corps maintient avec la radieuse Pita une distance sévère jusqu'à la dureté. Parce qu'il veut garder avec ses « clients » une relation professionelle, mais aussi parce qu'au contact de l'enfant son âme lui apparaît plus sombre et plus coupable que jamais.

Lorsque pour la première fois le garde du corps accompagne Pita jusqu'à son école, il fait sur le pas de la porte la connaissance de Sœur Anna. Celle-ci est probablement émue par l'expression mélangée de tristesse et de bonté sur son visage. Elle lui demande à brûle-pourpoint : « Monsieur Grease, vous arrive-t-il de voir la main de Dieu dans ce que vous faites ? ». Lui répond sur le ton grave d'une confession : « Non, ma Mère. Parfois, mais cela ne dure pas longtemps. ». Et la sœur reprend, pour l'encourager : « La Bible dit : ne vous laissez pas vaincre par le mal… ». Grease l'interrompt et poursuit la citation : « …mais triomphez du mal par le bien. Romain, chapitre 12, verset 21. ». Et il ajoute avant de prendre congé : « Ma Mère, je suis la brebis qui s'est perdue. ».

Une nuit pluvieuse. Grease est debout, imbibé d'alcool, pris de vertige. Il est hanté par la seule question qui le préoccupe : « Dieu peut-il nous pardonner les fautes que nous avons commises ? ». Il charge son pistolet, le place sur sa tempe, presse la gâchette. Mais le coup ne part pas. Ne sachant s'il doit bénir ou maudire la grâce qui lui est accordée, Grease sort dans la nuit, sous la pluie. Son regard se lève vers la fenêtre de la chambre de Pita, et son regard croise celui, doux et grave, de l'enfant.

Peu à peu, Grease se laisse vaincre par l'amitié de Pita. L'art de Denzel Washington et celui de Dakota Fanning atteignent des sommets inoubliables dans ces scènes tout en subtilité. Ainsi la scène où Grease est bien obligé d'admettre devant une Pita triomphante qu'il vient de sourire pour la première fois. Ou encore la surprise de Grease lorsque Pita lui offre une petite boite en forme d'ours, avec à l'intérieur… une médaille de Sainte Rita, sainte patrone des causes désespérées. Entre l'enfant et le vétéran à l'âme toute cabossée naît la plus improbable amitié.

Mais l'histoire et le film prennent soudain un tournant décisif et brutal. Une sortie d'école comme toutes les autres, la sonnerie qui retentit, les enfants qui retrouvent leur mère, Grease qui attend Pita devant l'école. Plusieurs voitures qui s'approchent, le temps qui s'accélère, un homme qui descend et saisit Pita, plusieurs coups de feu partent. Grease gît au sol, ensanglanté, et Pita a disparu, enlevée.

Autant la première moitié du film était assez paisible, autant la seconde réserve quelques scènes devant lesquelles le spectateur sensible devra fermer les yeux. Grease n'aura de cesse de retrouver Pita, quitte s'il le faut, à donner sa vie pour elle. Comme le Bon Pasteur donne sa vie pour la brebis perdue.

Le suicide de Tony Scott met fin à une œuvre qui a laissé son empreinte dans l'histoire du cinéma. Peut-être témoigne-t-il aussi que les questions qui hantaient John Grease et sa recherche désespérée de pardon n'étaient autres que les siennes propres. Comme John Grease, sans doute espérait-il lui-aussi, au plus noir de la nuit, croiser le regard d'un enfant, un regard qui pardonne tout.

Face à la culture de l'insouciance et du divertissement, dont Hollywood est une des principales usines, espérons que soit entendue la voix de Tony Scott, et que son cri vers la rédemption retentisse encore dans bien des salles de cinéma.
 

Bande annonce du film

 

Vidéo "résumé" du film, avec la BO en musique de fond

1 Commentaire

  1. Anne Valérie

    Merci Paul, ce film que j'ai vu dernièrement m'a boulversée. Le jeu des acteurs est effectivement pleins de subtilités. Son regard triste et parfois si vide est très puissant. En le regardant, je me suis sentie parfois si triste pour lui  et parfois aussi pleine d'Espérance. La dureté des images et effectivement parfois insoutenable mais plus encore les regards et la souffrance du personnage. Je l'ai regardé en pensant à toutes ses personnes qui sont enlevées aujourd'hui même au Mexique et dont les familles sont terrorisées. Quelle est leur Espérance ? Et les kidnappeurs comment vivent-ils d'avoir cette souffrance humaine devant les yeux ? Tant de questions toujours sans réponse.