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Leonard Cohen en concert à Toulon et Paris : « J’ai écouté toute la souffrance »

A 78 ans, Leonard Cohen remonte sur scène ! Depuis le 12 août dernier, il est de nouveau en tournée et sera en France du 26 au 31 septembre, à Toulon (26) puis à Paris (28, 29, 30).


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La plupart des chansons de Leonard Cohen n’ont pas pris une ride en 40 ans. Elles semblent héberger toute la profondeur du cœur humain dans sa misère et dans sa profondeur. Il parle de la solitude, de la sexualité, de la guerre, de la drogue, du suicide… Certains le trouvent noir, triste et ennuyeux. Ce sont souvent ceux qui fuient la souffrance, la dramaticité de la vie humaine. Au pied de la Croix, beaucoup s’écroulent ou s’enfuient… Leonard chante ! Il regarde toutes ces souffrances en face, il les fait siennes, il s’en fait l’écho, avec douleur, avec émotion mais aussi avec espérance, comme si sa voix pouvait être un baume sur le cœur de l’homme.
 

« I've been listening 
to all the dissention. 
I've been listening 
to all the pain. 
And I feel that no matter
 what I do for you, 
it's going to come back again.
 But I think that I can heal it, 
but I think that I can heal it, 
I'm a fool, but I think I can heal it
 with this song. »[1]
(J'ai écouté toute la douleur. Et quoi que je fasse pour vous, je sens que cela va revenir. Mais je pense que je peux apaiser ça, mais je pense que je peux apaiser ça. Je suis fou mais je pense que je peux apaiser ça avec cette chanson.)

C’est justement parce qu’il écrit avec son cœur que ses chansons touchent tous les âges et toutes les religions. Son secret, c’est ce cœur à cœur, l’intimité, la vérité. Ses chansons sont comme des confessions, il nous y offre sa vie. Quand il chante, Leonard chante pour un Autre et se donne corps et âme à ceux qui l’écoutent. Il révèle tout ce qu’il est à travers ses écrits : son amour, sa haine, ses angoisses, sa colère, son amertume et son espérance. Qui prend le temps de méditer ses paroles, fait sa connaissance en profondeur. Dans ses concerts, il ne s’adresse pas au « public » mais à chacun, et c’est la raison pour laquelle il nous rejoint si profondément, si individuellement. Il fait rentrer son public dans un cœur à cœur des plus intimes.
« Si la chose devient suffisamment intime et suffisamment personnelle et suffisamment vraie, alors ça va s’adresser à tout le monde… C’est la condition pour l’universalité, cette intimité absolue. »[2]
 

 

« And you want to travel with her / And you want to travel blind / And you know that she will trust you / For you've touched her perfect body with your mind. »[3]
(Et tu veux voyager avec elle / 
Tu veux voyager les yeux fermés 
/ Et tu sais qu'elle peut se fier à toi
 / Car tu as touché son corps parfait
 avec ton esprit.)

 

 

« If you want a lover
 / I'll do anything you ask me to 
/ And if you want another kind of love / 
I'll wear a mask for you
 / If you want a partner
 / Take my hand 
/ Or if you want to strike me down in anger 
/ Here I stand / 
I'm your man… »[4]
(Si tu cherches un amant / 
Je ferai ce que tu demanderas / Si tu veux un autre genre d'amour / Je porterai un masque pour toi / 
Si tu veux un associé / Prends ma main / Ou
 si tu veux me frapper
 parce que tu es en colère / 
Me voici / 
Je suis ton homme…)

 

Leonard Cohen est un juif et un moine bouddhiste. Juif par héritage, moine bouddhiste par amitié. En 1993, il rencontre le Roshi, un maître Zen qui le conduira au monastère du Mount Baldy Zen Center de 1994 à 1999. Il y sera ordonné moine bouddhiste zen en 1996 et prendra le nom de Jikan, ce qui signifie « le silencieux ». « Si le Roshi avait été professeur de physique à Heidelberg, je crois que j’aurais appris l’allemand et que j’aurais déménagé à Heidelberg. J’avais le sentiment que le Roshi avait quelque chose à me montrer. […] Il a pris une grande place dans ma vie et est devenu un ami très proche au vrai sens du mot amitié. »[5]

Leonard Cohen ne renie pas sa judaïcité pour autant. « Quiconque dit que je ne suis pas un juif n’est pas un juif, je suis vraiment désolé mais cette décision est finale. »[6] « Je dirais que je suis un homme religieux. J’aime prier mais à qui ma prière s’adresse-t-elle ? Je n’oserais pas le dire. »
Ce sens religieux aigu l’ouvre même au christianisme auquel plusieurs de ses chansons font référence. Il est particulièrement émerveillé par le « pardon » que propose le Christ : « Mon admiration pour le Christ se situe à un niveau totalement personnel. De tous les gens qui ont laissé leurs noms derrière eux, je ne crois pas qu’il y ait une figure de la stature morale du Christ. Un homme qui déclare se tenir auprès des voleurs, des prostituées, des sans-abris. Sa position ne peut pas être comprise. C’est une générosité inhumaine… qui renverserait le monde si elle était embrassée. »[7]

Cette conscience du péché, du pardon, de la miséricorde habite de plus en plus Leonard au fil de sa vie. « La culpabilité est complètement dévaluée. Pourtant, c’était l’unique maladie qui barrait la route au péché. Que faire ? De nos jours, les gens n’ont qu’une vague connaissance des textes sacrés, de la Bible. Leurs esprits, leurs corps sont tellement pollués qu’ils n’arrivent plus à discerner la propreté, la vérité. On dirait des animaux élevés en captivité cogitant sur la liberté. »[8]

Dans son dernier album, cette question revient sans cesse, comme le dernier grand rendez-vous de sa vie. Cet album contient « L’hymne de pénitence » comme il appelle sa chanson « Come healing » dans laquelle il mendie la compassion sur « sa vie brisée, sur les échardes qu’il porte, sur la croix laissée en chemin, sur la solitude, sur l’obscurité… » pour les porter devant « les portes de la Miséricorde ». Et il implore « la guérison du corps, la guérison de l’esprit, la guérison des pensées, la guérison de la raison, la guérison du cœur… ».[9] Il aspire enfin à la rencontre de Celui dont sa voix rauque a toujours été l’ambassadeur.

 


[1] « Minute Prologue »
[2] « Dorman & Rawlins » (1990), p. 326
[3] « Suzanne »
[4] « I’m your man »
[5] Entretien avec Leonard Cohen dans le film « I’m Your Man » réalisé suite au concert-hommage dédié à Leonard Cohen en 2005
[6] « Book of longing » (2006), p. 158
[7] « Dorman & Rawlins » (1990), p. 256
[8] Interview de Leonard Cohen pour l’Express (1992)
[9] Extraits de « Come Healing »

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5 Commentaires

  1. Albane
    Albane

    Retour du concert… Grandiose ! 
    Leonard est incroyable d'humilité (il commence à genou chacune de ses chansons, salue chacun de ses musiciens, les laisse chanter ses propres chansons…) et de don de soi : 3h50 de concert, et il part en dansant ! J'aimerais avoir la même énergie et la même générosité à 78 ans !
    Merci Leonard !

  2. Jean-Marie

    Merci beaucoup pour cette analyse profonde de Leonard Cohen. Je l'avais vu en concert à Berlin il y a deux ans, avais été un peu déçu, puis bouleversé par son album sorti six mois après, Old Ideas (dont est tiré "Come Healing"). J'ai mieux compris le personnage et sa grandeur, comme il est dit ici, en voyant qu'il se tient à la croix… et y chante ! Merci !

  3. Mabi

    merci, chère soeur Albane, de cette belle analyse. sur les ondes,  j'ai entendu parler du retour sur scène de cet étonnant chanteur mais pour dire qu'il était dû à des problèmes financiers à la suite de son long séjour dans un monastère bouddhiste. je constate qu'il n'en est pas sorti indemne et que son coeur est ouvert pour recevoir la miséricorde…

  4. Albane
    Albane

     
    En lisant le dernier recueil de poésies de Leonard Cohen, je découvre plus encore le poète que le chanteur. Je ne résiste pas à vous partager l'un de ces poèmes qui est d'ailleurs plus une méditation sur la société, sur l'autorité… Je me risque à une traduction (loin d'être parfaite) plus bas…
    MOVING INTO A PERIOD
    We are moving into a period of bewilderment, a curious moment in which people find light in the midst of despair, and vertigo at the summit of their hopes. It is a religious moment also, and here is the danger. People will want to obey the voice of Authority, and many strange constructs of just what Authority is will arise in every mind. The family will appear again as the Foundation, much honoured, much praised, but those of us who have been pierced by other possibilities, we will merely go through the motions, albeit the motions of love. The public yearning for Order will invite many stubborn uncompromising persons to impose it. The sadness of the zoo will fall upon society.
    You and I, who yearn for blameless intimacy, we will be unwilling to speak even the first words of inquisitive delight, for fear of reprisals. Everything desperate will live behind a joke. But I swear that I will stand within the range of your perfume.
    How severe seems the moon tonight, like the face of an Iron Maiden, instead of the usual indistinct idiot.
    If you think Freud is dishonoured now, and Einstein, and Hemingway, just wait and see what is to be done with all that white hair, by those who come after me.
    But there will be a Cross, a sign, that some will understand; a secret meeting, a warning, a Jerusalem hidden in Jerusalem. I will be wearing white clothes, as usual, and I will enter The Innermost Place as I have done generation upon generation, to entreat, to plead, to justify. I will enter the chamber of the Bride and the Bridegroom, and no one will follow me.
    Have no doubt, in the near future we will be seeing and hearing much more of this sort of thing from people like myself.
     
    ENTRÉE DANS UNE EPOQUE
    Nous entrons dans une époque d'égarement, un moment curieux où les gens trouvent la lumière au milieu du désespoir, et le vertige au sommet de leurs espoirs. C’est aussi un moment religieux, et là est le danger. Les gens voudront obéir à la voix de l'Autorité, et beaucoup d’étranges conceptions de ce qu’est l’Autorité naîtront dans les esprits. La famille apparaitra à nouveau comme le Fondement, très honoré, très loué. Mais ceux d’entre nous qui ont été percés par d'autres possibilités, nous nous contenterons d’agir machinalement, même dans l’amour. Le désir d’Ordre du public poussera de nombreuses personnes obstinées et inflexibles à l'imposer. La tristesse du zoo tombera sur la société.
    Toi et moi, qui aspirons à une intimité irréprochable, nous ne voudrons pas parler même des premiers mots de ce curieux plaisir, par crainte de représailles. Toute chose désespérée vivra derrière une plaisanterie. Mais je vous promets que je me tiendrai à portée de ton parfum.
    Qu’est-ce que la lune semble grave ce soir ! On dirait le visage d'une Vierge de Fer, au lieu de l’idiot flou habituel.
    Si tu penses que maintenant Freud est déshonoré, et Einstein, et Hemingway, attend juste de voir ce que feront de tous ces cheveux blancs ceux qui viennent après moi.
    Mais il y aura une Croix, un signe, que certains comprendront; une réunion secrète, un avertissement, une Jérusalem cachée dans Jérusalem. Je porterai des vêtements blancs, comme d'habitude, et j’entrerai dans le Lieu le plus Intime comme je l'ai fait de génération en génération, pour prier, pour plaider, pour justifier. J’entrerai dans la chambre de l’Epouse et de l’Epoux, et personne ne m’y suivra.
    N’en doute pas, dans un avenir proche, nous verrons et entendrons beaucoup plus ce genre de choses de la part de personnes comme moi.