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Des orchestres sud américains pour les enfants des favelas

Propos recueillis par Christine Mo Costabella.

El Sistema, NEOJIBA : ces orchestres latino-américains, qui forment les enfants des favelas à la musique classique, s’exportent en Europe. La réussite artistique de ces improbables musiciens fascine le Vieux continent ; mais au-delà des tournées, la pédagogie même de ces orchestres chamboule les traditions qui président à l’enseignement de la musique sous nos latitudes. A Genève, la Haute Ecole et le Conservatoire de musique ont passé des conventions avec NEOJIBA et avec El Sistema. Dans le cadre de cette collaboration, Patrick Lehmann, trompettiste, s’est rendu cette année à Salvador da Bahia et à Caracas pour y enseigner. Il nous livre ses impressions.


Orquestra Pedagógica Experimental © Tatiana Golsman / Néojiba

J’ai visité un Nucleo (centre décentralisé de l’école El Sistema) dans une ville située à deux heures de route de Caracas. Ce Barrio très pauvre est surpeuplé de personnes vivant dans des conditions d’hygiène et d’insécurité terribles. En entrant dans l’école et après être passés devant des gardes armés protégeant le bâtiment du vandalisme, nous sommes plongés dans une fourmilière d’enfants s’adonnant à la musique.

Trombones, flûtes, violons, contrebasses, percussions et autres instruments tout aussi bruyants nous assourdissent de milliers de notes. Il fait chaud, les pièces sont petites, dans chacune d’elles dix à quinze enfants répètent de manière individuelle, ce qui donne des impressions antagonistes, à la fois de fin du monde, de vie et de grande joie.

Les enfants se réfugient chaque jour dans ces centres où ils sont accueillis car ils s’y sentent protégés et soutenus ; on leur donne à manger, les conditions d’hygiène sont bonnes et, finalement, ils se donnent un but de vie par une pratique collective de la musique. Ils ont entre 6 et 8 ans pour les plus petits et entre 16 et 18 ans pour les plus grands. Ils jouent tous avec ferveur, avec cœur. C’est important pour eux. Il ne s’agit pas de manquer un jour. C’est urgent et vital…

Ce qui est révolutionnaire dans ces projets, ce n’est pas tant de s’adonner à la pratique d’un instrument. C’est plutôt le fait d’avoir compris que la pratique collective de la musique peut offrir énormément en matière de structuration sociale. Jouer ensemble, former un orchestre. Ecouter l’autre, le laisser faire, l’encourager, l’accompagner, le valoriser tout en sachant que s’il joue bien, c’est le groupe qui en profitera, et par là-même, c’est moi qui jouerai mieux.

Les Européens ont beaucoup à apprendre de cette conception de l’enseignement. Nous sommes beaucoup trop individualistes et les enfants ne s’adonnent que trop tardivement à une pratique collective de la musique. Souvent, et à cause de cela, les jeunes musiciens se découragent car ils ne comprennent pas le but et la finalité de l’apprentissage d’un instrument. Il faut que nous puissions favoriser l’esprit d’équipe, l’appartenance à un groupe, sans concurrence malsaine.

Le très jeune directeur de l’école nous reçoit et nous parle avec une maturité et une humanité impressionnantes. Je le cite :
« Vous voyez, pour moi et pour vous il y a des possibilités, des choix, dans la vie. Avoir une copine ou pas, un appartement un peu plus grand ou un peu plus petit, aller à la mer ou à la montagne… Pour les gens des Barrios, le choix est : vivre ou mourir. C'est seulement à travers la musique que ces enfants apprennent à rêver. C'est seulement à travers la musique qu'ils auront, peut-être, des choix dans leur vie. »

Ce discours m’a laissé sans voix. L’essentiel est dans le fait de se donner la possibilité de vivre, d’avoir des buts, de partager avec les autres un idéal commun. L’essentiel est de pouvoir se sublimer, de pouvoir toucher au divin.
Mes expériences vénézuéliennes et brésiliennes me questionnent sur divers points et en particulier sur la définition du mot « liberté ». Ces jeunes gens des Barrios vivent dans la précarité. Ils ont peu de moyens financiers, peu de ressources. Nous, Occidentaux, pourrions considérer cela comme une entrave à une certaine forme de liberté. D’un côté, c’est vrai, mais d’un autre, j’ai rarement senti autant de liberté intérieure, autant de joie d’apprendre et de découvrir. Ils sont désinhibés et ont peu ou pas d’a priori. Toutes ces qualités leur permettent d’atteindre très rapidement une maturité et un niveau artistique impressionnants.

 

 

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