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« Chez nous, c’est la femme qui éduque l’homme »

de Christine Mo Costabella   11 janvier 2013
Temps de lecture 6 mn

Créer des emplois en Afrique plutôt que d’y étendre l’aide internationale : le slogan a beaucoup servi, déjà, mais  le Congolais Bernard Nyembo l’adapte en misant sur les Africaines. Et sur les investisseurs étrangers, auxquels il propose sa vision du développement.


© Guillaume de Chateauvieux

Comment contribuer au développement ? Comment éviter les erreurs que la plupart des bonnes âmes ont commises sur ce continent africain si riche et si fragile ? Congolais de 54 ans, Bernard Nyembo ne manque pas d’idées. Ce multidiplômé d’universités américaines et suisses (il a obtenu un certificat en écologie humaine à Genève) a travaillé d’abord dans la finance et le pétrole. Il se présente maintenant comme entrepreneur dans le domaine alimentaire, conseiller en placements éthiques et consultant auprès des investisseurs institutionnels et des organisations spécialisées dans le développement. S’il ne cache pas son scepticisme à l’égard des Nations Unies, c’est pourtant dans les murs de l’ONU à Genève qu’on le rencontre. Il explique que le salut de l’Afrique passe par le secteur privé et par les femmes.

Que faites-vous à Genève ? Vous cherchez l’appui de l’ONU pour développer les pays africains ?
Bernard Nyembo : Je viens rencontrer les individus, pas les organisations. Depuis combien d’années fait-on des conférences ? Avec quel changement ? Ce sont les privés qui créent de l’emploi. Ici, toutes ces réunions de l’ONU, avec qui les fait-on ? Avec des ministres ! Souvent ils ne maîtrisent pas le sujet ; ils sont comme des étudiants qui assistent à un cours, ils ne sont pas proactifs. Pourquoi ? Parce que leurs gouvernements ne contribuent pas financièrement aux institutions internationales. Pourtant, certains dirigeants de nos pays ont des avenues entières à Paris, ils ont de l’argent : pourquoi ne participent-ils pas, même de leur propre poche ?

Il y aurait donc un manque d’initiative privée en Afrique ?
B.N. : Non, des initiatives il y en a ; le problème, c’est le manque de confiance, tant du côté des PME que des banques. Personnellement, je n’ai aucune confiance dans les banques du Congo. La corruption est énorme. On ne sait pas si elles ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Mais on a besoin d’argent pour commencer les affaires. On manque de tout. Pour monter une petite entreprise dans la pêche, on a besoin d’un congélateur pour transporter le poisson. On a des terres agricoles cultivées, mais pas de routes, pas de ponts pour acheminer les produits.

De l’argent, c’est ce que vous venez chercher en Europe ?
B.N. : Oui. Je veux lancer une coopérative dans la pêche avec un groupe de femmes. Mais nous sommes confrontés à de grandes difficultés : quand vous soumettez des projets à ceux qui peuvent les financer, ça ne marche pas, car ils ne vous connaissent pas. Ils vous demandent de passer par des experts. Il nous faut des parrains. Or, souvent, ces mêmes parrains sont nos concurrents. Vous leur montrez vos idées, ils vous les prennent.

Vous voulez travailler avec des femmes. Pourquoi ?
B.N. : En Afrique, l’équilibre est donné par la femme. Quand on voit la légèreté, dans vos sociétés occidentales, avec laquelle vous traitez la famille, la femme, qu’on expose dans les journaux… Dans ma tribu, c’est la femme qui éduque l’homme. C’est elle qui transmet les valeurs, c’est elle qui nourrit sa famille avec le peu qu’elle gagne. Ce n’est pas l’homme qui travaille ! La plupart de ces femmes n’ont pas étudié, mais elles ne sont pas bêtes ! Elles ont le sens des affaires. Si vous leur donnez un plus, si vous leur apprenez un peu de comptabilité pour les aider à créer des entreprises viables, c’est le début du changement. Si ça marche, les hommes suivront.

Le micro crédit, vous pensez que c’est une solution ?
B.N. : Oui et non. Oui, parce que c’est le moindre mal, non, parce que c’est du provisoire. Qui suit les projets ? Les gens qui octroient des crédits ne sont pas des banquiers. Moi, j’aimerais qu’il y ait quelqu’un dans l’équipe qui voie si on dégage des bénéfices, qui s’implique pour améliorer le projet. Or les organismes de micro-crédit n’ont pas cette compétence. Cela fonctionne pour les besoins immédiats, un peu comme la Western Union. Et les gens utilisent ces prêts pour se faire soigner, pour enterrer un mort ou faire voyager les enfants vers l’Europe.

Donc, à votre avis, c’est une fausse bonne idée ?
B.N. : Moi, je suis de ceux qui découragent les œuvres d’assistance des églises et des ONG, ainsi que le micro-crédit. Ce qu’il faut, c’est un esprit d’entrepreneur. Quand on a pris un risque énorme, on s’implique à fond.

Mais ce n’est que pour quelques-uns !
B.N. : Pour ceux qui ont eu de la chance ! Moi je me dis : devant Dieu, je serai jugé sévèrement. Et je passe le message à certains Africains que je rencontre, leur disant : « Nous sommes des lâches ! Nous avons étudié dans de très bonnes écoles, nous ne manquons de rien, nous sommes responsables de ce qui se passe en Afrique ». Ce continent a de graves problèmes politiques : les dirigeants ont peur, peur qu’on prenne leur place. Il faut faire avec ! Il faut trouver des moyens de les contourner, voire utiliser la ruse pour apporter sa pierre à l’édifice. On voit des pays comme le Japon qui a été bombardé pendant la guerre. Et l’Italie : dans les années 60, c’était un pays du Tiers Monde ! Tous ces pays, comment ont-ils fait ? Ils s’en sont sortis en grande partie grâce à leur diaspora. Pourquoi nous, les Africains, ne faisons-nous pas la même chose ?

Comment sensibiliser la diaspora à sa responsabilité ?
B.N. : Le bouche-à-oreille, il n’y a que ça qui fonctionne en Afrique. A l’ONU, on invite les ministres, on invite les ONG : le secteur privé, où est-il ? La diaspora est une force à ne pas négliger. Nous avons la compétence, l’expérience acquise à l’étranger qui ne se trouve pas dans les livres. Pourquoi ne pas organiser une conférence destinée à la diaspora ? Contacter ceux qui travaillent ici, même les femmes de ménage : au lieu d’envoyer 100 dollars chaque mois, qu’ils en envoient 50 ; les 50 autres iraient alimenter un fonds pour acheter des garanties à ceux qui peuvent créer des emplois. Il faut créer des entreprises comme celles qui se trouvent ici, mais en Afrique et faites par des Africains.
 


Bernard Nyembo

Article paru dans l'Echo Magazine du 3 janvier 2013

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1 Commentaire

  1. c'est sûrement la pus grande différence entre l'Afrique et l'Amérique latine, cependant, malheureusement, l'esprit d'entreprise ne va que rarement de paire avec la solidarité.