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L’homme qui ose modifier les violons

de Christine Mo Costabella

Luthier à Genève, Andreas Hellinge a confectionné son premier violon à l’âge de 11 ans. S’il copie des Stradivarius, il n’hésite pas à innover, comme ses maîtres. Jusqu’à modifier un élément important du violon.

« Enfant, je chantais dans un chœur ; un jour j’y ai vu un violon et j’ai dit : c’est ça que je veux faire. » Cette passion n’a plus quitté Andreas Hellinge. Allemand d’origine, âgé de 50 ans, il est aujourd’hui luthier à Satigny, près de Genève. Installé sous les toits dans son atelier vaste et clair, il est intarissable: les maîtres italiens, le chiffre d’or des proportions du violon, les propriétés des matériaux, tout est objet d’explications passionnées.

L’amener à parler de lui est plus ardu, par contre, mais la patience obtient tout. Il tombe donc amoureux du violon étant enfant. Et ensuite ? « Mes parents n’ont pas été faciles à convaincre. Je jouais déjà de la flûte à bec et je n’étais pas très doué. Ils pensaient : s’il est mauvais avec un instrument aussi simple que la flûte, qu’est-ce que cela va donner avec le violon ? » A force d’insistance, Andreas obtient à 11 ans son premier violon, loué. Il possède aussi un livre, Die Violine, d’Eduard Melkus ; observant l’instrument et les illustrations du livre, il se met aussitôt à fabriquer son propre violon ! Qui donc lui a montré comment faire ? « Personne. Mais mes parents sont sculpteurs, et j’ai commencé très jeune à travailler le bois. »

Cette première création sonne assez bien pour que deux ans plus tard, Andreas remporte un concours en jouant avec son violon. « L’une des filles jouait sur un violon de Bergonzi fait à Crémone en 1727 », se souvient-il, amusé. De quoi nous convaincre que l’instrument ne fait pas tout…

A 14 ans, le jeune homme obtient une bourse pour étudier à l’Académie de musique de Detmold. C’est là qu’il commence à réparer les violons de ses collègues et professeurs. Là aussi qu’il décide de devenir luthier plutôt que violoniste. « 11 ans, c’est tard pour commencer le violon en vue d’être musicien professionnel, avoue Andreas. Et mes deux parents étant
sculpteurs, j’avais l’ADN pour être artisan. » A la fin de ses études musicales, qu’il poursuit au Conservatoire de Genève, il part donc se perfectionner à Lyon, dans l’atelier du luthier Jacques Fustier.

« La difficulté du métier, ce n’est pas de fabriquer un violon, dit Andreas, c’est de maîtriser les mille petits facteurs qui influenceront sa sonorité. » Trouver par exemple le moyen de vieillir artificiellement l’instrument, car un violon mûrit comme un bon vin : « Le son d’un violon ancien est plus riche, plus complexe, plus lumineux », explique-t-il.


Les touches d'ébène travaillées par Andreas Hellinge © Anne Gallot

La copie d'un Stradivarius
Mais cette recherche de l’ancienneté ne doit pas empêcher la créativité. « La copie d’un instrument, c’est un peu comme une traduction, dit Andreas. L’auteur y met de sa personnalité. Stradivarius avait de grandes qualités ; il avait aussi des défauts. Quand je fais la copie d’un Stradivarius, ce n’est pas une réplique exacte. J’y glisse mes propres qualités et défauts. »
Antonio Stradivari : le maître par excellence. Si Andreas lui rend hommage, c’est sa démarche, surtout, qu’il entend imiter : «Toute sa vie, Stradivarius a cherché. Il n’a jamais dit que son violon était le meilleur. Il a essayé d’améliorer ce qu’il avait reçu des grands maîtres de l’école de Crémone. Et nous, nous le figeons, nous le posons comme indépassable ! On tourne autour, on l’examine sous tous les angles ; et on ne sort jamais du connu ».

En fibre de carbone
Le luthier genevois explique par exemple qu’on n’a pas fait d’étude sur la touche depuis 1800. Cette longue pièce de bois centrale sur laquelle le musicien presse les cordes est faite en ébène et pèse en moyenne 65 grammes. Un jour, en jouant pour régler un instrument, Andreas remarque que le bois semble inerte sous sa main gauche. Une touche plus légère ne rendrait-elle pas le violon plus sensible ?
Quelques recherches lui montrent que personne n’a encore formalisé cette idée ; en décembre 2010, le luthier dépose donc un brevet à l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle à Genève. Il baptise son invention Il vero tasto, la vraie touche.
Concrètement, elle consiste à creuser l’intérieur de la pièce d’ébène et à remplacer le bois extrait par un noyau composite fait de matériaux légers et résistants, comme la fibre de carbone. Andreas parvient de cette manière à réduire de moitié le poids de la touche, qui transmet ainsi plus efficacement les vibrations des cordes vers le corps de résonance de l’instrument.
Ce que ça change ? « Plus de sensibilité, de réactivité, de dialogue entre le musicien et son instrument », affirme le luthier. Une soixantaine de clients d’Andreas ont déjà adopté Il vero tasto. Et le magazine musical The Strad, référence mondiale en instruments à cordes, l’a élu « produit du mois » en avril 2012. Si Il vero tasto convainc, il a de bonnes chances de trouver un marché, sachant que la Chine compte à elle seule des centaines de milliers de violonistes professionnels. Cette innovation résume la philosophie d’Andreas Hellinge : « Il faut connaître intimement la tradition. Pour la développer à notre tour dans une vision d’avenir ».

Photo en page d'accueil © Christine Mo Costabella

Article paru dans l'Echo Magazine du 28 février 2013

Pour rencontrer Andreas Hellinge

Renseignements et inscriptions :
www.dinerculturel.com – 022 346 39 72 – contactgeneve@pointscoeur.org

 

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