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Le Samedi Saint : Compassion de Dieu pour notre solitude

Alors que nous célébrons le Triduum Pascal, nous nous souvenons de beaucoup de choses, et en particulier de la place cruciale de la souffrance dans le Royaume de Dieu. Cette question a animé 2000 ans de discussions délicates au sujet de la foi en Jésus-Christ comme Dieu-homme subissant « la mort sur une croix » (Phil 2, 8) pour la rédemption de l'humanité et la réconciliation avec Dieu. La question est incontournable pour les chrétiens : Dieu a-t-Il souffert ? Est-Il mort sur la croix ?

L'autre soir, ma plus jeune fille Gemma, de trois ans, pleurait sans pouvoir s'arrêter. Je me suis réveillé groggy et demi conscient. Je l'ai sortie de son berceau et prise dans mes bras. En essayant de la réconforter, je la balançais doucement d'avant en arrière mais en la tenant avec assurance. Elle est s’est apaisée, a reposé sa tête sur mon cœur, s'est blottie et endormie. Après quelques temps dans cette position, elle finit par s'endormir définitivement, mais moi je ne pouvais plus trouver le sommeil, alors j'ai chauffé un peu de café et j’ai commencé à rédiger cet article. J'ai donc débuté avec cette question : pourquoi ma présence console-t-elle ma fille ? Pourquoi mon absence lui cause-t-elle des souffrances ? Pourquoi présence signifie paix, et absence signifie souffrance ?


© Jean-Marie Porté

 

Qu'est-ce que la souffrance ?

En son centre, la vraie souffrance de notre personne est notre indigence. La souffrance ne se limite pas à la douleur physique, psychologique ou sociale qui sont les effets de l'expérience d’être spolié de sa dignité d'être une personne. Une blessure physique, psychologique ou sociale perturbe l'intégrité de notre corps, de notre psyché, ou de nos relations. Ce dernier aspect est le plus important. Nous pouvons endurer beaucoup de souffrances physiques et psychiques mais au fond le pire est de souffrir seul. Nous sommes censés être une personne humaine intégrée perpétuellement dans une relation « Je-Tu » avec d’autres personnes. Quand je souffre seul, mon je est dégénéré, sans tu. Dans la théologie chrétienne, le dépouillement de soi-même est appelé kénose, qui est le mot grec pour le vide. Kénose décrit l'état d'une chose qui devrait être complète, mais a été vidée.

Est-ce que Dieu souffre ?

Dans son livre Mystère Pascal (MP), Hans Urs von Balthasar a utilisé le concept chrétien de la kénose pour interpréter le Mystère du Samedi Saint, il applique même le terme de kénose pour l'échange trinitaire des personnes divines en Dieu.

Hans Urs Von Balthasar* comprend Dieu comme Trinité ayant en lui déjà une kénose, un auto-dépouillement, une auto-privation. La supra-kénose du Père signifie qu'Il se dépouille de tout pour enfanter le Fils consubstantiel. Dans l'éternel échange des trois Personnes divines en Dieu, le Père donne sa divinité au Fils, le Père avec le Fils donnent leur être divin à l'Esprit Saint. L'échange trinitaire est une éternelle dépossession des personnes les unes envers les autres. Dieu comme amour absolu contient toutes les modalités de l'amour, même la modalité de la souffrance, de la séparation et l'auto-dépouillement motivés et ancrés dans l'échange d’amour des Personnes trinitaires en un seul Dieu.

Cette théologie de la kénose qui révèle l'amour de Dieu est appliquée au Samedi saint. Tout au long de l'histoire chrétienne, l'opinion majoritaire au sujet du Samedi saint est que la descente de Jésus dans les enfers manifestait la victoire et sa proclamation. Le Sauveur qui n'est plus dans la souffrance proclame la victoire de la Rédemption aux saints de l'Ancien Testament. Comment sommes-nous censés comprendre ce Samedi Saint ? Est-ce juste un temps où l'âme de Jésus parade et proclame la victoire de la Rédemption dans le monde des morts, ou est-ce en quelque sorte l’agonie d’une douloureuse dépossession qui révèle sa nature trinitaire ?

Pour les chrétiens, la foi en la Rédemption par la Substitution signifie que l'Homme-Dieu a pris sur lui toute l'expérience de la souffrance, de la mort, de la déréliction, et de l'auto-dénuement. « Celui qui n'avait pas connu le péché, Il l'a fait péché pour nous, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu »(2 Co 5, 21). Jésus a pris sur lui toute l'expérience du péché : « Le Christ a voulu nous délivrer par sa solidarité avec nous qui étions (physiquement et spirituellement) morts » (MP, p. 177). Il vivra pleinement la solidarité et de ici la solidarité le conduit à être solitaire, comme et avec ceux qui sont morts et seul.

Quand nous souffrons nous restons objectivement une personne mais subjectivement, sur le plan relationnel, nous sommes dépersonnalisés et dépossédés de nous-mêmes. Dieu souffre de cette façon. Objectivement Dieu demeure parfait dans son unité tri-personnelle, mais dans la mort et la descente en enfer, le Fils souffre dans le sens subjectif de l'absence et de la distanciation vis-à-vis du Père et de l'Esprit Saint. D'un point de vue chrétien, Dieu ne souffre pas, si nous entendons par la souffrance douleur physique (Dieu est immatériel), Dieu ne ressent pas de douleur mentale (Dieu est esprit parfait), mais Dieu fait l'expérience subjective (et non ontologique) de la souffrance relationnelle dans la mort douloureuse sur la croix et la descente dans la mort. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit font l’expérience d’une distance relationnelle avec le Fils au cours de la Passion et la descente aux enfers, comme un événement intérieur, comme une souffrance causée par leur amour pour l'humanité. A la question « Dieu peut-il souffrir ? » Hans Urs von Balthasar répond non si la souffrance implique des changements et de l'imperfection en Dieu, il répond oui, si la souffrance implique la perfection, surtout celle de l'amour parfait en Dieu.

Une réponse à la critique post-moderne de la religion ?

La critique post-moderne des religions est qu'au fond, il n'y a pas de rédemption, pas d'échappatoire à l’anéantissement douloureux de soi. En ce qui concerne la sphère divine, nous sommes tous enfermés dans un esprit de clocher sans aucun point de vue universellement normatif. Le point de vue chrétien proposé par Balthasar met l'accent sur la mission de Dieu d'envoyer son Fils au plus profond de la sphère intérieure de notre dépersonnalisation où il souffre avec nous (com-passion). Il habite notre misère et crie pour nous et avec nous « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46). Dans l’abîme infernal de la lèpre de notre liberté, le Fils de Dieu crie « oui » à Dieu. Dans la théologie du Samedi Saint de Balthasar, ce qui est le plus convaincant pour l'homme post-moderne, c'est qu'il n'est pas seul dans la dévastation de son identité individuelle. La personne post-moderne pensait souffrir seule de l'absence de Dieu et des autres. Au lieu de cela, l’homme rencontre le Fils de Dieu dans cette même absence où le Christ est aussi apparemment abandonné par le Père. La différence est que le Fils de Dieu dit « oui » au Père, afin de consoler, de sauver et de guérir. En cette ère post-moderne, la compassion de Dieu est la seule « foi » convaincante pour nous.

Revenons à l'histoire du début. J'étais un père réveillé tard, réfléchissant à cet article parce que ma fille m'avait réveillé à plusieurs reprises. J'étais dépossédé de moi afin de réconforter ma fille. Cette souffrance assumée est une modalité de mon amour pour ma fille. J’ai essayé de manière très imparfaite d’imiter le Père de l'amour, en qui il n'y a pas de changement mais qui souffre bel et bien par son amour poussé à l’infini. Il nous a donné son Fils bien-aimé afin que nous sachions que nous sommes ses bien-aimés. Il va toujours plus loin pour nous faire savoir que nous ne sommes pas seuls. Nous sommes aimés.

 

Matthew Lewis Sutton, Ph.D., est professeur adjoint de théologie systématique à l’Université Saint-Jean (NY) On peut suivre ses publications sur doctorsutton.net et vonspeyr.net et sur twitter : @doctorsutton

 

 

NOTE

* Hans Urs von Balthasar est un théologien catholique suisse décédé en 1988, trois jours avant d'être nommé cardinal. Il était aussi l'un des principaux théologiens du vingtième siècle et a été qualifié par un de ses contemporains de « l'homme le plus cultivé de notre temps ». Sa théologie du Samedi Saint est l’une de ses contributions les plus importantes à la théologie moderne. Cette lumière théologique unique fait partie de son interprétation des « trois jours » entre la mort de Jésus sur la Croix le Vendredi saint et la résurrection le dimanche de Pâques.

 

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