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« Un toucher qui guérit »

de Marianne Philibert   21 mai 2013
Interview de Grégory Soodts
Temps de lecture 3 mn

Grégory Soodts est ostéopathe dans le Var depuis 2005. Il a été formé à l'école d'ostéopathie « Centre d'Ostéopathie Atman » de Sophia-Antipolis. Il nous fait découvrir ce qu'est l'ostéopathie, sa particularité thérapeutique. En parallèle de la médecine allopathique, cette discipline cultive la palpation, la finesse du touché de ses thérapeutes, afin que cette facette sensitive de la médecine soit toujours présente.

Pourquoi êtes-vous ostéopathe ?
Je voulais pouvoir soigner seulement avec mes mains, sans rien de plus. Pouvoir soigner n'importe où, dans le désert par exemple, sans avoir besoin d'instruments.
Cela correspond à un besoin de simplicité, de retour au réel que l'on voit bien dans notre société actuelle. Mais si ce désir est beau, il est aussi à purifier car il est ambivalent et peut devenir un besoin de toute puissance. Il est beau de vouloir aider la personne, de participer en quelque sorte à la création puisque nous nous appuyons sur le principe de l'homéostasie, c'est à dire à la capacité du corps à s'auto-réguler (la plus grande pharmacopée du monde se trouve dans notre corps).

Mon père avait été envoyé, en son temps, chez un ostéopathe par son médecin (qui l'avait prévenu qu'il ne devait pas dire qu'il venait de sa part et qu'il l'envoyait chez une sorte d'exorciste). Il fut soigné en quelques semaines d'une maladie qui l'affectait depuis plusieurs années. J'ai travaillé aussi un an à l'usine, et beaucoup de salariés souffraient de problèmes de dos : je constatais simplement que ceux qui allaient voir un ostéopathe reprenaient rapidement le travail et guérissaient, alors que ceux qui allaient voir simplement le médecin voyaient souvent leur mal durer.

J'ai suivi ma formation dans une école anthroposophique (courant fondé par Rudolf Steiner) de Sophia Antipolis, avec une grande importance donnée au ressenti, un grand désir de tout faire avec conscience mais aussi beaucoup de place pour les sens. La place que les sens y prenait n'était pas un souci en soi, mais le ressenti était devenu un absolu, que rien d'autre ne pouvait gouverner. Ainsi, lorsque le monde des idées ne peut exister, il ne peut y avoir d'interaction, de relations entre les personnes, puisqu'il n'y a plus que des individus "sentant", même s'ils semblent être en relation.
Un autre problème de l'Anthroposophie, est qu'il n'y a pas de place pour la réflexion profonde, car la sensation donne tout de suite la réponse : la recherche d'unité trouve une réponse dans une forme de monisme ("tout est dans tout") et non pas dans la relation interdépendante et complémentaire entre les différentes composantes de la création.
Bref, il m'a fallu du temps pour réaliser la profondeur de l'entrave de cette "forme de pensée" vis-à-vis de la relation, la relation aux autres, et la relation personnelle au Christ.

Quelles sont les origines de l'ostéopathie ?
Elle fut fondée par un médecin chirurgien américain, Andrew Taylor Still. Il avait beaucoup opéré pendant la guerre de Sécession et voyait en "ouvrant" toutes les tensions qu'il pensait pouvoir soulager autrement. Par la suite, toute sa recherche fut de trouver comment traiter la personne sans "ouvrir". L'ostéopathe ne soigne qu'avec ses mains, c'est son seul instrument de travail.

Pouvez-vous m'expliquer quel est le regard de l'ostéopathe sur le corps humain, son "principe" de compréhension ?
Dans la médecine actuelle, on assiste de plus en plus à une technicisation et à une mise au second plan de l'anatomie, du réel. De moins en moins de médecins auscultent leur patient et font un diagnostic clinique. On peut dire que l'ostéopathie répond à ce besoin, avec une vision purement anatomique, elle pallie à ce manque d'un toucher aimant. C'est un retour au réel, à l'incarnation.

De plus, c'est une recherche de la cause : pourquoi, d'où cela vient-il ? C'est aussi une technique non invasive : en effet, l'ostéopathe n'utilise pas de médicaments, ne fait pas de piqûres, n'ouvre pas, seules ses mains touchent, ré-informent les tissus du corps (le fondateur disait que tout ce qu'on ajoutait à l'ostéopathie – médicament, acupuncture, etc. – appauvrissait l'ostéopathie).
Quand j'explique à mes patients ce que je fais, pourquoi je touche cet endroit et pas un autre, etc., ceux qui me comprennent le mieux sont les mécaniciens et les électriciens. Il y a un aspect extrêmement concret et pratique dans l'ostéopathie.
L'ostéopathie s'appuie exclusivement sur l'anatomie et le développement de la sensibilité de la main, qui est mon outil de travail. Je pratique une méthode douce, dite "sans craquages" alors il y a une obligation de bien sentir, d'aller au bon endroit, d'être guidé en permanence par la sensation.

Pour quelle raison médicale viennent vous consulter le plus souvent vos patients ? Et après quel "parcours" médical ?
Pour des problèmes articulaires.
Le plus souvent, les personnes sont habituées aux spécialistes : ils viennent parce qu'ils ont mal au crâne par exemple, leur voisin avait le même problème et les a envoyés chez moi. Après, ils s'aperçoivent que d'autres viennent pour des problèmes de genoux, de dos…. Ils demandent alors "mais qu'est-ce que vous traitez ?", et là je réponds : "tout !". Par exemple, j'ai traité une enfant atteinte d'otites à répétition, à qui l'on conseillait la pose de yo-yo. Après une séance de crânien, son père médecin put constater de jour en jour l'amélioration de son oreille. Cela a simplement libéré les articulations pour que le système fonctionne (drainage veineux, immunité…) Dans ma formation, on répétait "l'artère est maître" : en effet, un tissu mal irrigué va mal fonctionner.

Ils viennent le plus souvent envoyés par leurs "voisins", leurs connaissances. Bien que de plus en plus de généralistes nous envoient des patients (je pense que l'on pourrait dire un tiers des patients).

Quel lien y a-t-il entre votre foi catholique et votre travail ?
Lorsque je suis entré dans mon école d'ostéopathie, j'étais du genre à penser que dans la vie, il y a un objectif et l'important est de l'atteindre. Que le corps n'est qu'un moyen pour cela, qu'il faut foncer, quitte à y perdre la santé, ce n'est pas grave. Et j'arrivais soudainement dans un lieu où le corps avait beaucoup d'importance et le bien-être une place primordiale.
Ce que je recherche aujourd'hui, c'est de comprendre quelle est la mission de chacun et donc à quoi va servir le corps. Le rapport au corps n'est pas un rapport au bien-être mais au respect de la mission qu'on a .
Dans la vision de St Thomas de "qu'est ce que l'âme, qu'est ce que le corps ?", en fait le corps est l'expression de l'âme. On ne peut pas avoir de mépris pour ce corps, pour cette partie visible. Il y a une unité entre corps et esprit ; et en même temps, ce n'est pas le corps qui va arrêter la mission. Il faut une gouvernance de l'esprit sur le corps.
On parle de l'âme sensible et de l'âme spirituelle : c'est à l'âme spirituelle de gouverner l'âme sensible, avec douceur. C'est une gouvernance douce et aimante de l'esprit vers le corps.

Que percevez-vous du rapport corps-santé de ceux qui viennent consulter ?
Il y a deux types de patients qui viennent me consulter:
– ceux qui ont l'habitude de ne pas faire attention à leur corps, qui le traitent comme un outil, et qui ne s'autorisent pas à avoir mal ;
– ceux qui à l'inverse sont très centrés sur leur ressenti intérieur (la proprioception) et dont le corps finit par tyranniser l'esprit : cet asservissement au corps est quelque chose de nouveau.

Dans le premier cas, j'essaie, toujours dans la confiance, de faire prendre conscience petit à petit de l'importance du corps pour le traiter en ami.
Dans le deuxième cas, l'important est d'ouvrir la personne au réel, à la relation, et de donner de l'importance aux 5 sens : les 5 sens sont notre rapport au réel.

« Mais il demeure fondamentalement une question non résolue : à quoi devons-nous "appeler", que devons-nous enseigner ? Je me suis dit aujourd'hui qu'il faudrait commencer par le corps : en lui tout nous est donné pour communiquer, pour connaître, pour participer. Les sens : les yeux pour voir (que regarder, que voir ?), les oreilles pour entendre et écouter (quels propos ?), etc. L'erreur, c'est d'avoir tout réduit soit à la "raison", soit aux "émotions". La raison empêche de voir et d'entendre, car elle transforme ce qui nous est donné, ce que l'on voit, ce qui s'exprime, en un "objet" de réflexion. Les "émotions", elles, ramènent tout à soi, transforment tout en narcissisme. Dans les deux cas, il y a substitution, solitude, péché. Et surtout bien sûr, l'erreur est de ne pas comprendre que entendre et voir signifie précisément ce hic et nunc, ce qui dans le moment présent manifeste l'"éternité". Ils sont la réalisation du "Royaume de Dieu est au milieu de vous…" » Alexandre Schmemann, Journal (1973-1983), Editions des Syrtes, Paris, 2009, p. 472

Pour contacter Grégroy Soodts : gregory.soodts@osteo-bird.com

Lien vers son site : http://www.osteo-bird.com/page.php?pg=cabinet-therapeutes

 

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1 Commentaire

  1. Marguerite G.C

    Votre article met heureusement en garde contre l'anthroposophie de Rudolf Steiner qui se dit chrétienne, mais est proche de l'esotérisme…Oui aux ostéopathe qui agissent comme les rebouteux d'avant; mais sinon attention…