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Saint Jean de la Croix écoute Miles Davis

de Denis Cardinaux   12 juin 2013
Temps de lecture 3 mn

Oscar Hahn, né en 1938 à Iquique (Chili), exilé dans les années 70, est reconnu pour sa poésie minutieuse et inspirée par ce qu’il nomme des « apparitions ». Rien de tout à fait mystique, cependant, des moments, simplement, où soudain, l’écriture est possible. Homme discret, il se nourrit de la tradition ibéro-américaine et propose une écriture à la fois classique et expérimentale qui assume Hiroshima tout autant qu’elle se complait dans les arcanes d’Éros.


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Le poème suivant, dans une stupéfiante communion des saints pose la question du temps. Il met en scène le mystique et le trompettiste Jazz et nous offre un regard profond sur le drame d'un artiste qui avait effleuré « un je ne sais quoi », « malgré la nuit ». Tiré d'un recueil parut en 2006 à Santiago, En un abrir y cerrar los ojos (En un clin d'œil), il est proposé dans une traduction de D. Cardinaux.

Saint Jean de la Croix écoute Miles Davis

I.
Saint Jean dans le cachot (Tolède, 1577)

La trompette flamboie serpente éclate
Sa plainte métallique

se glisse et diffuse exclame et réclame
un je ne sais quoi qui demeure balbutiant

C’est l’Archange Saint Gabriel dit le Saint
C’est l’Archange qui m’appelle depuis le futur

C’est l’Archange dont la peau est plus noire que la nuit
et brille comme les plaies de mon âme

C’est le son de la trompette tel un doux moxa 
 

II.
Miles Davis dans le cachot (New York, 1959)

L'ouragan m'est nécessaire
pour jouer de la trompette

Oh délicat toucher qui sait un peu d’éternité

Je vis entrer par la fenêtre du cachot
un halo de lumière qui flottait
dans l’air, fulgurante apparition

(Ce sont les hallucinations de la drogue mon Dieu)

Pour effrayer le spectre je pris ma trompette
et me mis à jouer

Et tandis que je jouais le visage de l’Apparition
Avait une expression d’extase. Il me dit :

« La musique silencieuse la solitude sonore »

Je sentis que des ailes me poussaient dans le dos
et je me mis à léviter

Alors apparut un graffiti dans le haut du mur
qui disait :

Je connais bien la fontaine qui jaillit et court
malgré la nuit

Et le sang qui jaillissait de ma tête
à cause des coups du policier
illumina la cellule et s’arrêta de courir

aux alentours de minuit

 
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