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Crise ou changement de société ?

de Raphaël Gaudriot   25 juin 2013
Temps de lecture 3 mn

Pierre Jovignot a longtemps travaillé dans l'industrie, contribuant, comme il le dit lui-même, à la formation de ce fameux 6ème continent (continent de déchets), adepte du "capitalisme pur et dur et du consumérisme à outrance". En 2008, suite à la montée du prix du pétrole, il perd tout : "J'ai alors passé 5 heures par jour pour comprendre pourquoi mon entreprise ne réussissait plus. J'ai réalisé qu'il ne s'agissait pas seulement d'une crise économique mais d'un changement de modèle de société". Dans cet entretien, il nous révèle son parcours et ses découvertes. 


© Points-Cœur

Pierre Jovignot, quel a été votre parcours ?

J’ai été pendant 20 ans dans l’industrie et le monde de l’emballage. J’ai été un des plus gros pollueurs, participant à la formation du 6e continent au large du Pacifique (un continent solide de plastique et de déchets ayant 6 fois la taille de la France qui dérive sur la mer). Je vivais au milieu du capitalisme pur et dur et du consumérisme à outrance. Je vivais au cœur de ce monde fait de recherche de réussite au détriment des autres. J’ai été très affecté par la montée du prix du pétrole, en 2008 quand toute ma clientèle s’est effondrée.

J’ai alors passé 5h par jour pour comprendre pourquoi mon entreprise ne réussissait plus. J’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas seulement d’une crise économique mais d’un changement de modèle de société. En 2040 il n’y aura plus de poissons, on a consommé la moitié du pétrole et la demande augmentant, ce qu’on extrait est beaucoup plus difficile, polluant et ne pourra pas couvrir la demande des pays émergents, si nous imposons notre mode de vie. On a atteint et dépassé le pic pétrolier, les énergies renouvelables ne pourront pas tenir le rythme. On trouvera encore du pétrole pendant des siècles, mais pas aussi facilement. Le gaz de schiste est une aberration, dégageant 8% de méthane à chaque puits, c’est l’énergie du désespoir.

Nous abordons une nouvelle période qui nous demande d’être plus sobres. Pour consommer comme les américains, il faudrait les ressources de 6 planètes, si tout le monde consommait comme les français, il faudrait les ressources de 2 planètes et demi. Ce n’est pas pérenne. Les solutions passent par la case sobriété, sobriété heureuse, selon le mot du philosophe Pierre Rabhi, qui est précurseur de l’agro-écologie et propose une permaculture. La première ferme de ce genre est en Normandie, au Bec Hellouin. On essaye de reproduire un sous-bois, car on a vu que la nature est extraordinaire et les plantes se  protègent mutuellement. Si on la respecte, sans pesticides, la nature donne plus que l’agriculture intensive. L’Ecosse a pris conscience de la déplétion des ressources naturelles. L’Ecosse prône l’autarcie en 2020, sans pétrole ! Il faut réapprendre les bons réflexes pour se passer du pétrole.

Même avec des énergies renouvelables, il faut passer de l’indice 100 à 30. Des personnes sont déjà en précarité énergétique (ne plus pouvoir se chauffer par exemple). Il faut réfléchir à tout, par exemple à l’isolation des maisons pour être sobre en énergie. Sinon ça va coûter beaucoup plus cher.

Il y a trois vagues dans la crise : économique, écologique et sociale. Nous reproduisons ce qui a été vécu en 1929 mais la France est beaucoup plus fragile aujourd’hui avec 1800 milliards d’Euros de dette, suivi d’un problème écologique et social.

Nous voulons créer une association, avec des gens sur la touche comme moi. Le fait d’avoir vécu de grosses situations et de se retrouver sur la touche est un atout car cela ressemble à notre monde qui doit apprendre à vivre « raisonnablement », à modifier ses habitudes. Par exemple, refaire son jardin partagé, éviter la voiture et prendre le train ou le vélo. Ne plus aller à l’autre bout du monde en vacances mais retourner au camping et visiter ses parents malades.

J’ai été le 1er touché par une crise et un changement de civilisation comme chef d’entreprise.

Et par rapport à l’agro-alimentaire ?

Il y a aussi des aliments qu’on redécouvre aujourd’hui : la spiruline par exemple. En mettant dans de l’eau salée chauffée : c’est presque aussi énergétique que le lait maternel ! Les 40 000 enfants qui meurent de faim par jour pourraient être sauvés. Même en France, on s’attend à un crash alimentaire puisque la fin du pétrole va conduire à un bouleversement des attitudes alimentaires. Il faut aujourd’hui une vision à moyen terme de « l’après-pétrole ».

La spiruline ne consomme rien en eau alors que produire un kilo de viande de bœuf en France consomme énormément d’eau et d’énergie. La viande nécessite des terres arables, aux USA c’est 2/3 des terres qui sont utilisées pour les animaux.

Dans le Var, il y a 40 producteurs de spiruline, on peut aussi produire dans le nord avec la méthanisation. Des lobbies très puissants empêchent aujourd’hui le développement d’une nouvelle agriculture plus écologique. Toute la culture intensive est un lobby énorme qui s’enrichit sur les pesticides. Les paysans sont endettés et ne peuvent s’en sortir facilement, ils sont facilement « contrôlables ».

Notre association veut ancrer des initiatives éco-responsables. Pour évoquer un exemple, notre Association sera certainement appelée suite à la fermeture d’une entreprise de poissons laissant 300 personnes sur le carreau. Les actionnaires étrangers ont voulu fermer en France car le coût était trop cher.

Comme nous avons décidé d’être éco-responsables nous nous occupons des « déchets », dans le cas présent, ce sont les 300 ouvriers. La personne humaine est considérée comme un objet inutile, un « déchet ». C’est notre culture du rejet et du gaspillage : 300 personnes qui découpaient du poisson de Norvège.

Nous allons proposer de produire localement et de commencer la culture de spiruline pour nourrir les poissons et une pisciculture, de la permaculture pour alimenter la méthanisation, enfin la reprise de l’activité de découpe de poisson, le tout peut être commercialisé pour la vente. Le cercle est bouclé. Vous mettez tout cela en SCOP, c’est-à-dire en société coopérative pour que les ouvriers participent et que la personne humaine soit au centre. Voilà un modèle pérenne. Les actionnaires norvégiens n’avaient pas un modèle durable, ils augmentent le prix du poisson à leur filiale pour la couler et la vendre pour justifier l’achat d’une usine neuve en Pologne.

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