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Eternel face à face en Provence

Le 25 juin dernier, la chapelle réalisée par Matisse à Saint-Paul de Vence a fêté son 62ème anniversaire. Ce jour-là, Matisse, malade, ne put assister à l'inauguration mais il écrivit pour l’occasion :


CC BY-SA takato marui

"Je n'ai pas cherché la beauté, j'ai cherché la vérité. Je vous présente en toute humilité la chapelle du Rosaire des dominicaines de Vence… Cette œuvre m'a demandé quatre années d'un travail exclusif et assidu. Elle est le résultat de toute la vie active… Je la considère, malgré toutes ses imperfections, comme un chef-d'œuvre."

En entrant dans la chapelle on peut être saisi par l’absence de visages des dessins. En effet, sur un fond de céramique blanche apparaissent saint Dominique, la Vierge et l'Enfant, le Chemin de croix. Tous, sans visage. Qu’en est-il de cette absence ? Pourquoi ce vide ?  "Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage, ce qu'il y a dans un visage, ou ce qui se cache derrière un visage ?" interrogeait Pablo Picasso. Matisse a choisi l’absence, l’épurement.
"Parce qu’au bout du compte, l’œuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est, ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde". (Pierre Soulages)

L’œuvre d’art nous rappelle un fondement existentiel de notre humanité. Le "Je" n’existe que parce qu’il y a un "Tu". Dans notre société contemporaine où l’on est à l’affût de l’épanouissement du "Je" on en oublie l’origine. Or une œuvre d’art n’existe que si elle est livrée par l’artiste, si elle se laisse voir, interroger, saisir. Alors le génie de Matisse peut opérer.

Matisse en réalisant la chapelle élève la finalité de l’édifice et révèle sa dimension transcendantale. Lorsque Picasso l'interrogea sur la Chapelle du Rosaire : "Mais pourquoi faites-vous ces choses-là ? Je serais d'accord si vous étiez croyant. Dans le cas contraire, je pense que vous n'en avez moralement pas le droit", Henri Matisse répondit : "Oui, je fais ma prière, et vous aussi, et vous le savez très bien : quand tout va mal, nous nous jetons dans la prière, pour retrouver le climat de notre première communion. Et vous le faites, vous aussi." Picasso ne dit pas non. Matisse ajouta : "Au fond, Picasso, il ne faut pas que nous fassions les malins. Vous êtes comme moi : ce que nous cherchons tous à retrouver en art, c'est le climat de notre première communion".

Au cœur de la chapelle tout devient possible. Audace de l’artiste qui nous invite à chercher ailleurs ce qui ne se saisit pas du premier regard. Le jeu des lumières nous ramène inlassablement au centre même de la chapelle, qui libère son sens plénier et révèle le Vrai Visage : régal pour les yeux et pour le cœur qui cherche un face à face.

A lire également
– sur la chapelle Matisse : Il y a 60 ans, la chapelle Matisse
– sur Matisse : Matisse, un chemin de simplification

 

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