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La Pologne sur la carte et… à la carte

Cette année la Pologne se prépare à deux événements de grande envergure et signification pour ce pays : la canonisation prochaine du Pape Jean-Paul II et l'accueil des JMJ en 2016. De la situation politique et économique de ce grand pays d'Europe de l'Est, au carrefour des grandes puissances de la Russie et de l'Allemagne, assez peu d'échos nous parviennent depuis le tragique crash aérien de 2010 ; Rafael Baron, médecin polonais, impliqué et passionné par l'état et l'évolution de son pays nous témoigne de cette réalité et des enjeux pour le peuple dans les circonstances actuelles.


CC BY-SA włodi

Que pouvez-vous nous dire de la situation actuelle de votre pays ?

R. Baron : Contrairement à l’idée très répandue dans les pays européens de l'ouest depuis la chute du mur de Berlin, depuis les premières élections polonaises dites libres en 1989, la « décommunisation » n’a jamais été possible : 35% des députés de Solidarnosc, parmi les plus proches du pouvoir, étaient alors éligibles par le peuple, tandis que 65% étaient imposés par le parti communiste. Le Premier Ministre d’alors, Tadeusz Mazowiecki, lors de son discours inaugural décide de tirer « un trait épais » sur le passé ; cette politique consistait à n’assumer, en théorie, que les actes de son propre gouvernement permettant donc l’impunité aux gouvernements précédents et donc laisser la possibilité à beaucoup de demeurer au pouvoir. Du fait du changement d'étiquette politique de beaucoup de nos dirigeants et de l'ignorance et parfois du désintérêt des polonais, le rapport 35-65 est toujours d'actualité ; règne la plus grande confusion quant à savoir qui appartient à quel parti. Des procureurs et des juges qui ont été responsables de jugements, de tortures et de la mort de milliers exercent encore dans les tribunaux ; des professeurs d'université, en poste à l'époque, continuent d'inculquer aux étudiants la même propagande sur le socialisme et la bienveillance de la Russie. On se retrouve dans un cercle vicieux car la nouvelle génération se retrouve contaminée elle aussi…. En filigrane de ce tableau proprement polonais, l'influence russe est toujours bien réelle : ce sont, par exemple, en réalité des serveurs russes qui délivrent les résultats des élections polonaises. La version officielle est : « Le compte des bulletins de vote est fait en Pologne ; on ne fait qu'utiliser les serveurs de la Russie ! ». Michal Falzmann, inspecteur de la Haute Cour des Comptes, disparu en 1991, dans des conditions obscures disait : « Le réseau du pouvoir en Pologne commence à Moscou. C'est là-bas que se trouvent des ordinateurs et des gens analysant constamment ce qui se passe ici ; c'est là-bas que des décisions sont préparées et arrêtées. En Pologne se trouve seulement un appareil d'exécution. »

Quelles sont les conséquences de cette politique sur le pays ?

R Baron : En conséquence de cette « non-décomunisation », les « apparatchiks » devenus des propriétaires de l’industrie en Pologne ont vendu une grande partie des entreprises aux étrangers dans le processus dit de « privatisation », pour détruire et se débarrasser de la concurrence. Le pouvoir centralisé a tout simplement négligé et empêche toute création d'entreprise ; seules demeurent quelques entreprises polonaises qui fabriquent des cosmétiques, de la boisson et du saucisson. Exactement le même processus concerne les banques : pouvez-vous vous imaginer un pays qui n’a pas de banques, ses propres banques ? La Pologne est actuellement dans ce cas, car toutes ses banques ont été vendues. Des initiatives privées ont permis la création de caisses coopératives d'économie et de crédit appelées SKOK pour permettre l’épargne et les emprunts. Aujourd’hui le gouvernement vote des lois pour que cet argent soit englouti par le système bancaire en place, afin de garder le monopole financier du pays. Les médias sont dirigés par l’Etat ou aux mains d'étrangers qui cherchent d’abord les intérêts de leur propre pays ; les 3 stations navales que possédait le pays ont été détruites ; d’après le Forum Economique Mondial, la Pologne est aujourd’hui derrière le Bangladesh, la Mongolie, le Viêt-Nam, le Kirguistan, le Botswana et le Zimbabwe… dans le domaine de l’infrastructure ferroviaire. La plupart des salaires sont d'environ 300-400 Euros par mois ; la plupart des personnes sont acculées à avoir au moins deux emplois. Pour cette raison, ces 7 dernières années, 2 millions et demi de polonais sont partis à l’étranger. La Pologne est obligée pour le moment d’acheter le gaz russe au taux le plus élevé en Europe ! Le Président Lech Kaczyński avait étudié la possibilité d’une indépendance vis-à-vis de la Russie dans ce domaine, en prévoyant un contrat avec la Norvège et avec d’autres pays par la voie maritime, lorsqu’il fut tué dans le crash aérien avec 87 autres dignitaires de son gouvernement, le 10 Avril 2010 à Smolensk, alors qu’ils allaient commémorer le 70ème anniversaire du massacre de Katyn[1].

A votre avis comment le peuple polonais peut et doit réagir pour sortir de cette situation apparemment sans issue ?

R Baron : Certes, c'est un tableau bien sombre qui semble sans solutions ; seulement l'histoire nous l'a maintes fois montré : lutter et abandonner, puis lutter à nouveau, pleurer et se réjouir, et pleurer de nouveau. La croix ne consiste pas seulement à porter sa misère matérielle ou physique mais, bien plus dans l'incohérence de nos actes en regard de notre désir de vérité. Je crois que la conscience du polonais d’aujourd’hui, comme de tout homme, doit rester en éveil, continuer à résister dans cette situation sans rechercher seulement la tranquillité. Voilà ce qui représente le défi que doit relever le polonais qui s’est illustré maintes fois par le passé dans sa résistance aux idéologies allant souvent jusqu’au don total de sa vie. Seule l'aventure de la vérité a un sens, donne sens à la vie et fait tomber les illusions. C'est dans ce sens que le Bienheureux Pape Jean-Paul II s'adressait aux jeunes venus nombreux à Jasna Gora[2] le 19 juin 1983, lors de sa deuxième visite dans son pays natal : « Je veille signifie aussi : je me sens responsable de ce grand héritage commun dont le nom est la Pologne. Ce nom nous définit tous. Ce nom nous oblige tous. Ce nom nous coûte tous. Nous envions peut-être parfois les Français, les Allemands ou les Américains, parce que leur nom n'est pas lié à un tel prix de l'histoire, et parce qu'ils sont libres plus facilement alors que notre liberté nous coûte plus cher. Je ne ferai pas, chers amis, une analyse comparative. Je dirai seulement que ce qui coûte a vraiment de la valeur. On ne peut pas, en effet, être vraiment libres sans un rapport honnête et profond avec les valeurs. Nous ne désirons pas de Pologne qui ne coûte rien. Nous veillons, par contre, à tout ce qui constitue l'héritage authentique des générations en tâchant de l'enrichir. Une Nation, donc, est avant tout riche d'hommes ; riche de l'Homme ; riche de sa jeunesse ; riche de chacun de ceux qui veillent au nom de la Vérité : Celle-ci, en effet, donne forme à l'amour. »

Propos recueillis par Françoise-Thérèse Blanloeil


[1] Massacre de plusieurs milliers de polonais appartenant à l’élite du peuple (intellectuels, officiers, étudiants…) considérés comme hostiles à l’idéologie communiste, par la Police soviétique, le NKVD, au printemps 1940, dans la forêt de Katyn à la frontière Biélorusse.
[2] Sanctuaire Marial de la Pologne situé à Czestochowa

 

 

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