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L’échec de la compassion : l’aveu du journaliste

Isabel Rodelet   13 septembre 2013
Temps de lecture 5 mn

Domenico Quirico, le journaliste de la Stampa qui a été retenu comme otage 5 mois en Syrie, avait été interviewé en février par le magazine Tracce. Il nous parle de son travail, de la situation au Moyen Orient, des événements qui façonnent la vie d'un peuple ou d'une personne. Cette interview mérite d'être lue en intégralité pour sa grande lucidité, son humanité et son poids de vérité. En voici le texte :


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Ils avaient à peine plus de 20 ans. Ils ne l'avaient jamais vu avant et lui n'avait aucun sou à leur donner. Deux jeunes, au milieu des files de combattants de Kadhafi et sans intention de déserter : ils n'avaient aucun intérêt à tant risquer pour lui et pour les autres trois sahaffia, journalistes étrangers, tout juste pris en otage. Ces deux jeunes ont pourtant convaincu les hommes du commando à retarder l'exécution, à attendre. Ils les ont finalement cachés dans une maison, alors que dehors passait et repassait la bataille, "pour nous retirer de la vue". De nouveau, ils les ont défendus quand les hommes du Rais les ont trouvés et traînés dans la rue pour les exécuter. Et le lendemain, à l'aube, ils les ont portés au premier barrage de l'ennemi, c'est-à-dire des révolutionnaires. "Ce jour-là, j'ai vu la charité. L'unique forme que prend le divin dans le monde". C'était en août, il y a deux ans.

Domenico, 61 ans, marié et père de deux enfants, est un envoyé spécial de la Stampa. Au moment de son enlèvement en Libye, après avoir été six ans correspondant à Paris, il avait commencé depuis peu à couvrir les diverses révolutions du Printemps arabe : Tunisie, Egypte, Libye. Ensuite devaient suivre la Somalie, la Syrie, le Mali. "J'ai eu cette chance", dit-il. "J'ai vécu des choses très douloureuses et compliquées, mais j'ai eu de la chance. Parce que je ne suis plus la même personne qu'avant." Tracce l'a rencontré alors qu'il rentrait tout juste du Mali.

Qu'avez-vous vu ?
Ce qui était inévitable arrive ; le désintérêt total de l'Occident en est le complice.

L'islamisation de l'Afrique ?
Je me souviens que la première fois que j'ai proposé un reportage sur les touaregs rebelles, en 2007, je suis passé pour un extraterrestre. J'étais allé vers le Nord, sur la terre d'Al Qaïda, dans cette zone qui était sous contrôle djihadiste il y a quelques semaines encore… Je m'étais simplement rendu compte que quelque chose de dangereux était en train de se préparer là. Et nous l'avons maintenant sous les yeux.

Que voulez-vous dire ?
Nous sommes en train de parler d'un choix précis. Al Qaïda ne s'est pas africanisé par plaisir ou parce qu'il n'avait pas d'autres lieux. Avant tout, il n'a jamais eu de territoire, il a toujours été une composante de la stratégie d'autres alliés, alors que là, pour la première fois, il a administré un vrai territoire, lui appartenant. Ce qui signifie une population et des grandes villes. Et il ne s'agit pas que de cela, mais d'un territoire bien particulier.

Stratégique ?
Il est beaucoup plus important que l'Afghanistan, parce qu'il est au centre d'une zone riche en matières premières fondamentales, du pétrole à l'uranium ; il est voisin des pays qui ont fait la révolution arabe et qui sont en train de tomber sous le contrôle de partis islamiques ; c'est un territoire difficilement contrôlable parce que c'est le désert : si tu ne sais pas y vivre, tu ne résistes pas. Et, ensuite, c'est à une heure de vol de l'Europe, terre de passage pour la drogue et les clandestins : c'est-à-dire la bombe parfaite pour faire exploser nos sociétés. En plus, Al Qaïda est aujourd'hui une extraordinaire fusion de fanatiques religieux et de délinquants de droit commun. Ses chefs ne sont plus les mêmes qu'au début : ils viennent des milieux de la contrebande et ils ont – pardonnez-moi l'expression – une "sensibilité" différente. Ils ont une politique, ils sont entrés dans le jeu de l'économie et dans l'histoire du désert. Ainsi ils ont fait, en très peu de temps, des touaregs qui étaient des musulmans très tièdes, des salafistes. En trois, quatre ans.

Qu'est-ce qui a permis que cela arrive ?
La plus grande responsabilité est de ne pas s'intéresser au désespoir de ces personnes, de leur marginalisation. Parce que c'est sur cela qu'Al Qaïda construit. Prenons les touaregs : exploités par les gouvernements noirs implantés par le "colonialisme", habitués à faire la main d'œuvre pour les trafics qui passent par le désert, sur des pick up qui portent de la drogue ou en conduisant les convois des émigrants. Ils les ont transformés en islamistes. Maintenant, nous croyons avoir gagné la partie : Tombouctou est libre, on prend des photos des soldats français qui donnent des bonbons aux enfants maliens, une belle victoire, réalisée en plus par un gouvernement de gauche… Le top du top. C'est la phase d'orgasme patriotique : drapeau, Marseillaise et tous à la maison. Avec le Mali qui sort des journaux. Mais c'est là qu'Al Qaïda recommence à travailler. Sur le désespoir des gens et sur la faiblesse des gouvernements, nigeriens et maliens, qui restent corrompus.

Cela ne change rien ?
Il n'y a pas de plan politique pour l'après-guerre, il n'y a rien. Le problème est que nous sommes très intéressés par l'apparence des choses. Si nous nous étions rendus compte de la croissance de ces bactéries, nous n'aurions pas pensé ensuite que la solution était l'intervention militaire. Au lieu de travailler pour changer les conditions qui ont permis la croissance d'Al Qaïda. Mais c'est sur cela que tout se joue. Maintenant on dit : faisons les élections d'ici juillet. Mais où ? Comment ? Dans un pays contrôlé par la junte militaire qui a fait le coup d'état l'an dernier ? Où ce n'est même pas toute l'armée qui commande mais seulement la partie de ceux qui souhaitent en finir avec les touaregs, à des fins non pas politiques mais d'épuration ethnique ? De toute façon, à ce moment-là, il était inutile pour moi d'être là-bas.

Pourquoi ?
L'arrivée des Français a mis une énorme chappe sur ce qui se passait : tous les contacts ont disparu. Il n'y avait à proprement parler, aucune possibilité de parler. Un exemple : ils ont pris Diabaly un vendredi et ils n'ont fait entrer les journalistes que le lundi. Ils voulaient nettoyer la scène. C'est une zone wahabite, dans laquelle Al Qaïda est allé parce qu'il savait qu'il y avait une population favorable. Et pourtant, tu interrogeais les gens et il semblait qu'il ne s'était rien passé. Ils avaient peur. Cela ne fait qu'aggraver l'incapacité de notre métier. Qui, en Syrie, a été tout simplement un échec.

Vous vous référez à la désinformation, à la responsabilité de l'Occident ?
La tragédie syrienne est une des tragédies les plus terribles de ces dernières années. Je l'ai traversée de façon directe : depuis 2011, j'y suis allé quatre fois, la dernière fois tout récemment. Et j'ai vu l'impuissance de notre travail à transformer les faits en conscience, même collective. La Syrie n'est pas devenue un problème de la société civile occidentale. Je pense que c'est ainsi parce que nous n'arrivons plus à susciter la compassion. C'est le problème des journaux : non le bilan déficitaire, la publicité… Mais l'incapacité à raconter la douleur. Nous allons dans les lieux où l'homme souffre, mais nous ne communiquons rien, ça se perd derrière d'autres choses.

Mais que veut dire pour vous communiquer ?
Partager. Aller là-bas et partager. Et pouvoir transmettre à quel point les choses que nous voyons sont terriblement vives. Le reportage, qui a été la partie essentielle et constitutive de l'histoire du journalisme, vit aujourd'hui une nouvelle nécessité. Il faut être à l'interieur de l'événement, en prenant un risque, sans avoir d'échappatoire à ce qui arrive. Puis, il y a la tentative désespérée de rendre au moins un peu par écrit les hommes que je vois, de te donner à toi qui n'est pas là-bas, au moins un tout petit peu le sentiment d'y être, de voir.

Transmettre la compassion suffit à faire comprendre, à rendre conscients ?
La compréhension vient après cela, pas avant. L'émotion elle-même est un élément pour comprendre. Cela n'enlève rien au fait que je suis parfaitement conscient de ne raconter qu'une partie, une toute petite partie. Mais c'est inévitable : tu dois choisir où être. Tu ne peux pas être une entité supérieure, tu dois te salir les mains.

Pourquoi, depuis que vous avez recommencé à être envoyé spécial, n'êtes-vous plus la même personne qu'avant ?
Cette façon d'exercer le métier m'a mis face à l'éternel problème du mal. Non, en réalité le mal n'est pas un problème… C'est un mystère. Et ce travail consiste à se jeter dans le mystère du mal.

Qu'est-ce que vous voulez dire par mystère ?
Le mal est un mystère parce que, si tu le fréquentes, si tu es dedans – et dans la guerre, il sort de partout, il se manifeste, tu le vois, il te touche -, tu découvres comme il est difficile de le définir. Par exemple, je connais le prénom et le nom de l'homme qui voulait me tuer en Libye. Je m'en souviens très bien, je pourrais le reconnaître entre 10000 personnes. C'est un commandant des milices de Kadhafi. Quant à moi je n'étais pas un combattant, je n'étais pas un traître, j'étais seulement là pour raconter, mais lui voulait me descendre. Il voulait me faire du mal. Et moi je peux dire cela et c'est tout ? Non, je ne le peux pas.

Pourquoi ?
Parce que tu découvres ensuite que cet homme a eu quatre frères qui ont été tués par des rebelles et qu'il a identifié en moi, de façon somatique, la cause du malheur, de son désespoir. Aujourd'hui, je n'ai pas le syndrome de Stockholm mais je comprends cet homme.

Le mal est un mystère parce que l'homme est un mystère.
Oui, nous pouvons le dire ainsi. Je crois que, au fond, ce dont je parle est l'éternel problème du péché et de la grâce. Mais laisse tomber… Je suis journaliste, je ne suis pas prêtre.

Ce ne sont pas des choses "de prêtres". Si votre travail vous a mis face au problème du péché et de la grâce, je voudrais comprendre pourquoi.
Parce que les événements que j'ai traversés m'ont obligé à me poser des questions, à faire certains raisonnements. Ils m'ont changé. En me remettant face à la question que l'homme se pose depuis toujours : est-ce que Dieu existe ? La présence de la grâce et du péché est pour moi la réponse à cette question. Ainsi, dans l'acte totalement gratuit de ces deux jeunes, qui nous ont sauvés moi et trois autres sans rien y gagner, j'ai vu la manifestation de la grâce. La preuve de l'existence de Dieu. Là, ainsi, un jour comme un autre d'un pays africain, au cœur d'une guerre terrible, d'un massacre sans lumière, simplement, la grâce s'est manifestée.

Quel rapport cela a-t-il avec votre changement ?
Je crois que dans le destin de chacun d'entre nous il y a une déchirure. Il y a quelque chose qui nous désarticule de ce que nous étions et qui nous fait aboutir à quelque chose de nouveau. Si je puis dire, moi, dans cette histoire et pas seulement dans celle-là, j'ai vécu ma déchirure personnelle. Quelque chose a changé. Mon rapport avec la vie, avec les hommes, avec le quotidien est complètement différent.

En quel sens ?
C'est difficile à dire. Mais je retrouve, ou mieux je cherche à retrouver, en chaque lieu où je suis, le signe de cette existence. Je la cherche dans les hommes.

Et maintenant que vous êtes rentré à la maison, à la vie quotidienne ?
Je ne peux pas cacher une certaine gêne. C'est un manque… Mais pas d'adrénaline. C'est plutôt le fait de ne pas me sentir à ma place. Chacun a son devoir : il y en a qui racontent autre chose, comme les histoires de la société italienne. Moi, en raison de la connaissance que j'ai – même si elle est modeste – de ces lieux, je me sens appelé là-bas. Où, entre autres, il m'est plus facile de reconnaître la grâce. Je n'ai jamais senti Dieu si présent qu'en un lieu où il semblait avoir été chassé avec violence et fureur.

Où ?
Dans la cathédrale détruite de Mogadiscio. C'est un dépôt d'immondices, de poussière et de fumier. Il n'y a plus de chrétiens : soit ils ont été tués soit ils se sont enfuis. Et les pauvres Somali vivent dans ce qui reste de l'église, au milieu des détritus. Mais en hauteur, dans la nef qui n'a plus toit, il y a un Christ décapité. Avec les bras grands ouverts. Il accueille toute cette souffrance. Je me suis dit : "Lui, Il est encore là". J'ai pensé qu'en ce lieu, il n'y avait plus rien mais il y avait tout.
 

(interview faite par Alessandra Stoppa, publiée dans Tracce)

 

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1 Commentaire

  1. Pierre

    Quelle belle personne. Si vous avez d'autres choses le concernant, je suis preneur. C'est si rare de parler en ces termes de sa vocation de journaliste, de cette difficile présence à ceux qui souffrent. Merci, une vraie consolation…