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de Charlotte Finot  

Henri Becquart (né en 1891, mort en 1953) a tenu pendant la première guerre mondiale son journal quotidien. Il écrivait à ce sujet : « Ceci n’a aucune prétention littéraire. Ce sont les notes telles que je les traçais au jour le jour, sur un petit carnet qui ne quittait pas ma poche, et qui intrigua tant de fois mes amis. »[1] En ce 11 novembre, je souhaite partager avec vous quelques-uns de ses textes, qui témoignent de sa grande volonté de servir la France et son prochain afin de servir le Christ.


© Ernest Brooks

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclarait la guerre à la France. Alors âgé de 23 ans, mon arrière-grand-père était réformé car il était asthmatique. Après plusieurs tentatives d’engagement en tant que volontaire, il rejoignit l’armée française en juin 1915. «  Je suis soldat ! […] Désormais, je ne m’appartiens plus : mon corps, mon esprit, mon sang, ma vie, mes membres sont à la France représentée par mes chefs. Dès que j’aurai rejoint mon Corps, toutes les actions qu’on me commandera, pour basses et répugnantes qu’elles puissent paraître, devront me sembler nobles et grandes, parce qu’elles seront faites dans l’intérêt de la France. C’est la France en personne qui, pour moi commandera par la voix de mes supérieurs […], et cette vie me fera trouver tout plus facile. S’il faut me faire tuer, soit ! J’accepte volontiers la mort pour la France, j’accepte même la mutilation, j’accepte même la mort stupide des suites d’une maladie. Dès l’instant où je signai mon engagement, je fis le sacrifice de tout à la Patrie. Peut-être n’en voudra-t-elle pas […] mais je me suis abandonné à elle, tout en moi lui appartient après Dieu. »[2]

Tenu éloigné du front, il sera affecté d’abord au service Automobile puis aux Auto Mitrailleuses. Au début de l’année 1916, lors de son départ pour les tranchées, Henri Becquart écrivait : « Mon Dieu, je ne crains pas la mort et j’accepte volontiers de mourir pour mon pays. Mais je crains votre justice, car je suis indigne de vous !… Que le sacrifice de ma vie, que je vous fais, de tout mon cœur, en toute sincérité, pour la France, me serve à obtenir de Votre Bonté, qui, elle aussi est infinie, la miséricorde et le salut éternel. » [3]

Mon arrière-grand-père est pour moi un témoin – témoin de l’amour de Dieu, du don de sa force et d’espérance – ainsi qu’un exemple à suivre, un idéal d’une vie chrétienne abandonnée au Christ. Dans l’humilité, il se remet à Dieu afin de recevoir la force de se battre pour son pays, afin de garder l’espérance et de garder les yeux ouverts à la beauté, à la présence du Christ autour de nous. En mai 1917, suite à deux ans de guerre menés à l’arrière, séparé de sa famille, il écrit ce que je considère comme l’un de ses plus beaux textes :

« Le printemps est splendide cette année. Dans le paysage où tout charme l’œil, le vent tous les jours fait disparaître le noir, les champs ont leur tapis d’espérance, les bois où, il y a quelques jours, les sapins seuls étalaient leur feuillage sombre montent maintenant les notes claires des bouleaux. Sous les baisers lumineux et ardents du soleil, les feuilles comme des amoureuses, s’étirent, s’étendent et se déploient. Les arbres fruitiers sont tout en fleurs et paraissent autant de boules blanches ou roses. Tout s’éveille, tout aime, et je suis seul ! Tout chante la vie, l’action, le bonheur de vivre. Aimons la vie, aimons à vivre ! Non pas une vie longue, mais une vie pleine, active, brûlée même, une vie employée et qui serve, une vie pleine d’émotions et de chocs, une vie plutôt remplie de douleurs cruelles si elle nous procure de grandes joies et d’ineffables voluptés, que la vie calme, lisse comme une glace, du petit bourgeois dont la tranquillité est le souci !… Vivre, c’est agir ! Et je suis ici inutile, inoccupé, moi qui rêvais de batailles, d’assauts, de luttes, je mène depuis deux ans une stupide vie d’arrière. Qu’ai-je donc vu de la guerre ? Son côté de souffrances médiocres, de petites privations, de basses corvées, et j’ai souffert, mais je n’ai pas connu ces grandes heures, ces grandes émotions qui suffiraient à remplir une vie ! »[4]

Il fut ensuite principalement dans les tranchées de l’Oise au service de l’artillerie d’assaut jusqu’au fameux 11 novembre. « Toute flamboyante, toute étincelante, cette date entre dans l’Histoire ! Gloire à la France ! […] On est heureux et on ne peut y croire encore. Nous ne sommes pas faits à l’idée que c’en est fini de la guerre, à laquelle nous sommes habitués depuis quatre ans. […] le sang ne coule plus ; depuis ce matin, onze heures, pour la première fois depuis cinquante et un mois nous pouvons être assurés que personne ne tombe, tué ! Je songe que si l’événement s’était produit 41 jours plus tôt, notre famille serait au complet… Fiat ! »[5]

En juillet 1919, lors du premier jour des fêtes de la Victoire, Henri Becquart insista qu’avant d’acclamer les vivants, il fallait penser aux morts, « les exalter, et – pour ceux qui croient – prier pour eux. […] Gloire à eux dont le sacrifice a été consommé, par quoi la France vit ! Gloire à eux tous dont le sang répandu a lavé la tâche de nos défaites et a illuminé notre Histoire de nouveaux rayons.

Qu’ils soient bénis, et surtout, qu’ils restent sans cesse présents à nos mémoires. Nous ne devons pas oublier. Malgré les jours, malgré les mois et les années, leurs figures doivent rester fixées en nous et se transmettre de génération en génération. Qu’ils survivent en nous, non pas dans la tristesse mais dans la Fierté. Ils ont droit à l’Immortalité. »[6]

 

Note : Ces textes sont soumis à des droits, ils ne doivent pas être copiés ou réutilisés sans l'accord de la famille de Monsieur Henri Becquart.


[1] 3 Mai 1919
[2] 1 Juin 1915
[3] 5 Janvier 1916
[4] 11 mai 1917
[5] 11 Novembre 1918
[6] 13 juillet 1919

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