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Gustave Moreau, Georges Rouault : Filiation

« Mon cher enfant… », ainsi commence une lettre de Gustave Moreau au peintre Georges Rouault, son élève à l’école des Beaux-Arts. Sous le titre « Gustave Moreau, Georges Rouault : Filliation », le musée Shiodome, à Tokyo, a présenté cet automne une exposition qui jette une lumière nouvelle sur l'œuvre du peintre français et sur l'ensemble de l'histoire de l'art.

Si l'histoire de l'art abonde en diagrammes synthétiques des différents « mouvements », ou « styles » et de leurs « influences » réciproques, il est en revanche beaucoup plus rare qu'elle se penche sérieusement sur cette relation personnelle entre artistes, identifiée par le musée japonais sous le terme de « filiation ». Il s'agit pourtant de bien plus que d'une influence formelle : à la fois artistique et humaine, hiérarchique (puisqu’il s’agit d’un rapport maître-disciple) et amicale, la « filiation » est une relation libre et durable par laquelle un homme (ici Georges Rouault) reçoit d'un autre (Gustave Moreau), non seulement des directives extérieures sur la conduite de son art, mais un souffle qui, de l'intérieur, féconde son art et sa vie.

La relation entre Moreau et Rouault remonte à la fin du XIXème siècle. En 1890, Rouault quitte le maître verrier chez qui il était alors apprenti, lassé de ce qu'il considère comme une « ingrate besogne machinale », et entre à l'école des Beaux-Arts à Paris, dans la classe d'Elie Delaunay, un peintre académique. Celui-ci meurt un peu moins d'un an plus tard, non sans avoir au préalable choisi un successeur en la personne de son ami Gustave Moreau. Lorsque ce dernier entre en fonction, en 1892, il a alors près de soixante-dix ans. Son Œdipe et le Sphinx, primé au salon officiel de 1864, puis Salomé dansant devant Hérode en 1876 ont fait de lui un peintre célèbre, quoique assez peu apprécié de ses collègues.

Moreau a tôt fait de repérer en Rouault un disciple particulièrement prometteur. En 1894, il l'encourage à se présenter au prix de Rome, mais il échoue. L'année suivante, il obtient le prix Chevanard pour une composition à format et sujet imposé : l'Enfant Jésus parmi les docteurs. Il est aisé d'y deviner l'influence de Moreau, en particulier dans le visage de l'Enfant Jésus. Puis Rouault se présente une seconde fois au Prix de Rome avec Le Christ pleuré par les Saintes Femmes, nouvelle tentative qui se solde par un nouvel échec. Connaissant maintenant la personnalité de son élève, Moreau le décourage de continuer dans la voix de l'Ecole : « Allons, que faites-vous dans cette galère, travaillez chez vous et pour votre propre compte ! »

Ce qui frappe d'abord l'esprit du jeune Rouault, c'est l'indépendance de son maître à l'égard de ce que l'on appelait alors « L'Ecole » : « Il était âprement et sourdement combattu, écrit Rouault dans ses Souvenirs Intimes, aussi bien à l'Ecole qu'ailleurs. Ce qui irritait en lui […] c'était le sens spirituel qu'il opposait au naturalisme et à un certain conformisme officiel. »

S'il est critiqué par ses pairs, Moreau a de nombreux admirateurs chez les jeunes peintres et poètes. Il se révèle un professeur hors pair. « Quels ménagements il avait, écrit Rouault, quel respect délicat de la vie et des nuances. "Je vous souhaite un succès tardif, me disait-il. Un artiste qui a son petit hôtel a trente ans est foutu pour un certain art… Je vous vois de plus en plus isolé et solitaire : vous aimez un art grave et sobre, religieux dans son essence." […] Il cherchait à éveiller notre goût, à le former par l'étude soutenue des anciens et de la nature, sans rigorisme ni puritanisme» Bien vite, le jeune Rouault comprend qu'il peut recevoir de cet homme, Gustave Moreau, bien plus qu'une technique : il a soif d'entrer dans son regard, et de faire sienne son attitude face à la vie. « Il était plus jeune d'esprit que beaucoup d'entre nous. Je me le rappelle certains jours, s'arrêtant devant le modèle et nous confiant : Que cette chair est admirable sur ce fond gris, quel plaisir j'aurais encore à peindre avec vous. On croit savoir, on voit qu'on ne sait rien. » « Moreau se présente à ses élèves non seulement comme un modèle de technique, mais comme une règle de vie et un ordre d'attention au réel. » [1]


CC BY-NC-SA Jacob Martinez

Si le père engendre son fils par le modèle qu'il lui offre et qui le tire vers le haut, il y a un aspect particulier de cette « filliation » qui a joué un rôle fondamental pour la croissance de l'œuvre de Rouault : le jugement, la correction. Soumettre son œuvre au jugement d'un tel maître, c'était l'assurance pour Rouault de pouvoir libérer son œuvre de tout ce qui s'y attachait encore de factice ou d'emprunté. Rouault n'était d'ailleurs pas le seul à avoir compris le bienfait de la correction, comme il le note encore dans ses Souvenirs : « Quand il partait, les novices s'accrochaient aux basques de sa redingote en s'écriant : "Monsieur Moreau, corrigez-nous !" » Longtemps après que Rouault ait quitté l'école où enseignait son maître, alors que ses toiles trouveront leur style propre et connaîtront un succès grandissant, il continuera de venir montrer ses travaux à son ancien professeur, pour recevoir ses corrections. Devenir son disciple, son fils, c'était l'antidote à un mode de vie et de création factices, réduits à la répétition de formules sans vie.

La relation entre Moreau et Rouault était documentée par le musée par la mise en regard des œuvres, classées par thèmes tels que la spiritualité, les couleurs, les matériaux, etc. Une chose ne pouvait manquer de frapper le visiteur : si certaines des premières œuvres de Rouault présentent une ressemblance formelle avec celles de son maître, elles acquièrent bien vite une personnalité propre qui invite à chercher plus haut, ou plus profond, l'influence de son maître : dans le traitement de la matière, l’amour de la couleur, un sens spirituel de la lumière. Du reste, Rouault n'est-il pas un casse-tête pour les conservateurs de musée du monde entier, car il n'entre totalement dans une aucune catégorisation, aucun « mouvement artistique » du XXème siècle. Si paradoxal que cela puisse paraître, c'est précisément dans cette relation de filiation avec son maître, vécue sérieusement et fidèlement, qu'il faut chercher la clef de l’indépendance de Rouault, car c'est elle qui lui a permis de développer, non pas un style, mais une vraie sensibilité en face au réel, et en particulier face à la souffrance, et une indépendance farouche à l'égard de toute « école » et de toute solution empruntée. [2]

En 1898, Gustave Moreau meurt d'un cancer de la gorge. « Il est mort le pinceau à la main, écrira Rouault, il n'avait rien accepté qui pût alléger ses souffrances et endormir son esprit» Si la mort de son maître est pour Rouault la cause d'une immense souffrance, il restera pourtant fidèle à cette relation qui lui a donné vie, et lorsqu'en 1903 le musée Gustave Moreau est inauguré à Paris, Rouault en devient le premier conservateur.

A y regarder de plus près, c'est cette relation de filiation, et non le jeu souvent superficiel des « influences », qui fait l'histoire de l'art, la vraie, car c'est elle qui assure dans le temps la transmission d'un véritable regard artistique, le fils héritant des intuitions les plus profondes de son père, pour les féconder dans la confrontation toujours nouvelle avec la réalité de son époque.

« L'artiste, un fou ?… Plus sage, en vérité, que roi et empereur. ô Guillaume, ô Tsar de Russie, qu'avez-vous fait de vos empires? Nous autres, nous allons mourir demain, mais d'autres viendront, non pas des héritiers vains, voraces et présomptueux, qui dilapideront notre bien, mais des fils par l'esprit, éternellement» (Miserere, Planche XLIX)


[1] Assis quelques rangées devant Georges Rouault était un autre artiste dont le nom a également marqué l'histoire de l'art : Henri Matisse. Son témoignage est précieux à recueillir, car il partageait à l'égard de leur maître des sentiments similaires à ceux de Georges Rouault. Ce n'est pas sans une immense reconnaissance qu'il évoque sa mémoire, lorsque dans une interview donnée en 1942 on lui demande : « Quel souvenir avez-vous de vos professeurs ? » A quoi Matisse répond : « Un seul compte pour moi parmi eux : celui de Gustave Moreau, qui a sorti parmi de nombreux élèves quelques artistes authentiques. La grande qualité de Gustave Moreau a été de considérer l'esprit d'un jeune élève comme devant subir un développement continu pendant toute sa vie et non de le pousser à satisfaire les différentes épreuves scolaires qui, même quand l'artiste a réussi au plus grand des concours, le laissent aux environs de la trentaine avec un esprit faussé, une sensibilité et des moyens tellement limités que s'il n'est pas riche d'argent il n'a plus qu'à rechercher par un mariage l'aide d'une femme représentative afin de poursuivre son chemin dans le monde. » Matisse reconnaît en Moreau, non seulement un grand peintre, mais un grand homme, c'est-à-dire un homme libre, qui lui a communiqué le sens et le goût de la liberté. Se soumettre à son influence était pour lui une question de loyauté face à lui-même. « Dangereuse, son influence ? Et puis après ? Tant pis pour ceux qui n'ont pas assez de force pour la subir ! Ne pas être assez robuste pour supporter sans faiblir une influence est une preuve d'impuissance. Je vous répèterai ce que je disais naguère à Guillaume Apollinaire : Je n'ai, pour ma part, jamais évité l'influence des autres, j'aurais considéré cela comme une lâcheté et un manque de sincérité envers moi-même. Je crois que la personnalité de l'artiste s'affirme par les luttes qu'il a subies. »
[2] Fabrice Hergott, Georges Rouault, éditions Albin Michel, Paris, 1991

 

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