Home > Politique > Référendum suisse sur l’immigration : une décision égoïste ?

Référendum suisse sur l’immigration : une décision égoïste ?

Par André Meyer. 

La Suisse est unanimement dénoncée par la presse européenne suite à la votation du 9 février introduisant des « contingents annuels pour les étrangers exerçant une activité lucrative ». Ces réactions passionnées et agressives montrent que l’enjeu dépasse les rives du lac Léman.


CC BY-SA Davide "Dodo" Oliva

Les Suisses sont dénoncés par la presse européenne au plan moral pour leur égoïsme et leur fermeture. Mr Montebourg parle de « lepénisme en vrai » et d’un « suicide collectif ». Il est vrai que ce vote est souvent instrumentalisé dans la presse par des nationalistes qui se réjouissent de ce qu’ils considèrent comme « la fermeture des frontières » et le rejet de l’étranger.

Revenons d’abord aux faits concrets.
L’article de loi 121 adopté le 9 février est très peu commenté, car il est de fait bien modeste et anodin : les contingents d’étrangers ayant une activité lucrative « doivent être fixés en fonction des intérêts économiques globaux de la Suisse ». Juste derrière le Luxembourg, la Suisse est le pays d’Europe qui accueille le plus d’étrangers sur son sol soit 22% de sa population, contre seulement 12% en France. Par ailleurs, pas moins de 10% des citoyens suisses vivent à l’étranger contre 2.5% des Français. Contingenter n’est ni limiter arbitrairement, ni fermer les frontières, ni se couper de l’Europe qui est le principal partenaire économique de la Suisse.

L’article 121 ajoute : « Les critères déterminants pour l’octroi d’autorisations de séjour sont en particulier la demande d’un employeur, la capacité d’intégration et une source de revenus suffisante et autonome ». La notion de « capacité d’intégration » est un critère essentiel pour l’immigration, puisque, comme disait Jean-Paul II, tout être humain a le droit de vivre chez lui. L’immigration est toujours une démarche difficile et ne peut être un bien pour la personne que si l’intégration est possible et réussie. Au niveau humanitaire, les banlieues françaises sont un modèle d’échec dont les premières victimes sont les immigrés eux-mêmes, dont un nombre croissant haïssent le pays qui les a « accueillis ». Vu le pragmatisme helvétique, le gouvernement appliquera ces contingents de façon souple, consensuelle avec ses voisins et surtout en répondant aux besoins des entreprises. Il est donc évident que les chiffres de l’immigration ne vont que très peu varier.

Les critiques des europhiles ne visent pas tant l’immigration que la possibilité pour un peuple d’exercer sa souveraineté. Mr Baroso lui-même et plusieurs eurodéputés se sont engagés dans la campagne, oscillant entre intimidation, chantage et menaces, qui se sont transformées en représailles réelles dès le lendemain du vote avec gel de plusieurs accords sur l’énergie, la recherche ou les études.

La Suisse vit un système fédéraliste qui est difficilement compatible  avec le centralisme bureaucratique bruxellois. Le peuple souverain n’a rejeté ni les étrangers, ni l’immigration, ni les accords bilatéraux, mais a plutôt rappelé à son propre gouvernement en premier, qu’il n’acceptait pas un transfert de souveraineté vers Bruxelles, quelles que soient les menaces.

Le principe de subsidiarité est le fondement de la doctrine sociale de l’Eglise : le supérieur ne fait jamais ce que l’inférieur peut faire et ne décide pas à sa place, l’inférieur peut solliciter le supérieur s’il en a besoin. La décision de laisser chaque pays décider du nombre d’étrangers est tout à fait légitime. Un sondage réalisé le 14 février[1] montre que 61,8 % des Allemands, 69,7 % des Français et 77,5% des Anglais auraient voté oui à cette loi. Les eurodéputés qui réfléchissent aujourd’hui comment punir le mauvais élève, s’opposent donc tout autant à leur propre population qu’à la Suisse.

Si l'on accepte que l’Etat ou le super-Etat bruxellois bafoue le principe de subsidiarité et décide à la place de l’autorité légitime des familles, des sociétés et des traditions culturelles, on impose un nivellement par le bas et un moule. La subsidiarité est aussi une condition et une source de compétitivité comme le montrent les bons résultats de la Suisse par rapport à l’Europe qui, à l’exception de l’Allemagne, décline à ce niveau[2]. Pour prendre un exemple, les restrictions à la liberté de l’enseignement se fondent sur la même aberration d’un Etat qui prétend savoir mieux que les parents ce qui convient à leur enfant. Le résultat est toujours une perte de qualité, un moule idéologique toujours plus intransigeant, un bureaucratisme paralysant. Par l’intimidation économique et une coercition des jurisprudences européennes, les peuples doivent appliquer des valeurs contraires à la large majorité des citoyens comme ce fut le cas pour la Pologne, la Hongrie ou la Grèce. Dans un tel contexte, on comprend la tentation hégémonique des eurodéputés et la violence de leurs réactions contre la Suisse qui représente le grain de sable dans les rouages et un vrai danger – pas pour les étrangers qui continueront à y travailler dans d’excellentes conditions de travail mais pour le processus de transfert de souveraineté vers Bruxelles du pouvoir bancaire, législatif et juridique.

La Suisse n’a évidemment pas les moyens de lutter contre Bruxelles ni de donner des leçons. Le gouvernement est donc placé devant deux alternatives : soit il continue sa politique passée, en visant une adhésion « progressive » à l’Europe, repoussant un peu les délais suite au vote du 9 février, soit il propose d’autres alternatives et d’autres déploiements économiques, comme le fait entre autres, Mr Arnauld Leclerq :

« Petit pays enclavé, la Suisse a longtemps et remarquablement su préserver son indépendance géopolitique et économique. Les assauts subis ces dernières années prouvent que cette période est néanmoins révolue. Dans la difficulté, certaines nations ou entreprises ont su saisir les changements de paradigmes pour se réinventer et capter de nouvelles sources de développement où l’on est le bienvenu, plutôt que de s’entêter à regarder dans le rétroviseur. Travailler à préserver des acquis avec l’Union Européenne n’est pas en contradiction avec une réallocation massive de ressources en direction des nouveaux marchés »

André Meye

http://www.realpolitik.tv/2014/02/suisse-ue-democratie-vs-bureaucratie/


 

[1] Par l’institut Isopublic-Gallup
[2] http://www.ouest-france.fr/competitivite-la-france-recule-encore-la-suisse-toujours-ndeg-1-1391484. http://www.tdg.ch/economie/La-Suisse-toujours-n1-mondial-de-la-competitivite/story/26128137

6 Commentaires

  1. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Il est vrai que la disposition votée ne changera pas grand chose à la situation des personnes étrangères qui travaillent déjà en Suisse comme le souligne l’article. Il est vrai aussi que les citoyens helvétiques devront supporter les conséquences de leur vote, puisqu’il remet en cause l’ensemble des accords commerciaux passés avec leurs voisins et que la négociation se fait avec un interlocuteur unique en position de force: Bruxelles. Cela étant, il ne faut quand même constater que le parti de Christoph Blucher n’a pas pris appui sur les sentiments les plus altruistes des Suisses pour faire passer cette votation, au demeurant rejetée par les francophones.
    Il y aurait beaucoup à dire sur le « centralisme bureaucratique » de Bruxelles. Ce n’est pas la faute de l’Union Européenne si on ne lui a donné comme compétence que de régler les détails de la vie économique des pays membres, pendant que la France doit se débrouiller seule au Mali et en Centrafrique.

    1. Claire

      Attention à ne pas personnaliser l'Union Européenne pour mieux s'apitoyer sur son sort : l'institution est construite par les hommes, et ce sont à eux que l'on fait reproche de la dévoyer. Cela n'a pas de sens de dire, par exemple, comme je l'ai beaucoup entendu : "mais la pauvre UE, on lui met tout sur le dos, mais il faut voir aussi qu'elle n'a pas beaucoup de pouvoir dans les autres domaines…" L'UE n'est pas une idole à défendre à tout prix, si elle n'a pas beaucoup de pouvoir dans les domaines où il serait intéressant et important qu'elle en ait, on peut tout à fait admettre que telle qu'elle est, elle est mauvaise, qu'il faut changer de cap, la repenser, faire marche arrière… Réfléchir de façon réaliste enfin, avec l'accord des peuples, qui, me semble-t-il, ont le droit de participer à leur destin !

  2. Gauthier

    cet auteur est habile, mais si on fait l’effort de prendre un peu de recul, il a quand même des questions qui se posent:
    -l’éternel argument de la « proportion d’étrangers », statistiquement la plus forte d’Europe: ce chiffre est une variable stock, il n’a aucun sens si on ne le rapporte pas à la variable des flux migratoires, ainsi qu’à l’effet du traitement de ces flux par l’administration. La Suisse est le pays dont la naturalisation est régie par une des législations les plus restrictives d’Europe, ce qui bloque le flux et provoque un goulot d’étranglement. Comme le disait le Professeur Bois dans les années 80 déjà, la Suisse « a fabriqué elle-même son problème d’étrangers ». La vraie question qu’il faudrait poser, c’est de savoir si la valeur du flux est vraiment supérieure en Suisse, ce qui serait le seul indicateur valable de sa supposée attractivité (il n’est d’ailleurs pas impossible qu’on soit alors toujours en tête de peloton, mais probablement pas dans la même proportion).
    – l’argument « personnaliste » et le recours à Jean-Paul II : d’abord, c’est une position comme une autre, pas la vérité dernière du genre humain. Il faut rappeler à l’auteur que les migrations, ça existe, et ça existera toujours (comme les conversions et les réformes…). De plus, si j’ai moi-même une certaine sympathie pour cette philosophie, il me semble hardi d’attribuer une pensée aussi généreuse au votant moyen qui a choisi le oui le 9 février: la violence peut aussi s’instiller dans la solitude de l’isoloir, et on ne me fera pas croire que les derniers succès de l’UDC en votation populaire sont l’expression d’une sollicitude profonde et sincère à l’égard du risque de déracinement dont on souhaiterait prémunir les migrants. La tentative de recycler le vice en vertu est habile, mais les ficelles sont vraiment un peu trop grosses.
    – De quel droit l’auteur juge-t-il du bonheur des habitants des banlieues françaises? De quel droit peut-il ainsi parler en leur nom et proclamer que la politique migratoire française est « un échec »? Qu’est-ce que cela signifie à l’égard de tous les jeunes issus de l’immigration, 100% français, qu’ils soient d’ailleurs « intégrés » ou non (soit dit en passant, à supposer même que cette question de l' »intégration » soit décidable objectivement – ce qui en soi est déjà discutable – il faudra quand même reconnaître qu’un très grand nombre de jeunes issus de l’immigration SONT parfaitement intégrés au sens où l’entend Meier…) ? Faut-il conclure qu’ils sont là par erreur? Qu’il vaudrait mieux les renvoyer au bled, séance tenante? Meier cède ici au cynisme, il prend argument des difficultés d' »intégration » de certains – que les principaux concernés vivent certainement aussi comme une injustice – pour remettre en question la légitimité de leur choix de migrer. Mais qui est responsable de cette supposée « non-intégration »? C’est là que le bât blesse: on ne peut pas à la fois être personnaliste et défendre une conception « organique » des groupes humains, interpréter les supposés « échecs » des sociétés multiculturelles comme l’effet d’une « barrière d’espèce » entre des groupes humains ainsi « essentialisés », « objectivés », réduits à leurs propriétés sociologiques objectives. Le succès de l’intégration d’une communauté est aussi du aux choix sociétaux du pays dans lequel les migrants s’installent, au regard des gens. Ce ne sont pas de simples données de fait irréductibles (comme le seraient le climat ou la géographie). Dans notre pays, depuis 20 ans, un seul parti, doté de moyens financiers indécents et de méthodes de communication orwelliennes, à réussi à construire de toutes pièces dans le regard de la population l’idée selon laquelle les étrangers constituaient LE PROBLèME N°1 DANS CE PAYS (tout le monde connaît au moins quelqu’un qui connaît quelqu’un dont « le fils est dans une classe où il n’y a que deux élèves qui parlent la langue nationale, tu te rends compte! »). L’identité, selon moi, ça sert à donner du sens à nos existences, et non pas à terroriser des pauvres gens. N’est-on pas aussi responsable de la manière dont on traite les migrants, dont on les considère? Au nom de quelle dissymétrie serait-ce toujours aux migrants de justifier de la réussite ou de l’échec de leur « intégration », et JAMAIS aux populations du pays d’accueil (et leurs choix politiques, culturels, etc.)? Dire que la migration n’est légitime que si elle est réussie, c’est donner au fait même de la migration des conditions de succès prohibitives. Qui jugera de cette « réussite »? L’administration? Les votants (comme dans ces communes qui ont introduit la naturalisation par vote et recalé tous les patronymes à consonance balkanique)?!? Selon quels critères? De quel droit Meier peut-il ainsi parler des populations des banlieues comme de grands enfants victimes de leurs illusions, dont il aurait mieux valu les protéger? Comment peut-il affirmer que leur sort serait pire dans les banlieues de France que dans les bidonvilles du Maghreb ou d’Afrique noire? Par quel genre de regard paternaliste et néocolonial peut-il se permettre de juger de leur capacité à discerner ce qui est bon pour eux?
    – L’argument institutionnel est imparable, parce qu’il suppose ce qui est en question; si vraiment la Suisse n’est EN RIEN compatible avec les institutions européennes, comme semble le croire cet auteur, alors cessons l’hypocrisie, et admettons que les options fondamentales que l’on défend pour l’avenir de ce pays sont simplement incompatibles entre l’UDC d’une part et le reste de l’échiquier politique d’autre part. Et que l’UDC ait le courage d’entrer dans une vraie démarche d’opposition, en renonçant à sa participation au gouvernement. C’est évidemment beaucoup plus porteur de jouer les caméléons, de prétendre en être et saper le travail de l’intérieur. Cette inconsistance est celle d’un parti qui ne vise en rien la défense des valeurs particulières, mais cherche simplement à durer politiquement, au prix de la mauvaise foi. C’est politiquement payant. Mais c’est moralement indéfendable, cette attitude détruit la confiance, les bases de la communauté politique, et notre « personnaliste » ne peut pas l’ignorer: ici encore, il cherche à faire passer le vice pour de la vertu.
    – Encore et toujours l’éternelle complainte des « vrais » démocrates victimes de la bureaucratie! Mais là encore, c’est un sophisme. Personne n’a jamais dit que par essence l’UE devait rester une construction purement administrative. Il est possible d’imaginer que l’UE devienne, elle aussi, un véritable état fédéral, avec un fonctionnement intégralement démocratique. C’est d’ailleurs la leçon la plus intéressante que la Suisse aurait à apporter à l’UE: intégrer des collectivités en un plus grand ensemble dans le respect des identités culturelles spécifiques (ce qui, soit dit en passant, ne viole en rien le principe de subsidiarité, principe juridique dont Meier donne également une interprétation essentialiste et métaphysique que je peine à comprendre); au lieu de ça, depuis le 9 février, la Suisse est plutôt devenue la mascotte de tous les populistes d’Europe qui sont prêts à détruire l’UE juste pour faire un bon coup politique. Bien sûr, un véritable état fédéral européen, libéral et démocratique, ça obligerait à un véritable transfert de souveraineté… Celui-là même dont les nationalistes ne veulent pas entendre parler. Le nationalisme construit donc les conditions mêmes de son refus de l’UE par principe: aux yeux du nationaliste, il n’y a par principe aucun moyen de bien faire pour l’UE, simplement parce qu’elle n’est pas les nations particulières. Lui reprocher son caractère bureaucratique et non-démocratique est donc de la mauvaise foi, de la rhétorique: les raisons du refus de l’UE, dans ce genre de discours sont beaucoup plus profondes, et reposent sur un postulat inanalysé (les nations existantes seraient l’horizon indépassable des sociétés humaines), qui constitue l’essence même du nationalisme. Dans cette optique, quoi que fasse l’UE, elle aura faux. On noie un argument recevable (la démocratie est préférable à la bureaucratie) dans un contexte dans lequel il ne peut pas être sincère.

    Précisons encore une chose: je l’ai dit, je ne suis pas insensible à la critique que l’on fait à l’égard des constructions politiques technocratiques, abstraites, déconnectées de toute signification concrète, de toute incarnation historique et culturelle. Tocqueville avait vu juste sur ce point: une démocratie, c’est un principe de forme, il lui faut la matière pour la faire vivre. Mais justement, ce que je conteste, c’est la manière dont l’auteur cède à la tentation métaphysique et objectivante, pose comme des essences éternelles des entités qui sont en fait des construits sociaux ouverts à une certaine révision (les identités, les cultures, etc.); ces dernières ne sont pas simplement arbitraires, mais peuvent néanmoins évoluer. C’est peut-être la leçon que nous donnent justement ces migrants des banlieues, quand on prend la peine de leur donner la parole (ce qu’on ne voit pas souvent…). Leur identité est multiple, mais ce n’est pas un non-sens pour autant. Cette multiplicité est construite, elle a une histoire, un sens. Le regard que l’on porte sur eux doit être affiné, c’est leur manquer de respect de prétendre simplement qu’ils détestent le pays qui les accueille. Plus généralement, cette matière historique qui donne à nos systèmes leur consistance, c’est quelque chose qu’il nous appartient toujours aussi de construire, de nous réapproprier, et pas seulement de « constater », comme s’il était possible de trouver dans le passé un reflet fidèle et univoque de ce que nous sommes. En ce sens, j’aurais une certaine sympathie pour les conceptions narrativistes de l’identité (personnelle et collective): un récit, c’est quelque chose qui n’est pas purement arbitraire, ça a du sens et ça s’appuie sur certaines traditions. Mais ça se construit aussi, ça évolue, à chaque réappropriation par la génération future. C’est donc en même temps une tâche, un défi à relever pour chaque génération que de donner du sens à une expérience de vie dont la signification n’est jamais donnée par avance, toute faite.

    Je peux comprendre qu’après ce vote, certains esprits fins aient été tentés d’y voir des motifs de satisfaction a postériori, d’en interpréter la signification dans un sens qui s’accorde avec une pensée assez subtile qui mérite par ailleurs d’être écoutée et respectée. Je pense que c’est néanmoins une erreur du point de vue historique. Quelles que soient les bonnes raisons qu’on peut trouver après coup pour justifier le oui, ce vote a pris place dans un certains contexte, qui éclaire d’une certaine manière les positions qu’on peut prendre à son sujet après coup. Dans une perspective narrativiste, le vote peut être interprété comme une sorte de rendez-vous que la population prend avec elle-même pour écrire un nouveau chapitre. Ce rendez-vous a été totalement manqué. Aucune authentique possibilité de négociation explicite du contenu du récit n’a existé pendant cette campagne, pour la simple raison que les initiants ont monopolisé le crachoir et envahi l’espace public de mensonges, de contre-vérités, de provocations et d’insultes, avec un mépris total de l’adversaire qui caractérise le style de communication de ce parti. Dans ce contexte, ce vote est une véritable faillite du système de démocratie directe, et non l’expression de son excellence. Il appartient donc à chacun de mesurer qu’en cherchant à justifier ce vote a postériori, il peut contribuer implicitement à blanchir ces gangsters de la nation de leur crime. En réalité, le communautarisme exprimé dans ce vote n’est en rien l’expression d’une supposée résistance face au rouleau compresseur anomique d’un libéralisme mondialisant qui priverait les citoyens de l’expérience du sens dans leur rapport à la collectivité. Les populismes du genre de l’UDC ne sont pas les adversaires courageux d’un libéralisme anomique, il en sont au contraire le dernier avatar. Le genre de démagogie à l’œuvre dans ces campagnes est une communication de masse qui trouve son écho dans une société de masse, atomisée et déstructurée, déconnectée des relais traditionnels de sociabilité qui donnent du sens à l’action politique. Les messages qu’ils diffusent n’ont pas de sens profond, pas de but, pas de cohérence. C’est le langage de la publicité, qui n’est ni vrai ni faux, mais doit simplement faire agir les personnes comme un seul homme. L’UDC, le drapeau suisse, ce sont désormais des marques, des logos que les communicants valorisent au moyen d’un discours tout prêt, qui n’exige pas le moindre engagement de la part de ceux qui y adhèrent (« vous n’avez qu’à voter, qu’à suivre, nous nous chargeons du reste »: il n’y a qu’à regarder, c’est vrai, l’UDC a toujours réponse à tout). C’est le degré zéro de la politique, ça n’est plus que du marketing, c’est le stade ultime de l’aliénation du citoyen. Le nivèlement par le bas est bien plus grave dans les slogans décérébrés des campagnes de l’UDC que dans la législation européenne. Nous ne devons pas cacher cette faillite retentissante, nous devons faire voir les dégâts, nous devons dire ici haut et fort que notre société dérive vers une forme de violence et d’irrespect de la parole d’autrui qui ne s’arrêtera pas tant qu’on ne la dénonce pas explicitement, tant qu’on n’aura pas cherché à reconstruire ce que la société de masse a détruit. On aurait peut-être souhaité que les catholiques soient ici au rendez-vous, pour rappeler justement des valeurs qui font que nous sommes ce que nous sommes, des valeurs qui auraient conduit à davantage de solidarité avec ces étrangers que nous campagnes de vote ravalent au rang de simple ressource de marketing politique qu’on peut impunément accuser de tous les maux, désignent comme boucs émissaires, hommes à abattre pour de simples motifs électoralistes.

  3. Raoul

    J’ai apprécié la réponse très analytique et critique de M. Gauthier. Malheureusement, je trouve qu’il semble par moments pencher vers les mêmes travers qu’il reproche justement à l’auteur de l’article : il interprète beaucoup et fini par verser dans la métaphysique. J’ai pensé que M. Meier vise plus juste avec moins de mots.

    Il y a un nombre de commentaires et d’analyses théoriques sur ce vote du 9 février. Mais il est une question essentielle (ethymologiquement parlant) qui reste pourtant peu abordée : qui a proclamé le dogme de ‘la libre circulation’ et quelle est la légitimité de ce dogme ?

    Si c’est un droit universel que les penseurs européens ont ‘découvert’, alors pourquoi l’Europe a-t-elle des frontières avec la Turquie, avec le Maghreb, avec le Caucase ? Si c’est parce que ces régions ne remplissent pas des conditions définies arbitrairement, pourquoi des pays qui ne remplissent pas ces conditions sont-ils encore admis au sein de cet espace idéologique ‘sacré’ ? Et pourquoi prétendre s’arrêter à l’Europe, alors qu’un plan transatlantique est déjà sur l’atelier?

    L’idéologie européenne (car c’est une idéologie) contient en elle-même une utopie identitaire, bien relevée par Ph. Seguin en son temps. Au centre de ce plan idéologique n’est pas l’humain, ni la population, ni les peuples, mais le profit et la facilitation des réseaux de profit. Erasmus, la recherche, les vacances sans passeport ne sont guère que des effets bénéfiques secondaires et utiles sur le plan démagogique.

    L’Europe aurait pu être un projet pour le bien de l’Homme (certains usent encore de cet alibi d’ailleurs : cf la déclaration de M. Juncker sur les cimetières européens. Comme s’il n’y avait d’autre choix que ‘la guerre ou la libre circulation des personnes’). Mais elle se révèle avant tout être un plan destiné à favoriser les réseaux de puissance. Economiques surtout, politiques bien sûr, et sans aucun doute de réseaux moins apparents.

    Les réactions caractérielles, presque fanatiques de Bruxelles au vote suisse montrent bien l’absence de considération de l’ ‘Union Européenne’ pour les populations.

  4. Pingback : Bibliographie de la partie sur la Suisse | TPE