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Le drame de l’humanisme des droits de l’homme

Retranscription d’une conférence du Professeur Rémi Brague, qui est venu à l’ONU le 20 mars 2014 présenter son avant-dernier livre Le propre de l’Homme, sur une légitimité menacée. Le Professeur Rémi Brague est membre de l’Institut de France, professeur de philosophie médiévale à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilians-Universität de Munich. Il est l’auteur de La voie romaine, La sagesse du monde, La Loi de Dieu, Au moyen du Moyen-Age, Du Dieu des chrétiens, Les Ancres dans le ciel.

La notion d’humanisme a perdu le caractère d’évidence qu’elle a eu pendant longtemps. Il y a aujourd’hui un malaise sur la valeur même de l’humain. Pourtant, le présupposé de l’humanisme est que l’humain vaut la peine d’être défendu. L’humanisme défend l’humanité de l’homme contre l’homme lui-même parfois. Même si dans sa seconde acception, l’adjectif « humain » est laudatif, l’humanité est dorénavant menacée de l’intérieur.

Problématique
Auparavant, seule la question des moyens à mettre en œuvre pour promouvoir et accroître l’humanité a été soulevée. Désormais, la question qui se pose est celle du fondement même de l’humanisme. Schopenhauer, à la première phrase de son Essai sur la morale, écrit : « Il est facile de prêcher la morale, il est difficile de la fonder » [1]. Il semble que l’humanisme dorénavant ne se définit plus que comme un anti-anti-humanisme, c'est-à-dire qu’il n’affirme plus des valeurs positives universelles, mais qu’il essaie de s’imposer par défaut, car toute autre philosophie serait pire.

Construction de la notion d'humanisme
Le mot humanisme a été forgé, semble-t-il, vers 1840. Mais la notion elle-même s’est construite en quatre étapes remontant très loin dans l’histoire des idées :

  • Premièrement, l’homme a pris conscience de sa différence (sans jugement ni comparaison) avec tout ce qui n’est pas lui : animaux, terre… Par exemple, les Egyptiens ont des dieux hybrides, mi-hommes mi-animaux, sans distinction claire entre les deux. Par la suite, les grecs vénèrent des dieux exclusivement d’apparence humaine. Ainsi les grecs ont une compréhension de la spécificité de l’homme, fondée sur deux aspects principaux :
    • Le logos, la raison, avec l’homme comme animal rationnel ;
    • La cité, la chose publique, la politique, avec l’homme comme animal politique, les hommes s’associant entre eux.
  • Deuxièmement, l’homme se considère lui-même comme meilleur. Plusieurs sources attestent du cheminement de cette idée à travers les civilisations. Aussi Xénophon, chez les grecs anciens, dit-il déjà que l’homme est le meilleur des êtres vivants. La Bible, au psaume 8, pose la question « Qu’est-ce que l’homme » [première occurrence de cette question fondamentale dans l’histoire universelle] et place l’homme juste en dessous des êtres divins, juste au-dessus des animaux. La Renaissance italienne a repris et amplifié cette idée de supériorité de l’homme sur le reste de la création, depuis le premier Traité de la dignité de l’homme, publié en 1453 [2].
  • Troisièmement, le début du XVIIe siècle a déduit de la nature différente et supérieure de l’homme, que ce dernier est chargé de dominer les autres, de s’en faire le maître, de conquérir la nature. Cette supériorité de l’homme ne lui est plus conférée par la nature ou par dieu, mais elle est conquise par l’homme lui-même. Descartes, Bacon illustrent ce courant de pensée. L’allemand Fichte précise que la conquête de la nature devient un devoir moral pour l’homme et non plus seulement une nécessité ou une optimisation matérielle pour son confort [3].
  • Quatrièmement, l’homme est tellement supérieur qu’il prend la place de créateur, dans une sorte d’humanisme exclusif. Il n’y a rien au-dessus de l’homme. Marx, rattaché à cette philosophie, l’exprime en ces termes : « Le credo de Prométhée [qui arrache le feu de l’olympe par un effort surhumain] est le credo de la philosophie. » [4] La conscience humaine devient la divinité supérieure, devant laquelle il ne saurait y avoir d’autres divinités. Auguste Comte appelle l’homme le « Grand Etre ». Fénelon dans les sciences, Rousseau dans l’effusion lyrique de la littérature romantique ont contribué à cette prise de position.

Ces quatre étapes historiques de la création de la notion d’humanisme se sont succédées non de manière nécessaire, mais par choix volontaire de l’homme.

Déconstruction de la notion d'humanisme, hormis la quatrième étape
Puis cette construction en quatre étapes, étalée sur plusieurs millénaires, s’est effondrée étape par étape en l’espace d’un siècle à peine.

  • La troisième étape, l’homme supérieur devant cultiver la nature, s’en servir, a été mise à mal par le mouvement écologique, qui ne cesse de prendre de l’ampleur aujourd’hui. Or, la frange extrême de l’écologie considère que l’homme n’a plus le droit de soumettre la nature, que le respect de l’environnement passe par un rabaissement de l’homme. L’américain Marsh, dès 1864 dans Man and nature, qui sert de livre fondateur pour tous les écologistes américains, l’exprime très clairement [5].
  • La deuxième étape, fondée sur la supériorité de l’homme, est déconstruite par un courant de pensée qui voit dans l’homme le pire de tous les êtres vivants, le plus dangereux, le plus omnivore et celui qui veut toute la place. Le rêve d’une terre délivrée de la présence de l’homme transparaît par exemple dans un texte de jeunesse de Gustave Flaubert en 1838 [6]. Il est repris de temps en temps, notamment par D.H. Lawrence : « L’homme est une des erreurs de la création » [7].
  • La première étape, celle de la prise de conscience de la différence de l’homme avec ce qui l’entoure, est aussi attaquée de plus en plus souvent. La pensée la plus vulgarisée de nos jours explique que l’homme ne se distingue du reste des animaux que par degré (très faiblement) et non plus par nature. C’est la fin de l’exception humaine. Le langage, la vie sociale, le sens moral, le rire… ne sont pas propres à l’homme, ne lui sont pas caractéristiques, mais au contraire se retrouvent chez des animaux comme les singes ou les dauphins. Il existe une sorte de joie mauvaise à vulgariser des informations comme l’appartenance en commun de 95% de l’ADN de l’homme et du singe. Pour autant, Marcel Proust et Rémi Brague ont plus de 99% d’ADN en commun mais l’un est un meilleur écrivain que l’autre.

Seul l’humanisme exclusif, la quatrième étape de la construction de la notion d’humanisme, est toujours là. L’homme est à la place de dieu, nie toute espèce de divin. Il n’est plus possible d’être païen de nos jours, de voir un dieu dans un orage par exemple.

Echec de l'humanisme athée
Mais pour autant, des dieux nouveaux apparaissent sans fin : la classe (Marx), la race (Hitler), la nation (les deux guerres mondiales), la religion laïque… Le livre d’Anatole France, Les dieux ont soif [1912], rappelle cette création renouvelée de nouveaux dieux sous toutes les formes. C’est donc une sorte d’échec de l’humanisme athée, échec qui est en germe dès le fondement de la philosophie moderne chez Machiavel, chez Hobbes. Ces derniers, à l’influence et au retentissement considérables, ont fondé leur humanisme athée sur des règles qui permettent aux hommes de vivre ensemble. Ces règles sont certes efficaces, nécessaires mais demeurent insuffisantes. Ces auteurs expliquent à leurs lecteurs qu’il est de l’intérêt de l’homme de respecter ces règles. Mais ces auteurs demeurent à court d’arguments quand il s’agit de justifier voire simplement d’expliquer l’existence des hommes. Il n’y a plus de point d’Archimède extérieur, permettant de porter un jugement sur l’homme. L’humanisme athée est incapable de porter un jugement sur l’homme lui-même. On ne peut pas se juger soi-même, ni juger une personne sur l’opinion qu’elle a d’elle-même. Sartre l’a bien compris, qui cite l’expression d’un personnage de Cocteau [dans Le tour du monde en 80 heures] prenant l’avion, au début de l’aéropostale, au-dessus des montagnes : « L’homme est épatant. ». Puis le philosophe existentialiste commente : « Cet humanisme est absurde, car seul le chien ou le cheval pourrait porter un jugement d’ensemble sur l’homme. » [8]

Besoin de transcendance
Ce point d’appui extérieur, ce point d’Archimède, pourrait être constitué par exemple par une transcendance, de préférence un Dieu à l’image d’une personne (et non une divinité à l’instar d’une chose) que l’homme chercherait à contempler face à face. L’absence de ce point extérieur, de transcendance se fait cruellement sentir aujourd’hui. En effet, au moment même où l’homme n’a plus d’appui extérieur pour se juger, il s’est forgé la possibilité réelle (celle dont les moyens de mise en œuvre sont déjà là) de détruire l’humanité, que ce soit par la bombe nucléaire ou chimique, par la pollution aggravée, par l’extinction démographique déjà en cours dans les pays développés où le seuil de renouvellement des générations, à deux enfants par femme environ, n’est plus atteint.

L’humanisme rêve que l’homme se prenne lui-même en main, devienne le maître de son destin. Ce rêve est devenu réalité. L’homme a les moyens de s’autodéterminer : choisir de donner naissance ou pas, choisir le type de personne à qui donner naissance, choisir sa mort, choisir son mode de reproduction… Mais l’autodétermination peut être aussi bien positive (l’affirmation de soi) que négative (le suicide).

L’humanisme des droits de l’homme ne devrait pas être complètement coupé de tout fondement religieux. C’est une des seules manières de pouvoir continuer à répondre en profondeur à la question fondamentale : Pourquoi est-il bon qu’il existe des hommes ?    

Bertrand Ducasse 


[1] A. Schopenhauer, Preisschrift über die Grundlage der Moral [1840], in Werke, éd. W. von Löhneysen, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1962, t.III, p.629
[2] G. Manetti, De dignitate et excellentia hominis, éd. E.R. Leonard, Padoue, Antenore, 1975
[3] J.G. Fichte, Die Bestimmung des Menschen [1800], I, in Ausgewählte Werke, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1962, t.III, p.288-289 ; puis Der geschlossene Handelsstaat [1800], I, 3, ibid., t.III, p.452
[4] K. Marx, Differenz der demokritischen und epikureischen Naturphilosophie [1841], préface, Werke, „Ergänzungsband“, Berlin, Dietz, 1968, p. 262-263
[5] G.P. Marsh, Man and Nature or Physical Geography as Modified by Human Action, éd. D. Lowenthal, Cambridge (Mass.), The Belknap Press of Harvard University Press, 1965
[6] G. Flaubert, Mémoires d’un fou [1838], chap. IX, in Œuvres complètes, éd. B. Masson, Paris, Seuil, 1964, t.1, p.234b
[7] D.H. Lawrence, Women in Love [1920], New York, Knopf, 1992, chap.XI, p.121-122
[8] J-P. Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Paris, 1646, Nagel, p.90-94

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