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La traduction italienne du livre-interview « Le pape et le philosophe » vient de paraître en Italie [1]. La pensée d’Alberto Méthol-Ferré, philosophe uruguayen et ami du futur pape Bergoglio, apporte une lumière prophétique sur l'athéisme d'aujourd'hui – auquel il donne le nom significatif d'« athéisme libertin » – et sur la soif de beauté.

Méthol-Ferré constate que la culture dominante est passée d’un « athéisme messianique » (les systèmes totalitaires) à un athéisme hédoniste à partir des années soixante et de la diffusion des images télévisées pour les masses. Cet « athéisme libertin [2] » produit donc une société où la consommation l’emporte sur le travail productif et la créativité, où le plaisir et l’émotion prennent le pas sur l’être et la contemplation. Les critères de la réussite politique et sociale sont désormais le pouvoir d'achat et la consommation.

Cette recherche de plaisir, de satisfaction esthétique, individuelle, capricieuse, fut théorisée voilà bien longtemps par le marquis de Sade. Au point de départ, sa philosophie était un relativisme et un scepticisme général, mais à partir du plaisir Sade a développé un véritable système idéologique et dogmatique. Pour lui, la vie humaine trouve son sens dans la recherche et la satisfaction du plaisir qui est un droit inaliénable. La vie sans plaisir n’est plus vraiment humaine, et ceux qui ne sont plus à même de satisfaire leur eros ne sont plus dignes de vivre. Les seuls critères moraux sont la satisfaction, le plaisir, l’esthétisme.

Méthol-Ferré constate que la télévision a permis la diffusion « grand public » de l’athéisme libertin de Sade. Cependant, il est difficile d’être un vrai athée aussi beaucoup de personnes « agnostiques » conservent des critères moraux qui supposent implicitement l’existence de Dieu. Le marquis de Sade a eu, lui, le « courage » de présenter l’athéisme libertin dans sa logique et ses ultimes conséquences. La difficulté à être « véritablement » athée se manifeste aujourd’hui par un théisme « new age » où le spirituel est un produit de consommation. Dans le monde artistique par exemple, on assiste à un balancement entre Sade et Bouddha. Si tant d’artistes recherchent une inspiration dans le bouddhisme, c’est que la recherche absolue de plaisir du « libertin » rejoint finalement la négation du plaisir de Bouddha, qui recherche l'absence de douleur dans le nirvana. L’athéisme contemporain porte également en lui ce refus de souffrir, ce rejet du sacrifice, du don de soi-même, cette négation de la croix. L’idéologie libertine affirme en même temps la faiblesse de l’individu, l’insuffisance de son être et l’impossibilité de dépasser les limites de ses désirs.

Augusto Méthol-Ferré ne se limite pas à une analyse sociétale, il s’intéresse à la racine positive de l’athéisme libertin : « La vérité de l’athéisme libertin est la perception du fait que l’existence a une destination intime de plaisir, que la vie elle-même est faite pour une satisfaction. Sans cette base existentielle personne ne supporterait la souffrance de vivre… En d’autres termes : le noyau profond de l’athéisme libertin est un besoin caché de beauté. La vie elle-même est joie : une prostituée, une folle, un pervers, un assassin vivent pour la beauté contenue dans l’acte de vivre. (…) C’est l’acte même de l’être. »

Si l’athéisme messianique fondait son exigence et sa lutte dans la justice, l’athéisme libertin fonde son « combat » dans l’exigence de beauté qui est menacée par la souffrance, la contingence, l’insuffisance radicale de la vie. Autrement dit, l’athéisme libertin séduit l’homme contemporain parce qu’il rejoint le désir de beauté. L’idéologie pervertit ce désir naturel par le divorce dans la pratique entre la beauté, la vérité et le bien. L’idéologie est de ne plus vivre la beauté comme un amour unissant la vérité, l’être, le bien et la justice due à l’autre et à Dieu.

Méthol-Ferré souligne que là est le véritable enjeu de la question : « L’athéisme libertin ne crée pas dans la justice, n’a aucune cause à poursuivre, à défendre, ou à promouvoir si ce n’est la recherche de plaisir et de l’image de la beauté qu’il s’est formé. Cependant, la beau tel qu’il est conçu par l’athéisme libertin souffre une perversion, parce que l’essence du beau est son lien avec la vérité et le bien ; (…) séparé, arraché, il devient un esthétisme, une vitalité pure qui affirme le plaisir à tout prix. (…) Au fond, cela élimine la consistance du toi. Il n’existe personne, aucun être réel concret avec qui se relationner. L’athéisme libertin est une subjectivité qui jouit sans loi ni autres limites que celles érigées par la volonté propre ».

La pertinence des propos de Méthol-Ferré montre que la réconciliation et l’amitié voulues par Paul VI entre l’Eglise et les artistes [3] sont un enjeu central de l’évangélisation aujourd’hui. L’art moderne est devenu une « source de plaisir » réservé à une élite, un objet de « consommation », un investissement « matériel », un objet de spéculation. Il est donc coupé de son lien naturel avec Dieu. Bien souvent instrumentalisé par l'argent ou le pouvoir, il perd sa dimension de gratuité et sa finalité première qui est d'être expression du Mystère.

Méthol-Ferré a beaucoup influencé le pape François, comme le note Sandro Magister : « Il y a une concordance impressionnante entre ces idées de Methol-Ferré et le programme de pontificat de son disciple Bergoglio, qui refuse "la transmission inorganisée d’une multitude de doctrines qu’il faudrait imposer avec insistance" et qui insiste sur la nécessité d’une Église qui soit capable de "rendre les cœurs brûlants", de soigner toutes les sortes de maladies ou de blessures et de redonner le bonheur [4]. »

Son analyse de l’idéologie libertine invite à une réconciliation entre les artistes et l’Eglise, le beau et les pauvres, la soif de beauté et l’attente d’une rédemption, la joie et le sacrifice, la solitude de l’homme et celle de « l’Ecce Homo ».


[1] http://www.libreriacoletti.it/libro/IL-PAPA-E-IL-FILOSOFO/9788882729905
[2] http://www.metholferre.com/obras/entrevistas/detalle.php?id=7
[3] Paul VI, l’Eglise et l’art, chapelle Sixtine, 7 mai 1964
[4] Cf Sandro Magister : http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1350753?fr=y

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3 Commentaires

  1. Je précise que le Marquis de Sade, dont je n’avais presque jamais entendu parler, et l’un des penseurs français les plus connus en Colombie: avec des amis, nous avons même racheté le café Sade pour le renommer Couleur Café!!