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Rencontre avec « Paul dans sa vie »

Paul Bedel est un paysan normand du Cap de la Hague aux allures irlandaises sur la presqu'île du Cotentin. Avant sa retraite, un merveilleux film a été fait sur lui : "Paul dans sa vie". On y découvre un sage plein de bon sens et d'humour qui puise dans la simplicité de sa vie la source pour la contemplation, un homme de foi qui a choisi d'obéir plutôt que de "faire sa vie". Nous l'avons rencontré dans son potager. Il nous a emmenés chez lui autour de la table, dans sa maison, dans sa vie. Ecoutons-le nous raconter ce qui constitue certainement la ligne de sa vie, la "figure de sa mission" comme dirait le cardinal Balthasar.


Le potager de Paul Bedel © Points-Cœur

Ses mains étaient devenues les miennes

"Quand j'étais jeune, j'avais le projet de me marier avec une jeune fille. Mais un beau jour, alors que j'étais aux champs avec mon père, voyant que celui-ci était fatigué, je lui ai fait remarquer qu'il devait se reposer. J'en ai alors entendu de toutes les couleurs ! Puis il a essayé de reprendre la charrue, mais n'y arrivant plus, il m'a dit qu'il s'arrêtait un instant. Je lui ai alors dit que moi, je continuais…

Il est alors parti dans le champ d'à côté, comprenant que c'est moi qui allais reprendre la ferme. Il est alors revenu tout heureux, comprenant que ses mains étaient devenues les miennes.

J'ai alors fait le sacrifice de ma vie, de mon mariage, face au besoin de mon père. J'ai alors consacré toute ma vie au travail dans les champs, à l'élevage de mes bêtes, avec l'aide de mes deux sœurs. Nous sommes restés tous les trois célibataires."

C'est pour lui que j'ai sacrifié ma vie

"Juste avant le film, avant ma retraite, je pensais que ma vie n'avait servi à rien, qu'elle n'avait pas de sens. Puis vint le film, "Paul dans sa vie".  A partir de ce moment, un flot quasi ininterrompu de personnes est venu me voir chez moi. 11 000 personnes jusqu'à ce jour. Parmi eux, un jeune. On a discuté de tout et de rien. Il m'a ensuite écrit une lettre me disant qu'il était revenu à l'Eglise grâce à notre rencontre et qu'il allait recevoir le sacrement de confirmation. Je me dis que c'est peut-être pour lui que j'ai sacrifié ma vie pour ce travail. Je suis drôle, non ?"

Ce fruit recueilli à l'improviste est certainement la partie émergée de l'iceberg venant de son acte d'obéissance à son père, qu'il voit comme obéissance au Père : voilà toute la ligne de sa vie à laquelle il s'est tenu fidèlement.

Comme l'écrit Tarkovski dans "Le temps scellé": "Le personnage principal de mon film, Le Sacrifice, est un homme faible, au sens courant du terme. Il n'est pas un héros, mais un penseur et un honnête homme capable de se sacrifier pour un idéal élevé. Quand la situation l'exige, il n'esquive pas ses responsabilités ni ne les renvoie vers les autres. Et il prend le risque d'être incompris, car sa façon d'agir n'est pas seulement radicale mais aussi affreusement destructrice aux yeux de ses proches. C'est là que réside la force particulièrement dramatique et véridique de son acte. Néanmoins, il exécute cet acte et franchit avec lui le seuil du comportement accepté comme normal. Il prend donc le risque d'être qualifié comme fou, parce qu'il a la conscience d'appartenir à un tout, ou, si l'on veut, au destin du monde. Mais en réalité, il n'a fait qu'obéir à sa vocation, telle qu'il la ressent dans son cœur. Il n'est pas le maître de sa destinée, mais son serviteur. Et ce sont ainsi des efforts individuels, que personne ne voit ni ne comprend, qui soutiennent très probablement l'harmonie du monde." [1]


© Points-Cœur

Paul, un fou dans notre culture hédoniste et matérialiste. Paul, un homme qui obéit à la Voie là on l'on prône une vie sans lien, "dissolue", centrée sur son "moi". Paul, un homme faible grâce auquel peut-être le monde ne s'est pas encore écroulé.

Le film documentaire de Rémi Mauger, "Paul dans sa vie" :

Un livre de Catherine Ecole-Boivin (avec préface de Didier Decoin), "Paul dans les pas du père" :


Bande annonce du film "Paul dans sa vie"

 


[1] "La capacité au sacrifice dont je parle, et qui doit devenir la forme organique et naturelle d'existence de tout homme doué de quelque qualité spirituelle, ne peut être perçue comme une fatalité malheureuse, ni comme une punition qui serait imposée par on ne sait qui. Je veux parler de l'esprit de sacrifice, de l'essence même du service envers le prochain, reconnu comme unique forme possible d'existence et assumé librement par l'homme au nom de l'amour". Ib. p. 271.

2 Commentaires

  1. frédéric

    Génial cette rencontre…. Depuis de nombreuses années, « Paul dans sa vie  » est certainement le film qui m’a le plus ébloui, ému et nourri. C’est une étonnante déflagration sous la tranquille quiétude des apparences. L’humble sagesse de cet homme a le goût de la terre, lui et ceux qui lui ressemblent sont les doux à qui elle appartient. Cet homme est un artiste qui célèbre tout ce qu’il touche, un oeuf, du lait, du beurre, des vaches, des champs…. Tout prends de la grandeur, de la densité, sa juste place…. Le grand choix de sa vie, (dont parle l’article) se déroule dans une simplicité dont seul les enfants sont capable… Cet homme, et ceux qui lui ressemblent me sont une source inépuisable d’espérance. Peut être est-ce par eux, avant tous le reste, que tiens encore notre pays. (C’est aussi un thèse que Tarkovsky donne à son film le sacrifice).

    Que l’auteur de cet article (merci à lui) se tienne prêt, je vais le bombarder de questions lors de notre prochaine rencontre !

  2. Marie Cousin

    Merci Père Raphaël pour ce magnifique article. Cela a dû être très emouvant de rencontrer une aussi belle personne !