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L’Europe dans la pensée de Joseph Ratzinger – Benoît XVI

Le professeur Josef Zöhrer, ancien élève du professeur de dogmatique J. Ratzinger à l’université de Ratisbonne, a abordé la question de l'identité européenne sour un angle historique et philosophique lors d'un "Rhein Meeting" sur le thème : "Europe, identité ou stratégie ?", que nous avons déjà évoqué dans un article précédent. Il serait déplacé de vouloir rendre ici la substance de cette intervention extrêmement riche et pédagogique, mais nous voulons néanmoins en donner quelques idées clefs, très frappantes pour leur pertinence et l’espérance qu’elles portent en elles. Certaines font écho à l'article paru sur ce même blog il y a deux jours "Not in my name…"


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Première idée – l’Europe naît de la rencontre entre la foi et la raison

La rencontre par le biais du christianisme entre la Grèce et Israël n’a rien d’un hasard : chez ces deux peuples, la recherche de l’unité entre la foi et la raison est vive, désireuse de briser habitudes et relativisme stérile (qu’on pense à la religiosité sclérosée de l’Egypte d’où sort Israël ou aux jeux des sophistes dénoncés par Platon). En ce sens, on note un parallèle frappant entre le discernement mosaïque et le discernement socratique. Le christianisme, vivant de la certitude de la rencontre personnelle avec le Logos, porte cette recherche à son apogée.

Seconde idée – le système politique européen, unique en son genre, est le fruit de la laïcité

Lorsque la culture chrétienne naissante rencontre Rome, elle applique précisément ce discernement sur le plan politique. Dans une société où politique et religion sont inséparables, les chrétiens tranchent : prier pour l’empereur, oui ; prier l’empereur, non. Lorsque Constantin scelle la fin des grandes persécutions, il ne fait au fond malheureusement que prolonger l’utilisation de la religion au profit de la stabilité politique de l’Empire. Et ce césaropapisme se poursuivra à Byzance.

En revanche, à l’Ouest, après la chute de Rome en 476, s’affirme la figure du Pape et s’affine la doctrine des deux glaives, formulée par le Pape Gélase : si en Christ sont unis les ministères spirituel et politique, les deux ont été séparés par Lui sur cette terre entre le Pape et l’Empereur. Il y aura toujours des va-et-vient et des querelles, car cet équilibre ne saurait qu’être instable, mais ce formidable pas en avant dans la conception de l’État et de la raison restera le fondement le plus ferme et le plus original des nations européennes.

Troisième idée – la soif d’autonomie vis-à-vis de Dieu détruit l’Europe

Si la modernité voit se poursuivre le développement d’une saine laïcité et de la liberté de conscience, voyant opinions et fois diverses communiquer au sein d’un même canon de valeurs, elle porte néanmoins à un extrême fort dommageable la prétention de la raison à une pure autonomie. Le rationalisme européen a de fait une double conséquence : d’une part l’étroitesse d’esprit découlant nécessairement de la prétention d’exclure du domaine du connaissable tout ce qui dépasse les capacités de la raison ; d’autre part la folie d’une liberté absolutisée, comprise comme autonomie totale.

Les effets de cette double perversion se sont fait sentir pesamment dans l’histoire de notre continent, gangrenant l’éthique et la politique au point de laisser advenir les systèmes totalitaires que l’on sait. L’éthique est rabaissée au rang du calcul (les lois eugénistes de stérilisation forcée des personnes « improductives » du Troisième Reich par exemple ne sont  pas un unicum ; la plupart des pays occidentaux non-catholiques avaient déjà adopté de telles lois dans les années 20).

La politique quant à elle divinise ses mythes, tour à tour le Progrès, la Nation, le Parti. On en arrive aux aberrations les plus étonnantes, où la conscience de la personne doit être abdiquée au profit du système, comme on l’entend chez Brecht : « Il nous faut arriver enfin à une société où l’homme n’a plus besoin d’être bon. » Le mélange le plus corrosif entre rationalisme, progressisme et messianisme est bien le marxisme, qui dans le rejet total de tout ce qui a pu le précéder a littéralement ravagé notre continent, avec un acharnement destructeur – théorisé dans sa doctrine ! – qui laisse pantois. Mais ce qui étonne le plus est la fascination que continue à exercer cette idéologie, ce mythe du progrès libéré de Dieu. Elle se traduit aujourd’hui par la recherche de l’émancipation, par un moralisme extrême et une « auto-haine » pathologique de l’Occident, qui ne voit dans son héritage chrétien qu’un poids insupportable. Le relativisme ambiant est l’expression directe de ce nihilisme.

Quatrième idée – l’Europe sait se faire haïr

Le mépris de soi pathologique évoqué ci-avant se mêle paradoxalement à un orgueil démesuré, que l’on perçoit très bien dans la prétention européenne à faire la leçon à tout-va et à exporter son modèle laïciste en même que son système économique. Or, dans nombre de pays directement concernés par cette exportation universaliste croît un rejet violent, signe de ce qu’a été blessé un aspect très intime de leur vie. La montée d’un islam revendicatif en semble un bon exemple, montrant par ailleurs que le « choc des civilisations » dont on se plaît à parler est en fait bien plutôt un choc entre un monde sécularisé et un monde religieux. L’Europe sécularisée a perdu, et ses peuples se suicident, comme le montrent bien leurs taux de natalité.

Cinquième idée – les chrétiens sont une force essentielle pour l’Europe

L’identité européenne repose sur la rencontre de la foi et de la raison. Elle vit tant que cette rencontre demeure vivante, tant que la question vit dans ses habitants. Comme le Pape Benoît le soulignait dans son fameux discours de Ratisbonne, il est essentiel de se souvenir que le christianisme est la religion du Logos, qu’il est per se rationnel et ouvert à toute rationalité.

D’autre part, il appartient à la raison de se demander si justement il ne lui est pas irrationnel de rejeter Dieu. Il lui revient de chercher sa forme particulière pour l’Europe, qui sans doute trouve son origine dans une perception humble et reconnaissante de son histoire. Elle peut redevenir alors un socle fécond pour notre continent, se reconnaissant des fondations plus profondes qu’elle-même. Ainsi l’exprime E-W Böckenförde dans sa profonde réflexion politique : « L’État libertaire et séculier vit de prémisses qu’il n’est lui-même pas en mesure de garantir. »

En ce sens, le christianisme peut devenir une force pour l’Europe sans pour autant se faire religion politique. Les chrétiens sont un avertissement vivant de ce que :

1 – le salut est ailleurs, si bien que tout état divinisé est dénué de sens
2 – la politique est un dialogue rationnel, donc recherche imparfaite de solutions pratiques
3 – la politique s’appuie sur l’éthique, et ne tolère pas la corruption

Ils constituent en quelque sorte un terreau dans lequel les consciences sont éveillées par la foi, les valeurs éthiques prises aux sérieux. Voilà le premier apport du christianisme dans la société européenne.

Trois points constituent le fondement des standards éthiques transmis :

1 – l’homme a une dignité absolue et des droits inaliénables, fondés dans sa relation au Créateur
2 – le mariage et la famille sont cellule indépassable de la société
3 – les relations interpersonnelles reposent avant tout sur le respect de ce qui est saint pour l’autre (même pour un athée !)

Sixième idée – quelques points pratiques qui dessinent un chemin

1 – la relation entre l’Église et l’État est et demeure une aporie, l’Église ayant une prétention publique internationale qui la met plus haut que l’État et crée une tension. Il n’est donc pas nécessaire, par irénisme, de rechercher à tout prix une union qui ne saurait exister, mais simplement un bon équilibre garantissant la liberté des deux. Les pères de l’Europe, Adenauer, Schumann et De Gasperi sont de grands modèles dans cette recherche, unissant leurs valeurs chrétiennes et une action politique rationnelle, simple et concrète.

2 – les chrétiens ne devraient pas hésiter à proposer au monde sécularisé de ré-examiner sa base de pensée, son « etsi Deus non daretur », faisons tout comme si Dieu n’existait pas. Dès lors que la culture chrétienne est évacuée d’une société, cette base s’écroule. Pourquoi ne pas penser « veluti si Deus daretur », comme si ?

3 – l’Église doit se garder sévèrement de se laisser réduire à une instance moralisatrice, et de chercher constamment à se justifier par de bonnes œuvres. Elle doit être d’abord ce qu’elle est, une communauté qui cherche le Royaume qui ne passe pas. Elle rayonnera alors par l’amour, dans un témoignage vivant et non institutionnel.

4 – Deux remarques historiques consolantes et pleines d’espoir peuvent conclure cet article : tout d’abord, Arnold Joseph Toynbee affirme que les civilisations surgissent en réponse à certains défis d'une extrême difficulté, où des "minorités créatrices" conçoivent des solutions pour réorienter la société entière. De fait, le destin d’une société entière repose sur des individus isolés ou des petits groupes, et les mouvements d’Église en sont une réalité particulièrement prometteuse. Enfin, il est bon de contempler saint Benoît, qui au milieu de tourments historiques sans précédents pour l’Europe, n’a pas prêché la morale, mais a construit de petits oasis au milieu de la violence.

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3 Commentaires

  1. Bories

    Il est hélas historiquement faux de parler de Schuman comme un « père de l’Europe ». Ce politicien pusillanime qui, à 54 ans, n’avait jamais eu une idée de sa vie, s’est contenté de lire comme un perroquet un texte fignolé par le secrétaire d’Etat américain Dean Acheson et transmis par Jean Monnet, lui aussi stipendié par les Etats-Unis. Relisons-la, cette fameuse déclaration : tout le mécanisme de destruction de l’Europe y est décrit dans ses grandes lignes, maquillé des oripeaux des plus hauts idéaux. Absence de débat démocratique, création d’une haute autorité dont les décisions s’imposent aux états, nomination à sa tête d’un personnage non élu et surpayé, perte de souveraineté : de traité en traité, c’est ainsi que les Européens ont été enchaînés les uns aux autres. Pour une présentation historique complète : http://www.upr.fr/dossiers-de-fond/la-face-cachee-de-robert-schuman

  2. Jean-Marie

    Merci pour ce commentaire. Il me semble que la réflexion de Benoit XVI – et c’est là tout son intérêt – est beaucoup plus profonde qu’une considération sur les mécanismes politiques qui ont pu conduire aux problèmes actuels. La caractéristique la plus belle de la réflexion de ce pape, outre son acuité, est qu’elle porte toujours l’espérance. Il y a très peu de penseurs actuels (cf le livre de Zemmour, par exemple, qui analyse le « suicide français ») qui offrent à la fois la profondeur de vue et l’espérance, cette si belle « deuxième vertu » chère à Péguy.

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