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Soljénitsyne : le petit veau contre l’immense chêne

Alexandre Soljénitsyne est né le 11 décembre 1918. Il a changé notre vison du monde par son combat solitaire avec le pouvoir soviétique : un petit veau contre un immense chêne. C’est ainsi qu’il a lui-même résumé sa lutte dans son livre Le Chêne et le Veau.


CC-BY-SA

« Nous ne pouvons mesurer Soljénitsyne à l’aune des habituels concepts du débat intellectuel (…). Ou plutôt si, nous pouvons le faire, mais seulement après avoir chargé nous aussi cette meule de feu à notre cou. L’œuvre de Soljénitsyne est une épreuve pour chacun, une épreuve de vie : il faut l’assumer et la vivre avant de la peser à un quelconque trébuchet. »[1] C’est pour cela que Terre de Compassion vous invite à visiter ou revisiter quelques périodes « nœuds » de la vie de Soljénitsyne.

L’Arrestation

Engagé au sein de l’Armée rouge en tant que capitaine d’artillerie, décoré deux fois pour son courage au front, Soljénitsyne est arrêté en février 1945 alors qu’il servait en Prusse orientale pour avoir critiqué Staline (« le Caïd ») dans une correspondance privée avec son ami d’enfance, Nikoliï Vitkévitch, servant lui-même sur le front.

Le moment de l’arrestation sera décrit de manière très émouvante par Soljénitsyne comme ce temps où l’on ne peut plus compter sur rien, ni sur la présence des siens, ni sur la notoriété, ni sur ses droits : « En un instant de façon stupéfiante, l’arrestation vous transporte, elle vous transplante, elle vous transmue d’un état dans un autre état. » [2] 

Plus tard il regrettera amèrement son mutisme, son incompréhensible loyauté envers ses gardiens, sa soumission au destin, sur la route qui le conduisait vers l’enfer. « Pourquoi donc gardé-je le silence ? Pourquoi ne fais-je rien pour l’édification de la foule abusée, profitant de ma dernière minute publique ? J’ai gardé le silence dans la ville polonaise de Brodnica. Pas le moindre cri dans les rues de Bialystok. Pas un mot lâché à la gare de Wolkowisk. Comme si de rien n’était, nous voici arpentant, en compagnie de ces bandits, la quai de la gare de Minsk (complètement encore démolie n’est-ce pas ?). Et maintenant me voici en train de faire entrer des hommes du Smerch dans la rotonde supérieure du la station de métro « Gare de Biélorussie », elle est inondée d’électricité (…). En attendant, sans que j’ai ouvert la bouche, l’escalier inexorablement, m’entraîne dans l’empire des morts. Je garderai encore le silence dans la rue Okhotny-Riad. Je ne crierai pas devant l’hôtel Métropole. Je ne lèverai pas les bras au ciel en haut du Golgotha : sur la place de la Loubianka. » [3]

Maintenant le prisonnier ressent lui-même l’inutilité du cri, la pesante tristesse du silence devant la foule. A la station de métro Biélorusskaïa : « On dirait qu’ils me regardent tous ! Tel un ruban sans fin, ils montent de là-bas, des profondeurs de l’ignorance, en file, en longue file qui s’étire de la coupole étincelante, attendant un mot de moi, ne serait-ce qu’un mot de vérité — mais pourquoi donc gardé-je le silence ? » [4] Plus tard, beaucoup plus tard, il répondra lui-même à cette pénible question : chacun a « une douzaine d’excellentes raisons »[5] qui lui sont propres. Les uns espèrent que cela va s’arranger, et craignent de tout gâcher. D’autres ne sont pas encore mûrs pour se faire à l’idée de crier en direction de la foule, et ne savent pas quoi crier. D’autres encore ne pourraient rien exprimer en quelques exclamations décousues. « Et moi ? Et bien moi, j’ai encore une autre raison de garder le silence : ces Moscovites qui remplissent les degrés des deux escaliers, ils ne sont pas assez nombreux pour moi, ils sont trop peu ! Mon hurlement serait entendu que de deux cents personnes, deux fois deux cents personnes, mais comment faire pour deux cents millions ? Il m’apparaît plus ou moins confusément qu’un jour ou l’autre je pousserai un cri à l’adresse des ces deux cents millions là. » [6]

L’Archipel du Goulag

Après des interrogatoires éprouvants à la prison de la Loubianka, un procès fantôme sans qu’il puisse se défendre, Soljénitsyne est condamné à une peine de huit ans dans un camp de travaux forcés, suivie d’une peine perpétuelle d’exil intérieur. C’est la prison et le camp qui feront de lui un écrivain : « Avec lui, écrira Georges Nivat, la littérature est allée au martyre, a affronté la mort et trouvé son second baptême. » [7]

De cette expérience des camps et de la prison naîtra : Une Journée dans la vie d’Ivan Denisovitch, Le Premier Cercle, et l’Archipel du Goulag. Ce dernier est à la fois un ouvrage d’histoire, une confession, un recueil de témoignages, un parcours initiatique dans les traces du zek. [8]

Opération essentielle de Soljénitsyne de promouvoir l’instant du Nous par delà la terreur totalitaire. « Maintenant pour la première fois, vous allez voir des gens qui ne sont pas des ennemis. Maintenant pour la première fois, vous allez voir d’autres êtres vivants qui parcourent le même chemin que vous pouvez englober, avec vous, dans ce mot joyeux : NOUS. »[9] Ce NOUS de la communauté authentique (opposé au nous artificiel des fausses résolutions votées « comme un seul homme ») est le Nous de la fraternité vraie retrouvée.

Dans le Pavillon des Cancéreux, Chouloubine reprend l’enseignement de Francis Bacon (pour son élève Oleg) qui enseignait la méfiance envers les « idoles ». Il disait que les hommes étaient peu enclins à vivre de leur propre expérience et qu’ils préféraient souiller celle-ci par des préjugés. Les idoles, ce sont justement ces préjugés.

Soljénitsyne croit à la force morale du verbe. Le cri individuel peut déclencher l’avalanche collective : « Infiniment rudes sont tous ces commencements quand on n'a que le verbe pour mettre en branle le bloc inerte de la matière. Mais il n’est point d’autre chemin quand toute cette matière n’est déjà plus la vôtre, n’est déjà plus la nôtre. Et, malgré tout, un seul cri suffit parfois à déclencher l’avalanche dans les montagnes. » [10]

Cri essentiel pour la  justice. A ses contemporains amnésiques ou muets, le cri essentiel de Soljénitsyne a rendu un certain sens du combat humain, une nouvelle vue de l’humanité et un nouveau jugement. Il nous a ouvert les yeux soudés par l’idéologie et le mensonge. « Sans l’art de Soljénitsyne il n’y aurait eu ni regard, ni "cri essentiel". Il y aurait eu un document de plus, et les documents sont souvent, précisément, impuissants face à l’idéologie — la chose a été, hélas, prouvée et reprouvée. » [11] 

Relégation à perpétuité.

En 1953 Soljénitsyne appose sa signature sous un texte qui lui apprend qu’il est (sans procès, sans nouvelle sentence mais par simple décret administratif) relégué à perpétuité dans le district de Kok-Térek, région de Djamboul, République socialiste soviétique du Kazakhstan, sous la surveillance du MGB de région, et que tout départ volontaire hors des limites de la région sera jugé et puni de vingt ans de travaux forcés. « Rien ne nous étonne… Nous signons bien volontiers… Dans ma tête tourne avec insistance une épigramme… "Je suis flatté, bien sûr d’être perpétuel, / Mais le MGB l’est-il aussi, perpétuel ?" » [12] Pendant le long voyage de transfert qui le conduit à Kok-Térek on enferme les « relégués » pour la nuit dans une cellule mais on ne leur distribue plus à manger — point crucial de cette liberté tant désirée : il faut donner de l’argent au surveillant pour qu’il vous achète de la nourriture au marché.

C’est pendant cette période de relégation où il deviendra instituteur, qu’il subira un premier traitement à l’hôpital de Tachkent pour une nouvelle tumeur cancéreuse. Il arrivera à Tachkent quasi mourant comme son héros Oleg Kostoglotov du Pavillon des Cancéreux

Le Chêne et le Veau

En avril 1956 il est définitivement libéré (annulation de l’assignation à la « relégation perpétuelle ») et quitte Kok-Torek pour se rendre en Russie. Une vie nouvelle peut commencer : un « je » peut surgir de ce « on » concentrationnaire : « Un homme à qui vous avez tout pris ne vous est plus soumis, il est libre à nouveau ! ». N’écrit-il pas d’ailleurs à son ami Tvardovski (poète et éditeur de la maison Novy Mir) en 1969 : « Je perçois toute ma vie comme le redressement progressif d’une posture agenouillée, comme le passage progressif d’un mutisme forcé à une libre parole. » [13]

C’est alors que le travail littéraire clandestin l’absorbe entièrement : « Toutes ces années de création souterraine, je les vécus avec la conviction que je n’étais pas le seul à me contenir et à ruser ainsi. Que nous étions quelques dizaines comme cela, solitaires, têtus et renfermés, épars sur la terre russe, écrivant chacun en son âme et conscience ce qu’il sait de notre époque et ce qu’est la vérité capitale. » [14]

Ebranler la langue de bois de l’idéologie et redonner sa chance à la « lumière qui est en nous ».

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Georges Nivat, Le phénomène Soljénitsyne
[2] Soljénitsyne, L’Archipel du Goulag I
[3] Ibid
[4] Ibid
[5] Ibid
[6] Ibid
[7] Georges Nivat, Soljénitsyne
[8] Abréviation en jargon bureaucratique soviétique de zaklioutchonny (détenu).
[9] Soljénitsyne, L’Archipel du Goulag I
[10] Soljénitsyne, Le Chêne et le Veau
[11] Georges Nivat, Le phénomène Soljénitsyne
[12] Soljénitsyne, L’Archipel du Goulag I
[13] Soljénitsyne, Le Chêne et le Veau
[14] Ibid

 

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1 Commentaire

  1. DC

    « Je perçois toute ma vie comme le redressement progressif d’une posture agenouillée, comme le passage progressif d’un mutisme forcé à une libre parole. »
    Si cette phrase est si puissante dans les circonstances extrêmes connues par Soljénitsyne, elle n’en éclaire pas moins l’enjeu de la vie de tout homme. Le pire étant de se croire debout lorsqu’on ne l’est pas. C’est le chemin du vieil homme vers l’homme nouveau.
    Merci Aude pour cette synthèse nourrissante.