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Après Frère de notre Dieu et La Boutique de l’orfèvre, Rayonnement de la paternité achève le triptyque des grandes œuvres théâtrales de Jean-Paul II. Dans cette pièce exigente, récemment traduite et publiée en français par Yves Semen (11/2014), la paternité se révèle être l'ultime accomplissement de l’homme. Son choix ou son refus constitue en effet le combat principal de toute vie et détermine l’avenir du monde. On comprend alors pourquoi ce thème couronne la quête et la méditation de Jean-Paul II sur la vocation humaine.

 

 

Solitude ou paternité

La première partie de cette pièce nous plonge dans le désarroi d’un jeune homme, Adam, qui expérimente un vide, celui de l’inachèvement : « Chacun porte en lui-même une substance inachevée appelée humanité. (…) Peut-on se cacher en elle, ou au contraire, doit-elle être révélée comme une réalité que l’on peut admirer ou mépriser ? » Portant le besoin d’être révélé à lui-même tant il s’éprouve comme un mystère, il se trouve devant le choix crucial de sa vie, celui de devenir père. Il se situe alors « à la frontière entre la paternité et la solitude ».

Pour une part, Adam a peur d’être enfermé à jamais dans cette responsabilité : « Je ne pouvais pas porter la paternité ; je n’étais pas à la hauteur. Je me sentais totalement impuissant – et ce qui était un don est devenu pour moi un fardeau. Je me suis débarrassé de la paternité comme d’un fardeau insupportable. En fait, devais-je être un père ou les gens m’auraient-ils tout bonnement associé pour toujours à l’idée de Père ? » Il voudra refuser cette « association avec l’idée du Père. » Il perçoit donc dans l’idée de Père une réalité qui le dépasse infiniment et qu’il ne se sent pas capable d'assumer.

Qui plus est, devenir père, c’est être déterminé par une relation qui ouvre par elle même à la transcendance : « Une analyse du mot « mien » me ramène toujours à Toi. Et je préfèrerais renoncer à l’utiliser que de trouver son sens ultime en Toi. Parce que je veux posséder toutes choses par moi-même, et non pas grâce à Toi. C’est un non-sens. Pourtant, combien de personnes ne sont-elles pas asservies à ce non-sens ? » Son combat, c'est bien celui de renoncer à une solitude qui lui donne l'illusion d'exister pour être plongé dans une relation qui le dépouille de lui-même. Même le Fils n'arrive pas tout à fait à l'arracher à la solitude : « Quand ton Fils est venu, je suis resté le commun dénominateur de la solitude intérieure de l’homme. Ton Fils veut entrer en elle, Il le veut parce qu’il aime. La solitude s’oppose à l’amour. A la frontière de la solitude, l’amour devient nécessairement souffrance. Ton Fils a souffert ». L'amour devient souffrance parce qu'il assume en lui la souffrance qui nait du refus de la dépendance, mais cela retient Adam de faire un pas de plus : « Pourrais-je aussi devenir un Fils ? Je ne voulais pas en être un. Je ne voulais pas accepter la souffrance que l’on risque de connaître en aimant. »

Paternité, co-création et image du Père

Dans la seconde partie, Adam n’est plus devant la perspective de la paternité, mais devant sa fille, Monica. Il comprend que quelqu’un se met à dépendre de lui : « Enfant, enfant, quand je deviens père, je dois vouloir que devienne moi cet être étrange que tu es. Je dois vouloir qu’elle soit née de moi et qu’elle grandisse à travers moi, et non qu’elle soit née indépendamment de moi et grandisse en dehors de moi – je dois vouloir cela et trembler de peur pour cela. » Il est alors effrayé par cette responsabilité. Mais tout à la fois, il pressent combien cette mutuelle dépendance réalise ce que sa solitude ne pouvait lui donner : « et donc, quand je deviens Père, je suis conquis par l'amour. Et quand tu deviens enfant, toi aussi, tu es conquise par l'amour. Dans le même temps, je suis libéré aussi de la liberté par l'amour, et toi aussi ; au final, je suis libéré de la solitude, que je ne veux pas échanger contre l'amour". C’est la le paradoxe de la liberté qui ne s’accomplit dans le don sans retour : « Par ce mot (« mien »,) j’accueille comme à moi, mais dans le même temps, je me donne moi-même ».

La perspective de cette relation fait naître en Monica le désir de naître davantage : « Tu veux me donner naissance de cette manière-là tout le temps – m’introduire à ce qui est, et à ce qui n’est pas encore. Donc née autrefois, non née plusieurs fois, plusieurs fois, je désire naître. » Il y a dans cette communion une fécondité inattendue : « Peu à peu, j’apprends à travers toi ce que signifie être un père : cela signifie avoir les liens les plus forts avec le monde… Alors, modelons ce monde ensemble ! » En choisissant la paternité, Adam deviendrait donc protagoniste de ce monde qu’il reçoit de Dieu, cette liberté retrouvée le rendrait à sa vocation de participer à son propre accomplissement et à celui de la création. 

Seul le visage de Monica peut faire comprendre à Adam que la souffrance de sa solitude est plus terrible que celle qu'il vivrait en portant sa paternité. Mais c'est un autre visage de femme, celui de la mère de Monica, qui, témoin douloureux de ses hésitations, tentera de le rompre en lui les digues qui lui empêche d'accepter sa dépendance : « Comment se fait-il que je vois le Père en toi, même à travers ton rejet de la paternité ? Serait-ce que je vois l’enfant en toi, alors même que tu ne veux pas en être un ? » Pour la mère, Adam ne doit pas tant devenir père qu'entrer dans le rayonnement de la paternité, c'est à dire, il doit accepter que sa vie soit saisie par un Autre pour qu'elle puisse rayonner de cet Autre : « On doit pénétrer dans le rayonnement de la paternité, puisque c’est seulement là que toute chose devient pleinement réelle. Parce que nulle part, le monde ne peut être une fiction, le monde intérieur moins encore que le monde extérieur. Réfléchis ! Réfléchissez, vous tous : comme il faut choisir pour pouvoir donner naissance ! Vous n’avez pas réfléchi à cela. Pour donner naissance, on doit choisir, plus encore que pour créer. C’est en cela que consiste le rayonnement de la paternité. » Dés lors, il ne serait plus seulement celui qui participe à la création comme co-créateur, il prodiguerait, dans la réalité même de sa paternité humaine, le rayonnement de celle de Dieu.

Le néant ou l’éternel

« Tout cela, je le sais. Mais est-il suffisant de savoir ? Je choisis la solitude pour demeurer moi-même, et personne d’autre. C’est à partir de cela que mon monde se crée. »  Adam a peur, en se perdant, de ne plus être lui-même. Cette dépossession de l'amour lui parait moins réelle que sa solitude car elle consiste à dépendre d'un Autre. Dés lors, il ne peut pas imaginer la plénitude tant qu'il n'en fait pas l'expérience réelle dans cette relation. C'est pourquoi, devant le choix, il est tenté de préférer le néant : « Notre monde se crée perpétuellement autour de nous : mon monde qui est notre monde, et notre monde, qui est mon monde. Même alors qu’il s’accroît, il se désintègre. Il lui manque ce qui pourrait l’unifier profondément, mais il possède en revanche ma solitude. Ne devons-nous pas envisager la possibilité d’une totale désintégration de notre monde ? »

Cette extrême lucidité, c’est celle de la conscience de la disproportion entre le choix de la paternité et sa signification ultime. C’est aussi celle de l’homme qui comprend (et ne comprend pas) combien cette paternité, en elle-même, dans son caractère le plus incarné, participe à l’éternité : « Oui, cela pourrait arriver à la fin que tu mettes notre monde de côté. Tu peux le laisser se réduire en miettes autour de nous et surtout en nous ; alors il s’avèrera que tu demeures tout entier seulement dans le Fils, et Lui en Toi, et tout entier avec Lui dans Ton Amour. Père et Bien-aimé. Et alors toutes les autres choses s’avéreront sans importance, non essentielles, à l’exception de ceci : père, enfant et amour.

Et alors, regardant les choses les plus simples, nous dirons tous : « N’aurions-nous pas pu déchiffrer cela depuis longtemps ? Cela n’a-t-il pas toujours été enfoui dans tout ce qui est ? ».

Profondément théologique, l'oeuvre de Karol Wojtyła – Jean-Paul II, illumine le combat intérieur de tout homme à la lumière de ses termes ultimes. Il dévoile ce qui est en jeu dans toute paternité réelle et concrète. Adam acceptera-t-il ce chemin ? La pièce ne le décide pas. Elle nous met devant cet acte libre qui pourrait accomplir en nous la plus fidèle image du Dieu et nous faire participer au rayonnement de la Paternité.

 

 

Se procurer le livre :

 

Rayonnement de la paternité, traduit et commenté par Yves Semen, (Cerf, Paris 2014).

 

 

 

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